Le jour où j'ai retrouvé mes seins

 

 

Il y a des vendredis chanceux. Tenez, hier, j’ai retrouvé mes seins.

Je les ai laissés, en septembre 2006 et septembre 2007 sur une table d’opération de l’Institut Curie. Un sarcome phyllode avait poussé dans le sein gauche, des nodules suspects porteurs d’un carcinome intra-canalaire, heureusement in situ, logeaient dans le sein droit. Sans regret, je les ai abandonnés. Ils avaient bien servi depuis cet été sur la plage, en Espagne, j’avais dix ans, où ils s’étaient mis à pousser.

Jolis seins de la plage de Lostmarc’h, bronzés, ragaillardis dans la vague. Jolis seins de l’aube, premiers baisers dans l’ombre d’une cahute. Jolis seins de mes vingt ans, un brin frimeurs bien sûr, tout fiers qu’ils étaient d’être si joliment présents, se pavanant face aux timides, aux hésitants qui s’excusaient presque d’orner le torse des amies de mes amis. Ah, mes amis, comme vous m’avez fait rire avec vos petits regards en coin, ces après-midi de juin, premiers soleils ! Vos amies officielles n’étaient pas aussi généreusement dotées que moi, vous aviez l’air de le regretter. Moi, je ne disais rien. Je ricanais au-dedans, ne comprenant pas ce qui se jouait réellement dans cette affaire, parce qu'on ne comprend jamais rien à ses seins. J’avais de jolis seins sans y être pour rien et vous aviez l’air de trouver cela admirable.

Jolis seins qui ont vu passer la mode Wonderbras sans rien dire. Jolis seins de mes trente-six ans que j’ai vu s'affermir, se tendre un matin de février, crainte et plaisir de la maternité. Jolis seins d’un 31 du mois d’août, un petit monsieur collé contre moi, sa bouche avide. Emerveillement dela première tétée de Mouflet qui allait se montrer fabuleusement goulu, très propriétaire terrien, et moi, ravie de me laisser exploiter. Jolis seins et généreux là aussi.

Jolis seins et le rire de Jean-Claude Kaufmann, le sociologue de l'individu, que j'interviouvais, Mouflet endormi à côté de moi sur une banquette de bistrot... Il faudra que j'allaite mon fils tout à l'heure, ça ne vous dérange pas ?

Jolis seins un peu dépourvus, désarçonnés quand je rendis visite à ma mère, quelques semaines plus tard. Plus de lait ! On fait grève. Résistance mammaire, écrivez cela comme vous voulez, mais c’est Mouflet qui faisait la tête : comment, cette merveilleuse fontaine où boire était un si grand plaisir, nuit, jour, pouvait se tarir ! La pédiatre s’est bien marrée que j’appelais un matin, paniquée : je n’ai plus de lait… Aprè savoir fait le tour de toutes les explications possibles, de sa voix d’experte, elle me lança : « Mais, où êtes-vous ? » « Chez ma mère… » « Ah, bon, alors ce n’est pas grave… Rentrez à Paris, ça repartira. »

Jolis seins que je découvrais donc sensibles et dotés d'une âme... Ramon Gomez de la Serna avait donc raison...

 

Jolis seins de l’été 2006, en Grèce, derniers bains pour eux. (Ce mardi à Patmos où Mouflet et moi étions partis pour la journée, à deux heures de notre île d'ermites... Ce bain à côté d'une famille italienne hurlante... Saint-Jean et le monastère... Leur dernier été.)

 

Donc, je les avais abandonnés, sans remords, plutôt ravie même de pouvoir, en un coup de scalpel, éloigner le spectre de la mort.

 

Et voilà que vendredi, je les ai retrouvés.

 

Institut Curie, premier sous-sol, consultations. La jeune interne dont je ne retiens pas le nom me reçoit, elle remplace au pied levé le Dr A. qui lui-même remplace le Dr S., mon référent, parti à la retraite. Je viens pour le contrôle. C’est pas drôle les contrôles, on panique avant et pendant, le film des trois dernières années défile en accéléré, le montage est frénétique, insensé. On se revoit en octobre 2006, apprenant au téléphone qu'on allait devoir faire une chimiothérapie. Le Dr D. à l'autre bout du fil s'étonne de ma voix blanche... « Vous ne dites rien... », « Non. Vous venez de m'annoncer que je vais vivre au minimum six mois d'enfer. Au téléphone. Je ne suis pas seule, je dois aller conduire mon fils au judo, je ne vois pas ce que je peux dire d'autre. » Obligée de comprendre très vite pour l’expliquer à Mouflet comment on allait devoir vivre l’opération, le déménagement en Bretagne pour pouvoir vivre décemment la chimiothérapie de cheval, les trois jours d’hospitalisation à chaque cure, la chute des cheveux, la perte de mes seins qui avaient aussi été les siens. On se revoit près du lit de Mouflet lui expliquant que dans la vie, on prend tout, le fondant du gâteau et la partie un peu plus brûlée, que ceux qui n’acceptent pas cela ne vivent pas vraiment, qu'ils sont même en dehors de la vie. Et qu’on allait savoir faire, puisque tout cela, le cancer, la peur, c’est de la vie. On revoit les bagarres de colère que nous avons vite instaurées : des balles de papier froissé bien serré que nous nous jetions à la tête quand nous étions furieux, lui, moi, nous deux, contre la vie, contre la fatigue, contre la maladie, contre TOUT.

On y va à son contrôle, nonsans avoir bien bougonné, oublié de se réveiller (même les réveils s'y sont mis, ils n'ont pas sonné) pas mangé. On essaye le sourire face à Mouflet. Moyennement convaincant. « Bon courage, petit soldat de l’école de la République. », « Bon courage petit malade del’Institut Curie. » (Tiens, pour lui, je suis "malade"...)

 

Et on se retrouve avec une infirmière qui vous ouvre la porte de la cabine : « Vous faites commed’habitude, vous enlevez votre soutien-gorge… » On sourit parce que c’est plutôt drôle, ce rappel à une vie antérieure, celle des soutiens-gorges. La phrase n'a pas de sens, elle est comme un rituel de la consultation. Toutes les infirmières que j'ai croisées depuis l'été 2006 la prononcent. Il faut la prendre comme un automatisme, pas un problème.

Le problème, c’est quand l’interne un peu speed vous regarde, regarde l’écran, vous dit je vais vous examiner, que vous enlevez votre chemisier, un peu mal à l’aise d’imposer un torse aussi raturé à trois femmes qui, au fond, n’ont pas demandé à le voir, et que vous entendez : « Votre dernière mammographie date de quand ? »

Le rire part d’un coup, net,claquant. La secrétaire –celle qui tape des mots pas drôles du tout à longueur de demi-journées- vous regarde, gênée, l’infirmière en blouse bleue qui se tient en arrière fait un petit pas vers vous.

Vous riez, mais vous paniquez un peu : j’aurais raté un truc ? Je n’ai plus de seins, mais il fallait que je fasse une mammographie ?

Cet instant où mes seins ont miraculeusement repoussé, j’ai mesuré l’ambiguïté permanente, irréductible dela maladie cancer, cette longue maladie, comme une longue peine : on croit connaître le processus, on croit être à l’aise avec le discours, on a lu les études, le Plan cancer I, le Plan cancer II, on le trouve bien prétentieux, en décalage avec ce qu’on a vécu des relations entre thérapeutes et malade, on a surmonté l’épreuve, la monstrueuse peur, le doute quotidien, on s’est forgé ses armes. Et on ne sait rien. Une phrase lancée étourdiment par un médecin vous flanque par terre. Oh, une petite chute, pas grave. Mais…

J’ai dû avoir un air paniqué parceque la jeune femme s’est excusée, « Je n’ai pas eu le temps de lire votre dossier… » Pas rassurant, mais honnête. Je lui ai laissé mon torse. Elle a palpé les cicatrices, millimètre par millimètre. Ça chatouillait, les os, en dessous, brûlaient (mais ça c’est autre chose, c’est la vieille maladie rhumatismale dont on supporte toutes les fantaisies douloureuses parce que ce n’est pas un cancer). Elle a fait l’examen des zones ganglionnaires avec la même rassurante application. Palpez, madame, palpez, prenez tout votre temps. Ses doigts sur mon torse de grande mutilée couraient et moi je me disais, je ne sais rien de la maladie. Elle m’a prescrit une échographie de la paroi thoracique, à faire avant juillet. Oui, oui, on fera, mais nom d'une pipe, je suis nulle. Le contrôle se fait désormais tous les six mois, bien, bien, je m’y plierai, je reviendrai madame, mais je croyais savoir et je ne sais rien, si ça se trouve, la maladie va en profiter pour repartir. À bientôt, au mois de juillet. Oui, oui, je reviendrai.

Mais, s'il vous plaît, pour les autres patient(e)s, faites un petit peu attention, lisez leur dossier avant de les recevoir, parce que tout le monde n'est pas prêt à voir ses seins repousser et fondre le petit savoir que, patiemment, durement, il s'est constitué sur la maladie.

 

(à suivre)

 

[ Par curiosité, ce matin, j’ai relu les premières pages du Plan Cancer II, celui que Sarkzoy a voulu faire après Chirac, histoire de ne pas être en reste. Je n’ai pas tenu jusqu’à la fin. Le décalage entre ce que j’ai vécu dans cette aventure cancérologique et ce dont parlent les auteurs, certainement bien intentionnés, est trop grand. Il n’y a pas de rapport avec ce que j’ai vécu. Pas de rapport entre l’ambition de connaître la vie des malades pendant et après la maladie et ce que j’ai vu à l’Institut Curie : manque de temps, médecins débordés, incapables deparler à leurs patients, plus que maladroits ("on va essayer ça, on verra bien..."), infirmières parfaites à qui on demande de combler les incapacités psychologiques des médecins, absence de perspective psychologique réelle. Pas de rapport avec la mort sociale, cette impression de vivre dans un désert, en plein Paris. Je pourrais, oui, décider de mettre mes forces dans ce combat-là : faire coller le discours officiel et la réalité. J’ai peur d’y perdre les forces que j’ai retrouvées, si lentement.]

 

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