Le jour où j'ai tué la maîtresse

Fallait que ça arrive, c'était écrit. Ça ne m'a pas pris beaucoup de temps. Elle l'avait bien cherché.

Fallait que ça arrive, c'était écrit. Ça ne m'a pas pris beaucoup de temps. Elle l'avait bien cherché.

Ça n’a pas été aussi difficile que ça. Et elle est morte. Le crime parfait, pas d’indices laissés derrière moi, non, non, pas la moindre trace ADN, une vraie pro’. J’ai regardé une dernière fois le corps inerte et je suis partie. Pas une seule fois je me suis retournée. Le cadavre de la maîtresse républicaine laïque et obligatoire de Mouflet a refroidi comme il a voulu, ce n’était plus mon affaire.

Comme toujours, c’est avant que j’ai souffert. Quarante ans de certitude à zigouiller en un geste, pas si facile ! J’y ai cru dur comme fer, depuis toujours, à l’enseignement public. Pas moi qui aurais trahi mes idéaux en inscrivant Mouflet dans le privé, sous le prétexte qu’au moins « là, il n’y a pas de grèves à répétition », on « y tient les enfants, pas comme dans le Public où ça va à vau-l’eau. » L’école républicaine laïque et obligatoire était mon école. Partant, celle de Mouflet.

Elle l’était, elle ne l’est plus. La faute à la maîtresse de CM2, celle qui est morte…

Bien sûr, je n’aurais pas dû… J’aurais dû résister, ne pas me laisser abattre par ce que, dès le premier jour de classe Mouflet et ses amis m’ont rapporté de leur maîtresse : elle crie tout le temps, (« On l’entend crier de notre classe … », témoignent les élèves de l’autre CM2), elle a déchiré les feuilles de S., de R., de M. aussi, et de Mouflet… Ils s’étaient trompés en copiant, c’était mal écrit, « tout cochonné » comme elle dit. Elle a fait pleuré S. —qui allait pleurer à peu près chaque jour de l’année. J’aurais dû relativiser, comme certains parents : « Il faut bien que les enfants apprennent la vie, plus tard, ils en rencontreront forcément des gens comme ça… » Et puis, « Il vaut mieux ne rien dire, cela retombera sur les enfants… » Je n’aurais pas dû penser que l’école ne sert pas exactement à cela, prendre sur soi, ravaler ses larmes d’humiliation face à une maîtresse qui exhibe les cahiers mal tenus, pointe du doigt l’élève un peu rêveuse et brouillonne. Je n’aurais pas dû penser que, non, je n’apprendrai jamais à Mouflet qu’il est bon de baisser la tête devant l’injustice, le mensonge, l’exploitation d’une position dominante pour humilier des enfants de dix ans. Que jamais je ne justifierais une lâcheté par la peur que la maîtresse se venge sur Mouflet. Mon boulot de mère, c’est cela, aider Mouflet et ne pas céder à la peur, ne pas être lâche.

Je n’aurais pas dû trouver inquiétant que le fossé se creuse chaque année un peu plus entre les enseignants et les parents d’élèves. Que soit oubliée la loi Jospin de 1989 qui, la première, a rendu obligatoire la participation des parents à la communauté éducative (« Leur participation à la vie scolaire et le dialogue avec les enseignants et les autres personnels sont assurés dans chaque école et dans chaque établissement. »). La loi est claire : en cas de difficultés de leur enfant, ils doivent être associés à son suivi. Être informés de la prise en charge par le RASED là où le dispositif existe encore, les cours de soutien individualisé. Chacun dans sa fonction œuvre au bien-être des élèves, à leur épanouissement. Ils s’entraident quand la dyslexie pointe son nez, quand la dysorthographie panique les parents comme les enfants.

Je n’aurais pas dû trouver réaliste quelques réflexions de Philippe Meirieu, dont celle-ci : « Nous avons besoin de professionnalisme dans l’accueil des familles. L’enseignement privé le fait bien. Il est de la responsabilité des établissements publics de ne pas lui en laisser le monopole. » (à l’occasion de la tenue d’un colloque sur l’école organisé par la région Rhône-Alpes en 2008).

Je n’aurais pas dû penser que l’affrontement entre enseignant et parents était une belle bêtise, nuisible aux premiers concernés, les élèves.

Chaque année, avec une pause en 2006, (je voyageais alors sur une mer houleuse), j’ai été élue sur une liste de délégués de parents. Air connu, les volontaires sont rares. Comme les votants : cette année, moins de la moitié des parents ont voté lors des élections des délégués.

Chaque année, j’ai aidé Mouflet à aimer l’école. Bon an, mal an, j’y suis parvenue. Jusqu’en septembre dernier…

Mouflet, dix ans, est entré en septembre dernier, en CM2 dans une école républicaine, laïque et obligatoire de Paris, 3ème arrondissement.

Le 3ème arrondissement est un quartier pas sensible du tout où les magasins de fringues ont remplacé les boulangeries, les épiceries, les cordonniers. Les bobos y vivent entre eux. Crise, pas crise, le 3ème est en marche vers la parousie pradiste ! Les fins de semaine, des charters entiers de pauvres gens débarquent pour un voyage au pays des bobos, c’est si beau ces boutiques de créateurs (le tee-shirt pour enfant à 120 euros…, le rêve !), de temps en temps on pousse la porte d’un hôtel particulier, on grappille deux grains de culture en entrant dans une galerie. Des théories de gens se promènent là avec une ferveur touchante qui évoque celle de leurs parents quand ils se rendaient au cimetière.

Le lundi matin, le 3ème se vide. Les parents déposent les enfants à l’école et on se retrouve pour un petit café.

Les parents d’élèves du centre de Paris sont censés gagner largement leur vie, avoir chacun un boulot, s’occuper correctement de leurs rejetons chéris, les emmener en vacances dans des pays lointains dont ils découvriront ensemble la passionnante singularité, au théâtre voir des pièces drôles et décalées (Aaaah, James Thierrée…. Aaah, le Cyrano avec Michel Vuillermoz et l’Avare avec Podalydès…), et faire un tour le samedi dans les galeries d’art contemporain tenues par des amis. Les parents d’élèves du centre de Paris sont concernés par l’éducation de leur mouflet. Ils ont la conscience républicaine. Les enfants des parents du 3ème vont évidemment à l’école républicaine laïque et obligatoire. Gare aux parents d’enfants en difficulté, désarçonnés par la suppression des RASED, par les réponses des équipes enseignantes qui se sont tournés vers l’école privée… (« Votre enfant est trop handicapé pour que nous le prenions dans notre établissement » C’était en 2006. L’enfant en question avait été diagnostiqué dyslexique, dyscalculique, dyspraxique et précoce. Sa mère a fini par l’inscrire dans une école privée du quartier. Il n’a redoublé aucune classe et a intégré un collège, privé lui aussi. Il entre en 5ème l’an prochain.) Ces parents-là sont des traîtres, rien de moins !

Si on les voit rarement aux réunions parents-enseignants, c’est parce qu’ils travaillent. Ils vont aux manifestations car ils sont mobilisés, en moyenne deux fois par an. De temps en temps, ils signent une pétition de RESF.

L’école est fréquentée par de nombreux enfants chinois ou étrangers. Ils ont débarqué un matin et ont dû apprendre le français comme ils pouvaient, à l’oreille. Un mouflet danois, catapulté en maternelle a su parler correctement en trois mois. On ne parle jamais publiquement des éventuelles difficultés d’apprentissage de la langue. Les parents, peu curieux pour tout dire tant que cela ne concerne pas leur chérubin, ne demandent jamais si, en CP, l’enseignante a les aptitudes nécessaires pour enseigner le français comme langue étrangère. Une année, une enseignante de CP a même découvert en juin que le français n’était pas la langue maternelle d’un de ses élèves, danois. Il était suivi par le RASED, mais personne ne s’est jamais posé la question de la cause de ses difficultés à lire et écrire le français. Certains parents ont trouvé ça amusant. De rares ont été choqués. Les autres, indifférents…

Les vrais problèmes sont ailleurs. Chaque mois de janvier, les parents des élèves de CM2 s’agitent : leur enfant sera-t-il pris dans « le » bon collège de l’arrondissement ? S’il le faut, on contourne la carte scolaire en se faisant domicilier chez des amis.

Les maîtresses de l’École républicaine, laïque et obligatoire ne sont pas peu fières d’enseigner dans le 3ème arrondissement. Pour plein de bonnes raisons énoncées lors du conseil d’école de rentrée (en novembre en général) : « Nous sommes quand même dans un quartier CSP+++ ». C’est dit dans un sourire jouissif qui aurait bien plu à ce bon Freud. « La Coopérative a récolté cette année 5312, 76 euros… (en moyenne, un peu plus de 23 euros par enfant.) C’est bien. », détaille l’enseignante en se tortillant de plaisir sur sa chaise. Approbation des collègues. Dans ce « C’est bien », il faut entendre « C’est quand même normal… Manquerait plus que les parents CSP+++ ne crachent pas au bassinet. » Une jeune Professeur des Écoles ajoute, certains ont donné cinq euros, mais ils ont donné. La morale est sauve !

Restent les vrais problèmes de l’École républicaine, laïque et obligatoire du 3ème… Ce sont, pour tout dire, « les-parents-du-3ème », vocable qui dit à lui seul tout le bien qu’en pensent les enseignants… Les parents-du-3ème ne lisent pas le cahier de correspondance, envoient leur gamin avec 38° à l’école, ne préviennent pas quand il/elle est malade, ne fournissent pas de certificat médical, sèchent une journée pour partir en vacances plus tôt, à croire que pour eux, l’école est un libre-service public. Antienne connue qui, chaque conseil d’école, tombe sur la tête des parents délégués priés de transmettre… Au premier conseil, en novembre, j’ai suggéré, avec deux ou trois parents, l’idée d’un livret d’information qui réunirait tout ce qu’il faut savoir sur l’école, son règlement, ses usages. Murmure chez les enseignants. Enthousiasme mesuré des parents délégués. J’ai récidivé au conseil de mars. J’avais retrouvé un livret, édité en 2006. Il n’y avait qu’à recopier… Mouais, de toute façon, les parents ne lisent jamais ce genre de trucs, ont certifié les professeurs. Et puis, ça coûterait cher, vous ne vous rendez-pas compte. Nous avons été trois parents délégués à suggérer d’utiliser un peu de l’argent de la coopérative pour financer l’impression… Pfff, ça serait du papier gâché ! De toute façon, vous savez, avec les parents-du-3ème… Le tout dit avec une ironie blessante. Les parents-du-3ème, c’est nous, qui, une fois par trimestre, participons au conseil d’école, pour entendre, chaque fois, les mêmes questions sur la propreté des toilettes (un serpent de mer, dans toutes les écoles de France et de Navarre), les devoirs du soir, les animateurs un peu nerveux qui surveillent la cantine, les bouteilles d’eau à disposition des enfants, interdits de robinet pour cause de Grippe A. Les parents-du-3ème, c’est nous, volontaires et désireux d’être « membres de la communauté éducative»…

Le cahier de doléances n’est pas terminé : vous ne vous rendez pas compte de l’enfer qu’est leur métier, vos enfants se couchent trop tard, ils ne savent plus obéir, ils ne tiennent pas en place, ils ne sont pas autonomes. Et vous n’imaginez pas ce qu’on entend dans la cour de récréation ! Le Bronx, ou pas loin… Fugitive, me vient l’image d’une autre école, d’autres enfants, à Barbès, où je donnais des cours de soutien. Et, dans un sourire, une idée : pourquoi ne pas utiliser une partie des 5312,76 euros de la coopé’ pour offrir à ces maîtresses une petite virée dans une des écoles du 18ème ? Un voyage éducatif en quelque sorte… Ouh… L’affreux mauvais esprit, bien digne de la mauvaise mère que je suis et qui ne sait pas le poids du sacerdoce des maîtresses de l’École républicaine, laïque et obligatoire…

Ces conseils d’école (trois par an) ne concernent qu’une poignée de parents volontaires, élus des listes (indépendantes, affiliées à aucune fédération). Les autres sont reçus chaque début d’année par le professeur des écoles qui a le courage de prendre en charge leur enfant. Un samedi matin, on se retrouve dans la classe de son enfant, on s’assied sagement à son bureau pour entendre le déroulé de l’année : le programme, les sorties, le sport, les cours d’anglais, le soutien individualisé, les évaluations. Les parents écoutent, posent une ou deux questions —les programmes seront-ils finis ? Les devoirs du soir, n’y en aura-t-il pas trop ? La piscine, c’est pour quand ? Y aura-t-il une classe de découverte ? Parents et enseignantes font montre d’une bonne volonté touchante. Motivés et consciencieux pour les uns, passionné(e) s, lucides pour les autres. La réunion se finit par un traditionnel : « Si vous avez des questions, surtout, n’hésitez pas à venir me voir et servez-vous du cahier de correspondance. »

À la fin octobre, j’ai donc demandé un rendez-vous avec la maîtresse de CM2. Mouflet est passé de justesse. Il a des lacunes depuis ces deux années de CE1 et CE2 où le cancer a débarqué dans notre vie, où il était envahi par la peur de ne pas me revoir à la sortie de l’école, la tristesse de me voir fatiguée. On était embarqués dans une drôle de rafiot, on avait un cap à tenir, mauvais temps, accalmies, orages (trois opérations en deux ans, déménagement pour six mois en Bretagne), on a tenu bon, tiré des bords, résisté à la tempête. La mer était forte, alors, forcément, Mouflet a un peu survolé les tables de multiplication, le verbe faire à l’imparfait, les divisions.

À ces lacunes s’ajoute une solide dysorthographie pour quoi il est suivi chaque semaine depuis la fin du CE1 par une orthophoniste chaleureuse qui l’a prévenu que le chemin serait long, semé de cailloux, mais qu’on allait y arriver. Mouflet a aimé cette idée d’un chemin à parcourir à deux. « Tu sais, maman, l’orthographe est une île que je n’ai pas encore abordée… Mais je vais y arriver un jour... » L’année passée : « J’ai l’impression que je commence à comprendre. »

Et cette année, manque de chance, Mouflet a hérité d’une maîtresse auréolée d’une réputation terrible… Les élèves des autres classes l’entendent crier des classes voisines, elle fait pleurer les élèves, elle n’aime pas les dessins de robots, les jolies maisons avec des volets roses, c’est mieux, Untel s’est fait gronder parce qu’il n’était pas bien coiffé. Difficile de faire la part entre rumeurs, ragots et réalité… Mouflet a bien paniqué tout l’été, à l’idée de tomber dans sa classe. Et le jour de la rentrée, bingo ! J’ai calmé illico le jeu : pas de panique, tu verras, tu t’habitueras et s’il y a des problèmes, je suis là. Et averti la directrice que je serai vigilante. « N’écoutez pas les ragots de trottoir. », m’a-t-elle répondu.

Bon… Pour voir, Mouflet a vu, dès le premier jour : la première feuille de son cahier de poésie déchirée, c’était mal écrit. Son amie S. en larmes dès le premier matin, trop lente à ouvrir un cahier…

Fin septembre, la classe de découverte dans les alpages, la transhumance, les moutons a été une pause. Mais, au retour, cette petite phrase : « Il paraît que je suis un enfant dangereux… », les amis de Mouflet venant me voir : « La maîtresse nous a dit de ne pas jouer avec lui, et s’il proposait des jeux dangereux, il fallait la prévenir. » J’ai interrogé l’enfant dangereux : il y avait bien eu une chute dans laquelle il s’était raccroché à la jambe de A., qui était tombé, mais pas une égratignure, pas un bleu.

J’ai pensé être convoquée par la maîtresse et la directrice pour parler de la dangerosité de Mouflet. Je ne prenais pas cette histoire au sérieux, n'empêche. Mais rien n'est venu. Mouflet n’a pas été plus marqué que ça, n’empêche, il n’a pas compris ce que tout cela voulait dire.

Ce jour d'octobre, je voulais faire un premier point. Le cahier de français est une jolie palette : du rouge (0/10, "exercice non terminé", etc...), du vert. Peu de bleu sur le papier. À l'âme, sans vouloir sombrer dans une grandiloquence déplacée, c'est autre chose. Que prévoyait donc la professeur des écoles, plus d'un mois après la rentrée, pour aider Mouflet ? La maîtresse de l'an passé, fine, intelligente, valorisait les exposés oraux, les récitations, comme le préconisent ceux qui connaissent la dysorthographie. Mouflet avait été nommé "assistant d'histoire", c'était malin, pas bien compliqué et ça le réconfortait.

La canne noire était de sortie pour cause d’articulations en feu. J’ai avalé la dose de morphine prescrite par mon rhumatologue et j’ai marché vers l’école. Pas plus rassurée que ça, je n’aime pas les gueulards, encore moins chez les maîtresses, ce côté sergent-chef raide et autoritaire. Comme dans les années 60… Mais quoi, nous sommes en 2010, dans le 3ème arrondissement de Paris, entre gens qui savent causer…

Pour causer, ça a causé !

Scène 1, intérieur, lumière d’automne. Salle du rez-de-chaussée. Tables bien rangées. La maîtresse entre en trombe.

- Bonsoir madame…

- Bonsoir.

Minimum syndical de politesse. J’attends qu’elle s’asseye. Je pose ma canne, me cale comme je peux sur la chaise d’enfant. Comme à chaque fois, sourire intérieur : curieuse manie de demander aux parents de redevenir des enfants, petites chaises, petits bureaux, comment font les géants d’1,95 m ? Sourire vite éteint. La maîtresse ouvre un cahier de Mouflet et, frénétique, en tourne les pages : « Non,mais là ce n’est pas possible… Je ne peux rien faire, vous comprenez, je ne peux rien faire… » Sacrée entrée en matière ! Cette panique qui semble augmenter au fil des pages me coupe le souffle. Elle tourne toujours. Je vois des O/1O en rouge, des annotations. Que suis-je censée dire ? Elle s’arrête sur une page : « Voyez, là… » Elle tourne le cahier. Je lis un « Bien » en regard d’un exercice. Je souris. « Oui, bon, corrige la maîtresse, mais en dictée… » Oui, la dictée, forcément, avec la dysorthographie… « Justement, je voulais me demander en quoi consistent les dictées préparées. »

Regard exaspéré… Les parents, ces ignorants ! Elle consent à m’expliquer ; je comprends que la méthode que j’ai mise au point, au petit bonheur, pour préparer les dictées n’est pas la bonne. Mea culpa, mea maxima culpa. Mais le problème est ailleurs : « Pourquoi votre fils est-il en CM2 ? » Il me faut trois secondes pour digérer cette question insensée. Je trouve un brin de souffle : « Parce qu’il n’a pas été question qu’il redouble l’année dernière. On ne m’en a pas parlé, et si on l’avait fait, je ne m’y serais pas opposée… Mais il n’en a pas été question… » Mouais… Elle consent à me croire.

La suite de la conversation tient du monologue. La dysorthographie de Mouflet, c’est clair, elle n’aime pas. « Les enfants dysorthographiques doivent travailler trois fois plus que les autres, je sais de quoi je parle : ma fille est dysorthographique (Allons bon... Ça se corse. Vie privée, vie publique se mêlent. J’espérais naïvement qu’elle s’intéressait aux élèves atteints de dyslexie, dyspraxie, dyscalculie, dysorthographie. Une sacrée proportion d’enfants en souffrance d’après ce que j’ai pu lire ici ou là (10 à 12 % d’une classe d’âge, dit-on.)… Elle est en prépa’ actuellement mais elle a dû travailler trois fois plus que les autres. (Félicitations mademoiselle, mais que venez-vous faire dans cette discussion ?) Il devra avoir du courage. » Cette dernière phrase dite avec un ton plus que pessimiste, défaitiste. Du courage, Mouflet n’en aura jamais assez, c’est dit.

J’étais calme jusqu’ici, mais, allez savoir pourquoi, ce mot « courage » fait sauter la marmite de la mère coupable, forcément coupable d’avoir mis au monde un sale gamin, paresseux, du genre à ne jamais vouloir se lever tôt pour gagner plus de 10/10.

- Je ne crois pas qu’il soit question de courage. Le courage, mon fils sait exactement ce que c’est… Il en a eu quand il en fallait. Je ne crois pas que c’est de cela dont il a besoin. Plutôt d’être encouragé et soutenu. Ne pourriez-vous pas mettre un petit mot d’encouragement s’il fait moins de fautes à ses dictées, s’il passe de 32 fautes à 15 ?

L’enseignante me regarde, offusquée de ce que j’aie osé lui répondre, mais pas si surprise que ça que je conteste que le courage ait quoi que ce soit à voir dans les soucis de mon fils, tel fils, telle mère, sa religion est faite.

- Je ne note pas à l’encouragement… Je l’ai fait, je ne le fais plus, ça ne sert à rien.

Je proteste : je ne demande pas de noter à l'encouragement, un zéro est un zéro. Mais un petit mot d'encouragement dans la marge, c'est pas difficile. Ben si.

Fin de la discussion. En diplomatie, on appelle ça des entretiens cordiaux.

Ah, oui, juste avant de partir, je voudrais savoir ce qu’il en est de cette histoire d’enfant « dangereux », si mon fils est « dangereux » autant que je le sache.

Un haut-le-cœur. Devant moi, une Vierge de l’École républicaine, laïque et obligatoire salie par ma question…

- Je suis une professionnelle de l’éducation, vous n’imaginez pas que j’aurais dit une chose pareille…

- Je n’imagine rien, il se trouve que plusieurs enfants et mon fils m’ont parlé de cette histoire, je n’étais pas là… Et si mon fils est un enfant « dangereux », j’aimerais autant le savoir…

- Vous mettez en cause ma pédagogie, madame…

- Je ne mets absolument rien en cause, je voudrais juste savoir.

Un dernier regard de vierge outragée… Je ne saurai pas le fin mot de cette histoire.

Cet entretien a eu lieu en octobre dernier. Renseignée par l’orthophoniste, j’ai demandé, demandé et redemandé que certains exercices soient aménagés comme le prévoit la loi. En surfant sur la Toile, je suis tombée sur de nombreux sites qui détaillent l’aide que l’on peut leur apporter aux enfants dysorthographiques :

« Quelques exemples d’aides proposées :

- lire les énoncés et /ou les reformuler afin de s’assurer de la compréhension des consignes ;

- favoriser les évaluations orales dès que possible (essentiellement pour les langues étrangères qui restent un apprentissage difficile pour les dyslexiques) ;

- ne pas pénaliser pour l’orthographe ;

- prévoir une évaluation personnalisée, pas de notes pour les dictées mais un système de notation lui permettant de juger de ses progrès ;

- utiliser des exercices à trous, des QCM... ;

- fournir des cours photocopiés, aérés, surlignés, avec mise en évidence de l’essentiel ;

- favoriser l’écoute et la mobilisation d’attention sur le contenu du cours en classe ;

- réduire le nombre d'exercices lors des contrôles et pour les devoirs ;

- lui apprendre à organiser son travail, à planifier... »

Ailleurs, on souligne l’importance du : « partenariat avec la famille, les différents intervenants et le milieu scolaire ; les soutiens apportés afin de maintenir une motivation face à l'échec scolaire. »

Il faut croire que l’information n’a pas passé les portes de l’école du 3ème arrondissement de Paris. Selon l’enseignante, aucun dispositif n’était officiellement prévu en CM2. Au collège peut-être…

Un mensonge parmi d’autres. Parce que, voilà, l’année a été parsemée de mensonges. Je n’en ai pas fait la liste, je n’aime pas ce genre de listes. Le pompon a été cette phrase lancée à la classe : « Ne croyez pas la maman de L., elle dit n’importe quoi… » J’avais eu l’outrecuidance de demander sur quoi portait un exercice de contrôle que Mouflet n’avait pas fait. Portait-il sur une leçon vue en son absence ?, avais-je écrit dans le cahier de correspondance. Outrée, l’enseignante avait déboulée dans la classe voisine, cahier de correspondance en main, pour porter ma vilaine question à la connaissance de sa collègue… « Tu as vu ce qu’elle a osé écrire ! » l’entendirent vociférer les élèves de cette classe…

Le soir même, ahurie, révoltée, je poussai une gueulante, une sacrée, en public et tout et tout. Une mercuriale bien en règle, brouillonne, bien sûr, qui n’a évidemment pas amélioré le cas de Mouflet. J’ai tout dit, en vrac, les maux de ventre de Mouflet le matin, le soir, les pleurs, le désintérêt pour les cours, quand, jusqu’à l’an passé, malgré les difficultés, il se plaisait à l’école. Jusqu’au moment où la directrice m’a lancé : « Eh bien, ne le mettez plus à l’école. »

En janvier, surprise : sans que j’en sois avertie, Mouflet et cinq autres élèves ont eu le droit à des dictées raccourcies. Aux trois-quarts du texte, ils posent le stylo et relisent leur texte, corrigent leurs fautes. Et là, miracle, ça a marché ! 2/10à la dictée de la semaine passée. Une médaille pour Mouflet…

Une heureuse surprise, dans un océan de ratés, de mauvais foi, d’absence de conscience professionnelle. Des remarques déplacées, du mépris en pagaille. Jusqu’à douze exercices le soir. Je n’ai pas tout noté. Dernier exemple : Mouflet ne s’est pas même vu proposer les stages de remise à niveau des vacances de Printemps. Ceci encore : le soutien individualisé en français, organisé sans que j’en sois prévenue, qu’il perturbait et auquel il a été prié de ne plus se rendre. Ceci encore : un soutien en maths pour expliquer ces fichues divisions à trois chiffres (que je suis bien incapable de poser) lui a été simplement refusé. Motif : « Tu ne veux pas aller au soutien de français, je ne vois pas pourquoi je t’en donnerais en maths. » Le tout dit oralement.

Les parents m’ont tous dit de laisser tomber, d’attendre l’an prochain, ce collège où Mouflet entrera en 6ème, où on accueille les enfants en difficulté. Il m’en coûtera 800 euros par an. Je trouverai cet argent. D'ici là, je me tais. Impossible de se battre contre ces moulins à vent-là. Pas la force. Plus le courage.

Bon, évidemment, dans ce silence lâche, la marmite a continué de bouillir. Silence = mort. Alors, oui, la mort.

J’ai préparé mon plan en silence, repéré les sorties par où m’échapper une fois mon forfait commis. J’ai choisi le meilleur des moyens, indétectable. Et j'ai perpétré mon crime dans cette école du 3ème, cette forteresse qui n'aime pas, ou si peu, les parents, ces ignorants qui ne comprennent rien à la vraie pédagogie. Et, j’ai tué la maîtresse. Le coup a été plus facile à porter que prévu et, illico, le sentiment d’avoir fait le Bien, vengé les dizaines de mouflets en pleurs face à leur cahier déchiré, paniqués le matin, le soir, tout ces maux de ventre, ces migraines du dimanche soir, tout ces mots retenus, mal-dits, tristes, si tristes. Ces mouflets dont les parents n’osent rien dire, par peur, par lâcheté.

Pas sûr que mes arguments tiennent au procès. On verra bien.

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