Lettre ouverte à un Président qui n'aime pas les femmes

(Billet actualisé le 13 août. Voir en note.)

Monsieur le Président,

Au détour de la Toile, j'ai vu une photographie de votre épouse, future maman de votre enfant. « Elle est belle, hein, ma femme ? » La phrase m'est revenue en tête. Je ne sais pas si, comme le buzz le prétend, vous apostrophez toujours ainsi vos interlocuteurs. En France, c'est bien connu, on ne prête qu'aux riches....

 

(Billet actualisé le 13 août. Voir en note.)

Monsieur le Président,

Au détour de la Toile, j'ai vu une photographie de votre épouse, future maman de votre enfant. « Elle est belle, hein, ma femme ? » La phrase m'est revenue en tête. Je ne sais pas si, comme le buzz le prétend, vous apostrophez toujours ainsi vos interlocuteurs. En France, c'est bien connu, on ne prête qu'aux riches....

 

Ce que j'ai vu sur cette photographie me plaît : une femme enceinte, un ventre bien rond, des seins que l'on imagine généreux de cette vie nouvelle qu'ils nourriront bientôt.

J'ai regardé cette photo. Je me suis regardée. Un cancer du sein, un second m'ont donné cette silhouette nouvelle, plate. « Maintenant, tu es comme un petit garçon » m'avait dit une sotte, un matin, quelques jours après la troisième et ultime opération. Non, je suis une femme sans sein, c'est tout.

 

Dans votre œil, je sais bien ce que je suis, Monsieur le Président : l'une de ces « victimes d'un accident de la vie » dont vous aimez tant parler. Un de ces « héros » qu'une campagne de l'Institut national du Cancer met en scène jusqu'à l'écœurement depuis des années. En apparence, je suis de ces héroïques qui traversent l'épreuve du cancer et en sortent renforcés, raffermis dans leur amour de la vie...

Comme vous les aimez, ces victimes. Vous en avez plein la bouche. Vous promettez, la main sur le cœur, de leur faire une place honnête, de les extraire de ce bas-côté de la vie où la maladie et plus encore la peur des autres, cet entourage qui ne peut masquer ses angoisses et les déverse à chaque phrase, les ont jetées. La rumeur dit que vous ne buvez pas. À vous entendre, on comprend pourquoi. Vos discours vous enivrent plus que ne le ferait un whisky de 25 ans d'âge. Vous êtes votre propre drogue.

L'alcool fort de la pitié, la drogue de l'empathie...

Je ne connais rien de pis. Même le coquetèle chimiothérapeutique qui coula dans mes veines en 2006 et 2007 fut moins toxique.

 

Jusqu'aujourd'hui, je me contentais de maugréer dans mon coin contre votre manière mortifère de couper la société en deux, les victimes d'un côté, les coupables de l'autre.
Mais, en juin dernier, il y a eu un énième affront fait aux femmes. À ces milliers de femmes qui ont subi, subissent et subiront une mastectomie, simple ou double et qui, - elles sont la majorité-, refuseront de se faire "reconstruire" : un projet de loi vise à ne plus rembourser les prothèses externes que tous les deux ans, et encore, à hauteur de 120 euros.

Une prothèse externe, c'est un machin que l'on achète, quelques mois après son opération...

 

... Il pleuvait sur Brest, ce jour-là. Rue de Siam, j'entrais dans une pharmacie et, pour la première fois depuis le commencement de cette aventure cancérologique, je tremblais. Une première opération m'avait enlevé le sein gauche. J'allais choisir une prothèse dont la forme, la tenue modifieraient ma silhouette. La jeune femme qui m'accueillit dans une petite pièce, à l'écart, me détailla les unes, les autres, pour finalement s'arrêter sur la meilleure d'entre elles, fabriquée par une entreprise pour qui le confort des femmes, le respect de leur intégrité physique ne sont pas un vain mot. L'Amoena Contact© est une prothèse parfaite, qui adhère bien au corps, respecte la cicatrice. Elle est reconnue par les professionnels comme par les femmes. Elle coûte 160 euros qui sont intégralement remboursés par la sécurité sociale, signe de sa qualité. Les autres prothèses ne sont remboursées qu'à concurrence de 69,75 euros.

J'ai soupesé ce faux sein. Il était lourd. Le poids de la maladie ? D'une couleur rosâtre censée s'harmoniser à toutes les peaux, donc à aucune. J'ai demandé à la jeune femme s'il existait en d'autres couleurs. Tant qu'à faire du faux, allons z'y gaiement. Elle m'a regardée, incrédule. Euh, il en existe en noir, bien sûr... Le noir du deuil de mon sein ? Non merci. Moi, j'en voudrais un bleu. D'un beau bleu Klein. Oui, je jouais avec cette idée de sein, oui, j'avais envie de le peindre, de me l'approprier...

J'ai posé le faux sein sur mon torse d'amazone. J'ai enfilé mon chemisier. C'était étrange, trois mois après mon opération, de retrouver une silhouette en apparence normale. Je sentais sur ma peau le poids de ce faux sein dont un petit morceau dépassait du soutien-gorge. Décidément, ce rose... J'ai demandé si je pourrais nager avec ce sein. Non. Il ne collerait plus à la peau, glisserait. Je me suis vue à la piscine, nageant et soudain, voyant flotter à côté de moi mon faux sein... Je me suis promis de m'offrir une prothèe de nageuse pour Noël. Mais, le 25 décmbre, le Père Noël, très largement endetté cette année-là, n'a pas posé dans mon petit soulier le sein aquatique. C'est une amie, en mars, pour fêter la fin de ma chimio qui me l'a offert. Et pour le porter un joli maillot de mamie (les faiseurs de mode croient encore que le cancer du sein ne touche pas de femmes jeunes qui ont le souci de leur élégance) qui m'allait comme un tutu à un évêque mais que j'ai porté, heureuse de retrouver l'eau.

Dans cette pharmacie de la rue de Siam, j''ai donc acheté ce sein, mon premier faux sein, ainsi que le soutien-gorge qui permet de le porter, celui-ci entièrement à ma charge puisque la sécurité sociale ne rembourse que la prothèse.

 

N'en remboursait... Le projet de loi que votre ministre a osé présenter devant l'Assemblée nationale prévoit de ne plus rembourser les prothèses que tous les deux ans, à concurrence de 120 euros.

Les femmes victimes du cancer n'auront qu'à se débrouiller si la prothèse s'avachit, si l'évolution de leur corps, de la cicatrice exigent une nouvelle prothèse. Elles n'auront qu'à se débrouiller pour trouver les 160 euros d'une dignité retrouvée, d'une silhouette « normalisée ».

Le mépris qu'affiche publiquement ce projet de loi, peu de journaux l'ont relevé. Ils étaient occupés par d'autres seins, d'autres corps. Ceux d'une femme de ménage et d'un homme politique, plus appêtissants, certes, que le corps mutilé d'une « héroïne ordinaire ».

Moi-même, j'ai été alertée par une blogueuse hors-pair,Hélène Bernardeau, qui crabahute depuis des années. Certains députés, alertés par les femmes concernées, ont posé des questions à la Ministre. Pour l'instant, elles sont restées sans réponse.

 

Monsieur le Président, cet été, je suis partie en vacances. Mon corps réclamait une pause. Dans mes bagages, je n'ai pas emporté de prothèse. J'ai choisi, au lendemain de la troisième opération, en septembre 2007, de garder cette silhouette. Une maladie articulaire rend tout contact appuyé sur mon sternum douloureux. Je ne suis donc pas concernée par ce projet de loi, penserez-vous. Oh que si ! Malgré moi, j'appartiens désormais à la cohorte des femmes dont les seins sont malades, atrophiés, mutilés, disparus. Je vis très bien avec ma nouvelle silhouette, pas du tout en victime, pas plus en héroïne. Sur la plage, je ne fais plus attention aux regards qui, peut-être, se posent sur mon torse étrangement plat. Je suis une femme sans sein, parmi d'autres femmes, grosses, maigres, belles, moches, enceintes... Comme votre femme qui un jour, a eu cette phrase si juste que je cite de mémoire : « Une femme n'est jamais belle pour un homme mais contre une autre femme. »

 

Cette décision que je n'ai eu aucun mal à prendre, votre projet de loi va l'imposer à des dizaines de milliers de femmes qui ne pourront assumer financièrement l'achat annuel de leur(s)prothèse(s). Combien ne sont pas prêtes ? Combien de mari, d'amant, ne sont pas prêts à voir leur femme changer de silhouette ? Combien de fils, de fille ne sont pas prêts à voir leur maman perdre cette tendresse, fût-elle d'artifice.

La courte période où j'ai vécu avec une prothèse, mon fils aimait nicher sa tête au creux de mon épaule. Il ne retrouvait certes pas la chaleur d'avant, mais c'était doux, tendre. Il a eu du mal à se faire à la dureté de mon torse...

- C'est trop dur, là, maman...

- Ne t'inquiètes pas, on va inventer, on sait faire... Tu trouveras ta place...

Il a trouvé sa place, lentement, parce que mon torse plat ne m'a pas été imposé. J'ai décidé de ne jamais plus porter de prothèse, en toute conscience.

 

Vous avez, monsieur le Président, le mot victime plein la bouche. Vous vous roulez avec une complaisance que je laisse le soin aux psychanalystes d'interpréter, dans une conception terrifiante du monde : on naît cancéreux, suicidaire, pédophile, avez-vous dit un jour, rejouant devant un philosophe ébahi la thèse d'un Alexis Carel...

Naguère, vos discours me faisaient bondir.

Aujourd'hui que ce projet de loi a passé devant l'Assemblée nationale, ils me font vomir. Vous et vos séides n'avez que mépris pour les pauvres, les faibles. Que les femmes se débrouillent pour trouver les 160 euros de leur dignité. Si elles le veulent vraiment, elles trouveront, pensez-vous certainement, fidèle à ce qui vous tient lieu de pensée, on peut si l'on veut. Sinon, elles ne sont que des assistées... Je ne vous ferai pas l'affront de vous rappeler le montant de l'allocation adulte handicapé (A.A.H.) qui est parfois le seul revenu des femmes après leur cancer. Les 160 € de la prothèse n'entrent pas dans le budget qu'elle impose, tout juste au-dessus du seuil de pauvreté. Et malheur aux femmes à qui la caisse d'allocations familiales retiendra, sans explication, comme elle l'a fait pour moi le mois passé, 535,35 euros sur les 727,61 euros de l'allocation. Il faut faire la chasse aux allocataires fraudeurs, a dit un de vos fidèles... On le fait déjà, sans explication.

Que les femmes se débrouillent !

Moi, j'imagine une femme, à peine sortie de son cancer, fatiguée, si fatiguée, demander à un ami, un oncle, un cousin, de lui prêter les 160 euros de sa prothèse...Non ! je n'imagine pas ! Parce que cette misère sur laquelle ouvre votre projet de loi est proprement inhumaine.

Nos voisins anglais distribuent gratuitement la prothèse externe dans leurs hôpitaux. Les Allemands, Espagnols, Italiens appliquent une fourchette de remboursement annuelle comprise entre 130 et 220 euros.

La France, elle, qui se targue pourtant bien souvent d'être LE modèle à suivre, assassine lentement des femmes que la maladie a déjà atteintes et qui tentent, jour après jour, de ne pas crever.

 

(à suivre)

PS = Ce blog reprend donc. Il s'enrichira de vos commentaires et se permettra d'aller baguenauder sur des terres étrangères, bien loin du cancer, de la maladie et du handicap... L'aventure est au coin de la rue, comme disait Queneau. C'est parti !

18h55 : une mauvaise manipulation a fait interdire les commentaires pendant quelques temps. C'est réparé ! Merci. SR

 

NOTE DU 13 AOÛT : Je viens de relire l'article de Rue89, seul site à ma connaissance à avoir relayé l'information : et, au temps pour moi, j'ai commis une erreur dans le résumé que j'ai fait du projet de loi. En fait, les 120 euros seront le PRIX LIMITE DE VENTE imposé aux fabricants. En clair, Amoena et Anita, les deux seules firmes à bosser sérieusement sur les prothèses, devront baisser de 40 euros (pour Amoena) leur prix de vente... Or, ces entreprises consacrent du temps, de l'argent à la mise au point des prothèses. Les 160 euros de l'Amoena Contact ne sont pas volés aux patientes ; ils sont le prix de leur dignité, de leur confort quotidien. À terme, continueront-elles à travailler ? Ne vont-elles pas être tentées d'arrêter leurs recherches ? Les femmes en seraient les premières victimes.

Ce projet de loi a été pondu par le Ministère de la Santé après lecture d'un rapport d'Évaluation sur les implants mammaires, prothèses d'expansion tissulaire et prothèses externes (mai 2009) de la Haute autorité de Santé (H.A.S.), celle-là même qui avait naguère analysé les dépenses des affections longue durée (A.L.D.) en concluant que les affections sévères et lourdes et longues coûtaient plus cher à la Sécu que les petites maladies... Et préconisé la suppression de la prise en charge à 100% des ALD, l'instauration d'un bouclier sanitaire de 500 à 800 euros à la charge de tous les assurés.

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