EDF ou l’organisation dilutive des responsabilités

EDF ou l’organisation dilutive des responsabilités et la destruction des savoir-faire par l’externalisation du risque social. Si le projet Hercule fait grand bruit, il n’est pourtant que la partie émergée de l’iceberg du projet de démantèlement d’EDF. Et si ce dernier peut se faire au grand jour aujourd’hui, c’est bien parce que les fondations en interne chez l’électricien ...

Si le projet Hercule fait grand bruit, il n’est pourtant que la partie émergée de l’iceberg du projet de démantèlement d’EDF, l’opérateur historique français. Et si ce dernier peut se faire au grand jour aujourd’hui, c’est bien parce que les fondations en interne chez l’électricien ont elles aussi simultanément été lézardées de toutes parts.

En parallèle du découpage d’EDF en vue de l’ouverture à la concurrence, il s’opère depuis des années, en interne à l’entreprise, la dislocation de chaque branche et notamment de la branche nucléaire dont il sera question dans cet article.

A l’image de l’EPR de Flamanville 3 et d’Hinkley point (qui soit dit en passant vient de prendre encore quelques années de retard à la construction et plusieurs milliards d’euros de plus sur la facture) l’entreprise EDF n’a de cesse de terrasser toutes les organisations du travail et tous les savoir-faire développés par nos pères depuis l’origine du nucléaire français.

 J’en parle en connaissance de cause, mon père ayant été à la tête de la centrale nucléaire du Blayais pendant des années, après être rentré dans l’entreprise comme opérateur.

 L’ascenseur social fonctionnait dans l’entreprise, valorisant les connaissances et l’expérience pour qui s’investissait. Ces dernières étaient le socle de la culture d’entreprise qui semblait indéboulonnable. Ces pionniers du nucléaire français portaient fièrement leur engagement au nom du service public et du service au public.

J’ai vu mon père et bon nombre d’agents y mettre toute leur énergie, toute leur réflexion et tout leur bon sens, développant des savoir-faire, des méthodes de travail et des organisations du travail qui ont fait leurs preuves depuis plus de 40 ans. Le fruit de cette intelligence collective et de cette collaboration fut que le travail réel y était bien plus conséquent que le travail prescrit.

Des agents avaient à cœur de développer des solutions, de comprendre, d’améliorer ce formidable outil qu’est une centrale nucléaire. Mais plus encore, ils avaient à cœur de transmettre leur expérience et de vrais savoir-faire.

Puis les centrales ont vieilli, certaines ont eu des aléas de combustible, le tout augmentant la dosimétrie collective. N’ayant d’autre solution que de répartir la dose sur un plus grand nombre d’intervenants, l’entreprise se saisit de cette opportunité pour externaliser le risque social, optant toujours plus pour la sous-traitance, plus mal payée, précarisée, corvéable à merci, dont la formation et le suivi médical reste à la charge de l’employeur et est parfois ni fait, ni à faire.

Puis il y eu les accidents de Tchernobyl où « le nuage n’a pas franchi la frontière », la tempête de 1999 qui a marqué à vie le CNPE du Blayais puis Fukushima qui n’a fait officiellement aucun mort selon la revue générale du nucléaire. Notre nucléaire civil français passe progressivement d’un discours productiviste à un discours protectionniste. La sûreté nucléaire est mise à toutes les sauces pour rassurer les populations et non les travailleurs qui doivent réaliser les interventions de maintenance au nom de la sûreté nucléaire dans des temps toujours plus courts et dans des conditions toujours plus dégradées. Les mots remplacent peu à peu les actes.

Pourtant, comment expliquer que l’on entend de moins en moins parler de ces nomades du nucléaire ou alors uniquement lorsque ses derniers meurent sur les chantiers ? cf les vœux de l’ASN de janvier 2020.

 

L’explication est pourtant simple bien qu’insidieuse.

Après avoir arroser financièrement pendant des décennies les élus (souvent agents eux-mêmes), les régions, les départements, les communes environnantes, puis avoir négocier avec les syndicats l’évolution des syndicalistes pour acheter la paix locale et la paix sociale, aujourd’hui l’entreprise finance entre autres des emplois tels que ceux de pompiers ou de gendarmes (PSPG).

Après avoir endormi tout ce petit monde et avoir dégraissé les effectifs (19%) au profit d’une sous-traitance précarisée pour qui la covid n’existe pas et des fonctions supports (33%), la déconstruction peut s’opérer à tous les étages de l’entreprise. Et j’en suis le témoin.

 

J’ai été embauchée en 1990 comme chimiste au laboratoire « tranches et environnement » au démarrage de la centrale de Belleville sur Loire. J’y ai fait mes armes, accompagnée par des professionnels pour qui la mutualisation des savoirs, des connaissances, était une richesse et une évidence. Des Pascal V. m’y ont appris les subtilités du fonctionnement des installations, des Jean-Pierre B. m’y ont appris des savoirs spécifiques tel que le ressuage du combustible qui ne s’acquièrent que par l’expérience. Bref l’intelligence collective et la transmission étaient mises au service de l’entreprise et du bien commun.

Et il faut au moins 10 ans pour former un chimiste en centrale.

Puis nous avons vu progressivement s’imposer des nouvelles organisations du travail valorisant la performance individuelle et ne reposant plus que sur des procédures et une assurance qualité, abandonnant la pertinence de la circonstance, l’adaptation à la situation, le bon sens et l’intelligence collective au profit de la seule mise en place d’indicateurs et d’instructions paradoxantes.

De jeunes managers sans expérience de terrain sont venus remplacer les « hommes de l’art » ; les indicateurs de performance  (tels que le « nombre de constat-terrain »), constats vides de sens du genre : « l’agent ne portait pas ses sur-lunettes », sauf que l’agent ne pouvait réaliser son travail de précision s’il chaussait ses sur-lunettes- sont venus remplacer la présence de l’expert métier sur le terrain qui servait de référence; le Chargé de Projet est venu remplacer le contremaitre expérimenté et le Manager Première Ligne (MPL) est venu remplacer le chef de laboratoire. Un langage tout aussi guerrier que celui que l’on entend quotidiennement sur nos ondes.

Roland Gori, Christophe Dejours, Vincent De Gaujelac, François Dupuy et bien d’autres sociologues ont pourtant dénoncé désespérément ces pratiques délétères. Et, bien qu’étant encore loin de la triste réalité du terrain, ils ne sont malheureusement pas entendus.  Ce management par des carriéristes incompétents est ravageur, abaissant les niveaux de connaissances et de savoir-faire opérationnels, sauf que, cette fois, on est juste dans le nucléaire.

Alors, l’entreprise s’empressera de vous répondre que le risque est maitrisé car les agents suivent des formations habilitantes. Habilitations qui, dans les faits ne servent qu’à dédouaner cette hiérarchie de passage et à l’extraire de ses responsabilités. Ce n’est là qu’un premier niveau de dilution.

Nota :  EDF possédait une école des métiers à Gurcy-le-Chatel depuis 1946 par laquelle tous les électriciens passaient durant 18 mois de formation. Celle-ci fut définitivement démantelée en 2004 au profit des académies de métier. Les « star’ac », comme on les surnomme, ont pris la place pour former un agent ou un prestataire habilité sur toute l’installation en trois mois, top-chrono!

 

Le deuxième niveau de dilution fut passé sous silence avec la loi TSN. Jusqu’en 2006 l’inspection du travail dont les travailleurs du nucléaire dépendaient, appartenait aux DRIRE alors que les installations nucléaires dépendaient des DSIN.

Depuis 2006 l’inspection du travail pour tous les travailleurs du nucléaire a été intégrée à l’ASN. Or, cette instance est payée à 46% par EDF. L’inspecteur du travail que j’ai rencontré à deux reprises m’a effrayée par sa méconnaissance de nos installations et de nos organisations. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les rapports sur le site de l’ASN. Pour sa défense, il faut dire que ce dernier est le seul inspecteur du travail pour tout le sud-ouest, soit au moins 3 sites nucléaires (Civaux, Golfech, Blayais) et à seulement 80% de son temps. En précarisant cette fonction et en l’internalisant, il est évident que de moins en moins d’informations sortiront du giron du lobby EDF, diluant une seconde fois dans le temps et dans la masse des faits les responsabilités de chacun, minimisant ainsi les dysfonctionnements du système. Pour preuve, un manager demandant à une salariée par écrit de ne pas déclarer son accident de travail : «Sophie, je viens d’apprendre que tu es arrêtée suite à ton choc avec un carton aux Essais (double fracture du métatarse). J’espère que ce n’est pas trop grave. Ce que je voulais te proposer, c est de rester au repos sans utiliser ton arrêt de travail pour ne pas impacter le Tf du site… » devient une maladresse et non plus une infraction au code du travail !

 

Enfin la dernière dilution en date n’est pas propre à EDF. La loi Sapin II de décembre 2016 qui peut paraitre une avancée en soi, fut dévoyée comme tout le reste par le groupe EDF. Car si cette dernière a pour objectif de protéger les lanceurs d’alerte, la loi les oblige a alerter au niveau N+1, N+2, ….voire N+25, permettant ainsi à l’employeur de détruire les preuves mais l’obligeant dans le même temps (qui pourrait se revendiquer de la macronie) à mettre en place des comités Éthique & Conformité. Et, si ces derniers peuvent sembler être le dernier rempart en interne à l’entreprise pour vous protéger et protéger votre bon sens et vos valeurs de service public et de service au public, il n’est dans les faits qu’une tour de 52 étages de juristes payés par la direction d’EDF pour défendre les intérêts de l’opérateur historique, vous faire taire et étouffer les dysfonctionnements de l’entreprise.

 

C’est donc par la mise en place de ce mille-feuilles administratif autant que bureaucratique (justifiant qu’aujourd’hui, à EDF, les agents des fonctions supports (juristes, administratifs,…) sont plus nombreux que les électriciens eux-mêmes) que l’entreprise peut continuer à déconstruire tous ses savoir-faire, y préférant des compétences, plus faciles à gérer sur des tableurs Excel. Ces dernières permettent l’interchangeabilité des agents devenus « capables de », l’invisibilisation des personnalités, des savoir-faire spécifiques, des « compétences rares », de la notion de service public et de service au public qui les animent, ne nécessitant plus de reconnaissance.

Mais pire, la gestion technocratique de cette énergie nucléaire vieillissante -bien loin d’être anodine- illustre parfaitement la mise en veille des enjeux de santé publique qui incombent à l’entreprise au profit d’enjeux économiques plus lucratifs.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.