Châteauroux: «la marche triomphale de Napoléon vers l’éternité»

En 2016 les castelroussins ont vu surgir une place Napoléon au coeur de la ville, un projet contesté par des citoyens. Et voici que de nouveau, en 2021, les habitants vont devoir subir les célébrations d’un personnage il faut bien le dire, controversé. Célébrer Napoléon quand on connaît son parcours, c’est clairement imposer une construction orientée de l’Histoire et une lecture à sens unique.

En 2016 les castelroussins ont vu surgir une place Napoléon au coeur de la ville, un projet contesté à l’époque par des citoyens 2. Et voici que de nouveau, en 2021, les habitants vont devoir subir les célébrations d’un personnage, certes historique mais, il faut bien le dire, controversé.

La polémique soulevée avec Napoléon n’est pas nouvelle. En 1840, déjà, lors du retour des cendres de Napoléon, Lamartine disait  : « Je ne me prosterne pas devant cette mémoire ; je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte de la force que l’on veut substituer dans l’esprit de la nation à la religion sérieuse de la liberté. »3

Soyons clairs, à travers ces commémorations, organisées par la municipalité à Châteauroux, nous sommes ici dans la mémoire et pas dans l’Histoire.

L’Histoire, ce sont les évènements passés qui ont une répercussion dans le présent. C’est un passé commun à tous les hommes et aussi une trace écrite objective.

La mémoire est l’Histoire racontée subjectivement. De part sa représentation subjective, elle donne parfois lieu à des commémorations extravagantes, devenant presque des « fêtes populaires » et pouvant donner lieu à une idolâtrie4.

Alors, quel rapport entre Châteauroux et Napoléon ? Serait-il venu à Châteauroux, y aurait-il passé ne serait-ce qu’une nuit, y aurait-il mené une bataille ? Et bien non !

Heureusement pour ses admirateurs, il y a le Général Bertrand !

Il est incontestable que Châteauroux est liée au général Bertrand, qui y est né et y avait sa demeure. C’est un fait historique. Celui-ci a bien été l’aide de camp de Napoléon à partir de 1805 et son Grand maréchal du palais en 1813. Il est aussi parti à Sainte Hélène avec l’Empereur et y est resté jusqu’à sa mort. Un fidèle donc, un disciple même.

Mais, de Napoléon à Châteauroux, toujours point.

Pourtant Châteauroux est aujourd’hui ville impériale grâce aux « trésors » du musée Bertrand : le sabre et le fourreau portés par Bonaparte à la bataille d’Aboukir, un morceau de voile de la « Belle Poule »5, et, trésor parmi les trésors, une paire de bas de soie de Napoléon6. De véritables reliques en somme.

On se croirait revenus au cœur du Moyen Âge, époque où les villes se disputaient, se volaient, se vendaient les reliques des saints ayant approché le Christ pour attirer la foule des touristes, pardon, des pèlerins et accentuer l’attractivité ou plutôt la richesse de la ville.

Alors, idolâtrie  ou célébration ? Sortons de la mémoire et entrons dans l’Histoire par un bref rappel historique :

- Napoléon maintient les principaux acquis de la Révolution (Code civil) mais écrase l’opposition, muselle la presse et rétablit l’esclavage pourtant aboli en 1794 ;

- Il rétablit l’ordre à partir de 1799 après un coup d’État et la Constitution qu’il rédige concentre tout le pouvoir entre ses mains ;

- Après son sacre, il se comporte comme un roi et crée une nouvelle noblesse ;

- Il augmente les impôts pour financer les guerres ;

- Il place sa famille à des postes politiques partout en Europe ;

- Grand stratège, il mène des guerres meurtrières partout en Europe et finit par être vaincu.

Décider de célébrer la mémoire de Napoléon à Châteauroux, sans une réelle présentation critique, est un choix politique orienté. Celui de la droite bonapartiste, telle que l’a définie l’historien René Rémond7. Célébrer Napoléon quand on connaît son parcours et ses actes c’est clairement nous imposer une construction orientée de l’Histoire et une lecture à sens unique.

Célébrer Napoléon, c’est faire le choix de promouvoir des valeurs réactionnaires, aux antipodes de celles de la République : Liberté, Egalité, Fraternité .

Commémorer avec défilé de soldats et reconstitution de batailles c’est mettre en avant la fascination pour la guerre, les conquêtes, l’autoritarisme.

Quel étrange modèle pour notre jeunesse !

Au moment où il est si important de se réunir autour de valeurs fondamentales communes et d’éviter les séparatismes, célébrer un personnage républicain qui ferait consensus aurait un autre relief.

Pour résumer, Châteauroux se fabrique un passé napoléonien glorieux à partir de rien, ou presque. Se choisit un grand perdant de l’Histoire comme modèle d’attractivité de la ville ; se replonge dans une démarche moyenâgeuse, mystique et quasi religieuse avec les reliques du musée Bertrand ; fait le projet de se jumeler avec l’Ile de Sainte-Hélène8 certes respectable, mais qui symbolise l’échec d’un parcours, l’exil, la défaite.

Châteauroux est pourtant riche d’une Histoire, depuis le Moyen-Age, d’un patrimoine bien réel, lui, qui ne demande qu’à être encore plus mis en valeur. En continuant de « miser » sur Napoléon, la municipalité de Châteauroux ne fait que renvoyer ce patrimoine un peu plus profondément aux oubliettes.

1- Bulletin de Châteauroux Métropole n°31 janvier 2021, le Mag en+ page 5

2- https://chateaurouxautrement.wordpress.com/2015/12/17/place-napoleona-rire-et-a-pleurer/

3- Source : Histoire de la France de G. Duby- Edition Larousse

4- Source histoire mémoire selon NOTHISEN Thomas, WOEHREL Matthias & KORMANN Anthony dans le web pédagogique

5- La « Belle Poule » est la frégate qui rapporta les cendres de Napoléon en 1840

6- Bulletin de Châteauroux Métropole n°31 janvier 2021, le Mag en+ page 5

7- Lien https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/11/30/le-retour-des-trois-droites_5040803_3232.html

8 - https://www.lanouvellerepublique.fr/chateauroux/chateauroux-metropole-veut-un-jumelage-avec-l-ile-de-sainte-helene

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