Voyages photographiques avec Alexandre Le Merveilleux

« C’est la pure vérité, messieurs, je vous le dis, la Vérité est ici ! Entrez, venez la voir et quand vous l’aurez vue, vous y penserez le jour, vous en rêverez la nuit. » Autour d’Arletty, on parade, on crie, on frissonne sur le Boulevard du Crime tel que l’a imaginé Alexandre Trauner, inventeur de décors de génie dont une vente aux enchères propose ce mercredi « Les Voyages photographiques ».

Mercredi, jour des enfants, ça tombe bien, rêvons ! Sis à l’hôtel Drouot (mais aussi, magie de la modernité, en live sur le site, si vous avez la chance d’être à Paris, vous attendent des merveilles en noir et blanc, des gouaches, des croquis, des lettres, formant Les Voyages photographiques d’Alexandre Trauner, proposés aux enchères par maîtres Binoche et Giquello.

En décembre 2012, une vente avait déjà ouvert les portes d’un trésor fabuleux autour de l’amitié entre Jacques Prévert et « Trau ». Une maquette des Enfants du Paradis s’envola pour 78 000 euros (on murmure que l’heureuse propriétaire de cette huile sur toile peinte en 1943 vit à Doha) et les 340 lots partirent pour 3714 605 euros… Mais basta de la valeur pécuniaire ! Aujourd’hui, place au rêve, embarquons aux côtés du jeune Trau, tel que nous le montrent ces 276 lots, épreuves argentiques, croquis, gouaches, que l’expert Serge Plantureux a eu la chance de pouvoir sélectionner parmi plus de 25 000 épreuves (sans compter les quelque 50 000 négatifs qui dorment encore dans une maison, quelque part vers l’Ouest).

Nous sommes en 1929, Trauner fuit sa Hongrie natale écrasée par l’ignoble dictateur Horty et débarque à Paris. Engagé par les studios Tobias, il peint des décors et achète son premier Leica. Pinceau, crayon, et Leica, tout est bon pour rendre la vie qu’il attrape, l’œil malicieux, ici, ailleurs, là, nuit, jour, aube fraîche, réveil des enfants et des femmes, seul ou avec l’ami Brassaï. Et le voici enrôlé par Lazare Meerson, qui réalise les décors de À nous la liberté, film manifeste de René Clair, l’une des œuvres cultes d’une partie de la jeunesse de ces années 1930 où les orages ne menaçaient pas encore et où vibrait une réelle joie de vivre, « où les dangers restaient l’américanisme, la surproduction et non la grève et la misère. Ainsi apprenions-nous de René Clair à connaître Paris, comme nous l’apprenions de Baudelaire, de Balzac », écrira Robert Brasillach. 

Façades de boutiques, enseignes, rues populeuses, l’œil malin de Trauner attrape tout, guette les détails qu’il cultivera ensuite pour en parsemer ses décors. Puis il retrouve ses amis à Montparnasse, Brassaï, André Kertesz, Inge Morath, et les frères Prévert. Photo étonnante de Jacques, prise aux environs de 1932, « énigmatique », note l’auteur du catalogue, où l’on ne sait trop si le jeune homme fait la tête, une grimace (lot n°7). Une autre photographie montre notre gaillard à la foire du Trône, avec Gisèle et Pierre Prévert et, entre ses bras, Sarah, sa première femme, dans un avion de carton-pâte, galurin bien posé en arrière. La rencontre avec Carné suit, logique, et naissent les trésors absolus : Le Jour se lève, Hôtel du Nord — on se pourlèche les babines devant les lots 61, 63, 64 et 65 qui montrent la construction des décors de l’hôtel, le canal Saint-Martin et la fameuse passerelle. Et, bien sûr, Les Enfants du Paradis, ce miracle. Les lots 91 à 103 affoleront les amoureux de Garance, Baptiste, Frédérick Lemaître et Lacenaire : un document de travail, certes incomplet, de 1942, rien moins que le découpage du film ; un cahier documentaire avec 122 épreuves argentiques appartenant au photographe, avec des clichés pris par Roger Forster. Et ces dessins des bains turcs où meurt le comte de Montray qui posa « la main froide de la richesse sur la blanche épaule » de Garance (lot n°101). Au passage, comme ça, cadeau, cette photo d’Émile Savitry montrant Jean Gabin, Marcel Carné, Jacques Prévert et Trauner dans un jardin à Saint-Paul de Vence, en 1943. Sourire de Carné, même si les temps n’étaient pas à rire : Alexandre et sa femme se cachaient, et c’est « dans la clandestinité », comme l’indique le générique du film, qu’il travailla.

Autre cadeau, les repérages de La Fleur de l’âge, film « maudit », inachevé, sur les bagnes pour enfants qui devait se tourner à Belle-Île. Plusieurs séquences furent en effet tournées, la moitié du film, selon Arletty, hélas perdues, qui y jouait avec notamment Paul Meurisse, Martine Carol, Serge Reggiani et Anouck Aimée dans son deuxième rôle, Jean Tissier et Julien Carrette. 

Puis, pour une dizaine d’années, cap à l’Ouest, par-delà l’Atlantique, pour travailler avec Billy Wilder (et ramasser un Oscar pour La Garçonnière), John Huston pour qui il photographie Dublin, ses gens, ses gosses, ses douleurs et ses rires.

Retour en France. Long travail avec Paul Grimault pour Le Roi et l’oiseau.

Le moteur a tourné longtemps pour cet homme malicieux, un brin secret, amoureux de ces détails, ces « riens » qu’il était l’un des rares à savoir non seulement happer mais transformer pour créer cette atmosphère immédiatement reconnaissable qui baigne ses décors. L’œil de Trauner a cessé d’écouter le monde en 1993, le 5 décembre, à Omonville-la-Petite [n’est-ce pas Prévert lui-même qui inventa le nom de cette bourgade ?]. Il avait, ultime curiosité, mis la patte à Subway, de Besson. Un clin d’œil peut-être à Métro fantôme, un projet de film de Prévert qui ne vit jamais le jour mais devint une pièce radiophonique et dont on vend aujourd’hui le tapuscrit (lot n° 249).

La vente commence à 14 h 15 ; on en rendra compte si elle tient ses promesses dans les jours qui viennent. Certaines estimations autorisent à rêver les amoureux du travail de cet homme qui, comme le dit joliment Serge Plantureux sut si bien « construire nos souvenirs ».

 

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