L’ethos démocratique comme utopie
Ethos démocratique
- Tissage chatoiement des fils entremêlés instituer ce qui serait la société comme telle, par excellence,
l’art de vivre en hommes en humains en féminin et en virile
distribution des pouvoirs des savoirs et des arts selon l’isonomie et l’engagement.
Puis respirer.
Du possible sinon j’étouffe…
à lire La route des Flandres, on respire peu. Pour tenir entre la Révolution française, la guerre d’Espagne et la seconde guerre mondiale, il faut du souffle.
Triangle.
Un symbole qui vous regarde et vous intrigue.
Isocèle.
Distribution égale entre côtés semblables.
Une manière d'être au monde, de s’y tenir et d’y tenir dans sa fragilité gracieuse conquise contre les grands et petits tyranneaux, l'esclavage pour dettes et les faux semblants de réformes éclairées.
A Athènes au Ve siècle avant Jésus Christ, stratèges, philosophes et chorèges, plus que tout autre citoyen doivent faire preuve de cet engagement pour la démocratie. Etre issu d’une famille aristocratique et riche pourrait être suspect. Les charges acceptées depuis cette place sociale font signes d’une loyauté démocratique. Chacun sera comptable de ce qu’il dira, fera, produira, voire payera sur sa propre fortune. S’engager c’est protéger, rendre vivante, faire tenir la cité démocratique.
- A Tunis en janvier 2011, un homme ou une femme avait écrit comme on écrit à sa belle, « démocratie mon amour». Sur un mur avec un grand cœur enfantin entre « mon » et « amour ». Enfance du désir de démocratie. Une érotique de la politique qui fait que, par amour, chacun voudrait retenir sa propre violence, dans la peur de faire un malheur. Retenez moi… disait-il fou de douleur, mais retenez les de tout bazarder sous prétexte d’avoir été déçus. Tous ces déçus ont-il vraiment aimé comme on aime d’amour, en tremblant, celle qu’ils veulent punir en l’abandonnant à des urnes funéraires sans soins rituels ? Liberté mon amour.
Il est des pays où les gens aux creux des lits font des rêves! Rêves de démocratie. Espagne, Grèce, Tunisie. Mais ici, où sont les éclairs dans la nuit ? La légèreté académique a refoulé toute nécessité de ruser avec le réel, le réel de la nuit, du sang, des larmes, des cocktails Molotov et des grenades, flash balls qui emportent ici un œil, là un jarret, rebondissent sur une poitrine et laissent résonner plusieurs jours après, la sensation d’une atteinte morale à l’intégrité corporelle. Le cortège de tête à quoi rêve t-il ? Comment poser des rêves dans cette nuit ? Jouissance du danger que l’on veut croire mortel. Comment s’appelle la belle, alors ? Sur l’étang soleil moisi, peut-on avoir une belle ? Echappée belle ? Clivage d’un monde où il faut vivre sans que ce soit la guerre et sans que ce soit la paix.
- En 1962, Philippe de Broca situe la cruauté politique là où elle croise ce que Sabina Spielrein avait rencontré au cœur de l’amour érotique. La cruauté est ce qui tue la liberté. Et la belle Claudia Cardinale amoureuse de Jean Paul Belmondo, en meurt. Jean Paul, c’est ce peuple charmant, drôle, rusé et pourtant facile à berner. Il ne sait pas ne pas céder au désir des puissants. Il a délaissé celle qu’il aime, en vérité, pour un jeu stupide de libertinage. Ce peuple aura été trop joueur pour sauver ce qu’il aime.
- Les patriotes de la Révolution française, régnicoles ou étrangers, auront été des Cartouche amoureux de la liberté, et des lois qui libèrent, « Où il n’est point de lois, il n’est point de patrie, c’est pourquoi les peuples qui vivent sous le despotisme n’en ont point, si ce n’est qu’ils méprisent ou haïssent les autres nations. Où il est des lois, il n’est quelquefois point de patrie, si ce n’est la fortune publique ; mais il en est une véritable qui est l’orgueil de la liberté et de la vertu. »[1]
L’orgueil de la liberté et de la vertu honore des combattants de la loi bonne. La seule qui vaille. Une loi tyrannique n’est pas une loi. Une loi xénophobe est tyrannique.
- «La patrie n’est point le sol, elle est la communauté des affections qui fait que chacun combattant pour le salut ou la liberté de ce qui lui est cher, la patrie se trouve défendue. Si chacun sort de sa chaumière, son fusil à la main, la patrie est bientôt sauvée. Chacun combat pour ce qu’il aime : voilà ce qui s’appelle parler de bonne foi. Combattre pour tous n’est que la conséquence. »[2]
Aimer donc les lois ou battez vous pour les changer, Cartouche d’aujourd’hui. Nous étions si seuls l’an passé face au meurtre de la liberté. Etat d’urgence et doctrine pénale de l’ennemi. Ce sont là les noms de la fin de l’orgueil et de la vertu, la mort de l’amitié, la mort de ce qui nous fait humains.
- Les patriotes et mon ami Saint-Just affirmaient que par expérience, la vie sous les lois révolutionnaires conquises valait la peine d’être aimée et défendue car cette vie était alors accomplissement de sa condition humaine. Il faut entendre à la lettre le « vivre libre ou mourir » des révolutionnaires. Il affirme que désormais seule cette vie humaine est la vraie vie, et que redevenir esclave serait mourir à l’humanité, serait perdre son humanité. Défendre la patrie ce serait alors défendre la condition d’une vie humaine. Défendre la patrie ce serait ainsi défendre une communauté sociale et politique en sauvant des lois qui rendent la vie humaine et en sauvant les hommes, femmes et enfants qui aiment ces lois. Sauver des vies revient alors à sauver l’immanence de la vie comme vie bonne avec les autres. Sauver la cité, une cité [3].
- J’ai vécu auprès de Clystène l’Athénien, j’étais là quand sa propre famille le traitait de démocrate et qu’il nous a dit, « soyons des démocrates fiers de l’être ». Il était étonnant Clystène, avec des idées précises et rigoureuses, il craignait ces familles fortes de leur seule richesse qui insultaient la cité en se croyant plus compétentes que le peuple, ce démos haïs, retourner le stigmate, faire changer la peur de camp.
J’ai vécu auprès de Robespierre, un homme soigné et précieux, délicat même, mais doué d’une drôle de force intérieure. Un feu sacré qui l’a consumé, mais il avait des idées précises et rigoureuses, il craignait l’aristocratie qui revenait avec le cens, l’aristocratie la pire de toutes, disait-il, celle de l’argent. Il a écrit une très belle constitution et une déclaration magnifique, enfin pas tout seul mais quand même. «Le droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s’assembler paisiblement, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits. La nécessité d’énoncer ces droits suppose ou la présence ou le souvenir du despotisme. »
J’ai vécu auprès de Victor Hugo, un étrange personnage, d’une solidité impressionnante, mais il n’avait pas des idées vraiment précises et rigoureuses et n’a jamais écrit de constitution. Celui qui avait permis à chacun de ses lecteurs de faire expérience de 1832, émeute des misérables, avait aussi participé à l’organisation de la répression des ouvriers en 1848. Soutien au président Louis Napoléon Bonaparte, et combat sans relâche de Napoléon le petit après le coup d’Etat. Un exil infini. Le républicanisme de fait et la demande d’amnistie des communards. Un homme qui se débattait depuis l’enfance avec le royalisme, a-t-il jamais vraiment aimé la démocratie se sont demandés ses détracteurs. Mais quand il écrit 1793, il est indéniable qu’il comprend la Révolution sublime et farouche, à son image sans doute.
J’ai vécu avec Jean Moulin, un préfet. Un homme fin, décidé, imprudent aussi, on en meurt de l’imprudence, il avait des idées précises et rigoureuses, oui c’est ça précises et rigoureuses…
Je suis seule depuis si longtemps…Le monde est vide depuis si longtemps, mais quand même la mémoire de mes amis prophétise encore la liberté.
Suspens et ardeur à venir.
Utopie révolutionnaire.
Sophie Wahnich
[1] L’esprit de la Révolution et de la constitution, cinquième partie, droit des gens, chapitre I, de l’amour de la patrie dans Œuvres complètes, édition établie par Anne Kupiec et Miguel Abensour, Paris Gallimard, 2004, p.456.
[2] Saint-Just, œuvres complètes, Op. cit., p. 977.
[3] Ce que Marc Abélès appelle la convivance dans son ouvrage Politique de la survie, Paris, Flammarion, 2006.