LA VÉRITÉ SUR L'ARRÊT DE TAÏSHAN 1

Tout ce que l'on ne vous a pas dit sur les conséquences de l'arrêt de Taïshan... effluents, humaines, et tout ce que l'on ne vous dira jamais, etc..., et tout le reste... Une experte de l'évaluation du gainage combustible dévoile toutes les conséquences de l'accident de Taîshan sur l'installation, les personnels, l'environnement mais pas que....

La vérité sur L'ARRÊT de TAISHAN 1

Je ne peux que réagir et m'indigner à lire des articles de presse rassurants et les commentaires d’agents EDF de l’EPR de Flamanville qui semblent déjà bien conditionnés et bien endoctrinés sans certainement jamais avoir vu un réacteur fonctionné ! -et qu’ils ne verront peut-être jamais fonctionné- ; en effet, ces agents – dont j’espère qu’il n’ont pas encore suivi les formations à la sûreté, à l’INSAG 4, INSAG 13,...- parle « d’aléa d’exploitation » concernant l’arrêt de l’unité 1 de Taïshan à la suite de niveaux de radioactivité du le circuit primaire plus qu’alarmants qui ont conduit les experts d’EDF à avouer que les seuils atteints auraient conduits à l’arrêt du réacteur en France dans les 48 heures, puisque « à Taïshan, le seuil de 150 GBq/t de gaz rares radioactifs dans le circuit primaire de la centrale a été dépassé, affirme l’ASN ». Voilà la belle affaire ! ...Ceci veut tout et ne rien direcar c’est une donnée inexploitable seule, ce qui est loin d’être gratuit et anodin, ce qui témoigne encore une fois de toute la transparence de l’ASN qui se garde bien de mettre en avant qu’il s’agit là de la rupture de la première barrière biologique !

Mais, une rupture de la première barrière BIOLOGIQUE n’est jamais anodine, ni sur le plan de l’exploitation, ni sur le plan de la maintenance et encore moins sur le plan de la radioprotection.

Quant aux services centraux d’EDF, co-exploitant à 30% de l’EPR de Taïshan, ils doivent immanquablement avoir des données factuelles plus précises en temps réel telles que les courbes d’activités permettant l’analyse des résultats (rapports de Xénons, des iodes, Équivalent I 131, activité de l’iode 134 -caractéristique d’une dissémination- rapport des Césiums, présence d’Alpha, etc.…). Données qu’EDF s’empresse de taire, révélateur là encore d’un niveau de transparence à peu près similaire à celui de CGN et de l’ASN, financée elle-même à 46% par EDF.

 Après 31 ans d'EDF dans le nucléaire, conceptrice de la formation des chimistes de centrale dans l'évaluation de l'état du gainage combustible, la caractérisation des pertes d’étanchéités du combustible et une  des rares spécialistes de la mise en œuvre du ressuage combustible sur le parc, je suis navrée d'avoir à corriger ce stagiaire ingénieur car ce ne sont pas de "petits à-coups", ... pour que les Chinois arrêtent l’unité, ce sont bien des millions de MBq de radio-isotopes et plus que probablement des particules alpha -vu les niveaux d'activités atteints, 290 GBq/t en S des gaz au 30 mai 2021- présents dans le circuit primaire et qui seront en grande partie rejetés à l’atmosphère et dans les effluents de la centrale de Taïshan...Une paille !!

 De plus, sachant que leurs spécifications radiochimiques sont bien plus laxistes -remontées à 324 GBq/t en somme des gaz rares - que dans l’hexagone -150 GBq/t en somme des gaz rares ou 20 Gbq/t en Eq I 131 dans le CCP pour un arrêt sous 48h-, que l'exploitant de la centrale, TNPJVC, a demandé et obtenu une dérogation de la part de l'autorité de sûreté chinoise, la NNSA, pour poursuivre l'exploitation, je crains qu’il y ait de quoi s’inquiéter.

Car toujours est-il que ces niveaux d’activités en tout genre (gazeux, liquides, voire solides) vont indéniablement impacter des Hommes et des Femmes, la santé des travailleurs qui vont effectuer entre autres le déchargement du réacteur, la manutention du combustible et la maintenance de circuits hautement contaminés après un transitoire d'arrêt d'une grande complexité et pour lequel il est important  de noter que les équipes ne sont ni préparées, ni entrainées compte tenu de la jeunesse de l'installation et de l’extrême rareté des compétences dans ce domaine, à EDF comme certainement encore plus chez CGN.

 Pour mémoire, en 2000, lors du 8ème cycle du réacteur 3 de Cattenom nous avons atteint au moins de 150 GBq/t rien qu’en Xe 133 avec 92 crayons ruptés par fretting (phénomène d’usure vibratoire puis au percement de gaines), et en 2002, lors du 11 ème cycle du réacteur 2 de Nogent, nous avons atteint 60 GBq/t de Xe 133 avec 39 crayons ruptés par fretting. Ici on nous parle de 5 défauts avec une somme de gaz rares que l’on peut supputer bien supérieure à 300 GBq/t en somme des gaz à ce jour. En tant que chimiste et compte-tenu de mon expérience, tout cela me laisse perplexe.

De plus, le REX français -CAT 308 et NOG 211- estime à environ 2000MBq/t en Xe 133 et 3000MBq/t en somme des gaz par défaut de fretting... Il semblerait donc qu’il ne s’agisse pas de fretting puisque l’on arriverait à plus d’une centaine de crayons ruptés ! Là encore, sur 60000 crayons, c’est vrai, cela ne fait que 0,17% -sachant que la limite chinoise est à 0,25% -pour des questions de gestion d'effluents-, une paille !

Bref, si on exclut le fretting, il n’en reste pas moins que le nombre des défauts de gainage ne pourra faire l’objet d’une première estimation que lors du ressuage qualitatif des 241 éléments combustibles et la nature, voire l’origine des défauts de gainage que lors de ressuages quantitatifs des éléments combustibles précédemment détectés au « ressuage au mât » comme non-étanches (ruptés) ou douteux. Le tout, complété par des inspections télévisuelles et bien d’autres examens en tout genre. C’est-à-dire qu’une première estimation du nombre de pertes d’étanchéité ne pourra être réalisée qu’après dépouillement des résultats du ressuage qualitatif effectué lors du déchargement du cœur -en en allongeant plus que significativement la durée et la dosimétrie-, si tant est que le niveau de radioactivité ambiant dans le bâtiment réacteur ne perturbe pas les mesures ; la nature et l’origine des pertes d'étanchéité ne pourront quant à eux être connus que bien longtemps après ; lors de l’expertise des résultats du ressuage dit « en cocotte », élément par élément réalisé en cellule BK (Bâtiment Combustible) lorsque les éléments « auront refroidi ». C’est-à-dire pas avant de nombreux mois.

 En conséquence, les hypothèses plausibles semblent se réduire : corps migrant - probable-, hydruration (peut-être), fabrication (corrosion prématurée par bas taux de fer, défaut de fabrication, nature de l’alliage (M5) plus que probable, etc...) ou défaut de conception et/ou de dimensionnement du cœur (toujours plus grand, toujours plus complexe, mais peut-être toujours plus fragile)...On ne peut rien exclure.

Sans omettre que nos experts ont déjà du grain à moudre compte tenu des problèmes actuels rencontrés notamment sur le N4 (Chooz B, Civaux ) et les alliages M5 du parc français.

 Avant d’en avoir le cœur net, cela prendra donc des mois, voire bien plus, le ressuage combustible étant une compétence rare, une affaire de spécialistes et l’exploitation de ses résultats encore bien plus. Cette perte de compétence est une des raisons qui a poussé l’ASN a demandé à EDF de ne plus rechargé les éléments ruptés.

Vous comprendrez que tout ceci explique la réticence des chinois à vouloir arrêter le réacteur, la disponibilité sur le réseau sera de zéro pendant des mois, le coût abyssal et la gestion des suites infernales, sans même aborder le coté effluents et déchets qui ne sont pas de ma spécialité.

De même qu’il est aisément compréhensible qu’EDF minimise les faits et ne fasse pas de déclaration allant dans le sens de la sureté et/ou de la radioprotection ; Taïshan étant le seul EPR en exploitation de conception française, cela ne fait pas bonne presse pour vendre ses EPR à l’étranger ; EDF risque ainsi de voir ses promesses de ventes à la Pologne et à l’Inde s’envoler définitivement. Là encore, c’est certainement une des raisons pour laquelle, EDF s’empresse à rejeter la responsabilité sur sa filiale Framatome dans une politique du « pas nous, pas nous » !

 Toujours est-il que pour en revenir à l’exposition aux radiations, là encore, on diluera la dosimétrie totale sans rien en dire, sur des prestataires, sur des « nomades du nucléaire », voire sur des liquidateurs comme l’ont pratiqué les ukrainiens et les japonais ; cela rendra les choses moins visibles et plus acceptables aux yeux du plus grand nombre et aux yeux du monde !

Pendant ce temps le patron exécutif du groupe EDF tente de faire diversion et s’enorgueillit que l’Allemagne repense au nucléaire !! Dans un même temps aujourd'hui bien rodé il tente de vendre 4 à 6 EPR en Pologne, 6 en Inde, bien évidemment en douce, puisque cela fait tache dans le tableau d'un pays comme la France qui veut soi-disant réduire à 50% sa part du nucléaire -pour les raisons électoralistes que l'on connait- et qui n’arrive pas à mettre en service la technologie qu’il essaie désespérément de vendre.

Les propos de ces journalistes ignares sur le sujet pour qui ces « aléas d’exploitation » semblent anecdotiques est à l'image de cette propagande pro-nucléaire qui devient insupportable tant elle devient démagogique et contre-productive et pourtant...Chinois ou pas il s'agit là d'Humains qui vont être irradiés et qui devront se battre pendant des dizaines d'années pour être, des années après -s'ils ne meurent pas avant- reconnus en maladie professionnelle si tant est que cela existe chez eux...!

Parlez-en à D. Minière, Directeur de la centrale à Cattenom en 2001 pendant le cycle CAT 308, parlez-en aux intervenants la tranche 2 de Nogent et aux intervenants de la tranche 4 du CNPE du Blayais -pour ne citer qu’eux- qui se battent encore pour abaisser la dosimétrie autant que faire se peut à la suite de pertes d'étanchéité combustible disséminantes ou non et/ou de transitoires d'arrêts désastreux qui remontent à bien des années.

 Cette bataille-là, n'en déplaise à certains bureaucrates et à ces journaleux inconscients, celle du droit de vieillir et de mourir en bonne santé me semble une bataille fort honorable, tout aussi honorable que celle d’avoir une énergie décarbonée ou la survie du lobby nucléaire... Mais ce n’est là que mon avis.

Je comprends bien ce que cela ne semble pas très grave aux yeux de ces endoctrinés bien formatés, l'EPR doit bien essuyer ses plâtres !... Et puis, ce ne sont pas eux, pas plus que les dirigeants d'EDF ou de CGN qui prendront des doses.

Pour ma part, je trouve cela grave bien au contraire, car avec le REX accumulé pendant plus de 40 ans sur ces "aléas d'exploitation" -bien que je préfère parler de rupture d’étanchéité de la première barrière biologique- qui restent accidentels, -et le peu qu'on veut bien nous en dire, apparition de défaut au redémarrage d'octobre, 5 crayons selon les dires(?)-, tout pourrait porter à croire que ces « défauts de gainage » soient vraisemblablement indépendants du fait que ce soit de l'EPR. En effet, la SFEN nous assure que « le réacteur EPRTM dispose des évolutions nécessaires de design permettant de fournir les fonctionnalités adaptées pour garantir en toute sûreté et sécurité l’application de différentes stratégies chimiques et radiochimiques ».

S’il est évident que la disponibilité des tranches est améliorée si les campagnes d’irradiation sont suffisamment longues et que les taux de combustion des combustibles sont accrus, il est tout aussi évident que les pertes d’étanchéités combustibles impactent significativement la disponibilité des tranches, mais bien plus que la disponibilité. Or, depuis le début des années 2000, l’IRSN pointe « une augmentation du taux de défaillance pour les paliers 1300 Mwe et 1450 Mwe du fait d’usure par fretting et de percement des gaines en alliage M5 ».  Alors tout ceci n’était-il pas prévisible ? A-t-on vraiment considérer la balance bénéfices/risques ? On est en droit de se poser la question.

Malgré tout cela, ce que nous savons et c’est une certitude, c’est que la contamination du fluide primaire et des circuits annexes impactera d’une façon ou d’une autre la dosimétrie des agents pour les décennies à venir, que les intervenants devront travailler dans des conditions plus que dégradées. (Et ce, même si le transitoire d’arrêt est correctement géré, ce qui est loin d’être gagné).

Car contrairement aux installations du CEA ou d’Orano, les bâtiments réacteurs sont des bâtiments principalement dédiés à l’exploitation ; l’ergonomie plus qu’exiguë de ces enceintes de confinement (3ème barrière biologique) rend les conditions de travail particulièrement délicates, voire souvent difficiles.  En situation normale, lors des arrêts de tranche pour rechargement, visite partielle ou visite décennale, les chantiers se superposent et s’enchainent toujours plus vite pour ne pas perdre de temps sur le chemin critique du redémarrage. Mais qu’en est-il dans une telle situation ? Des cartographies de tous les locaux devront être réalisées par les équipes de radioprotection, elles-mêmes de plus en plus souvent prestées, l’entreprise évitant ainsi d’engager sa responsabilité. Les nombreux chantiers à risque de contamination et notamment à risque de contamination alpha devront être identifiés et équipés. Des contraintes supplémentaires et des conditions d’interventions particulières devront être déployées (déprimogènes, tenues ventilées, déshabilleurs, ...). Des contrôles complémentaires devront être réalisés, tout en sachant que peu de matériel de radioprotection doté de sonde alpha équipe les services de radioprotection et que ce dernier est un matériel fragile, sensible avec un temps de réponse long.  La gestion des plannings, des chantiers, des EPI, des rejets, des déchets va s’en trouver grandement modifiée. Le suivi médical des intervenants -si tant est qu’il y en ait un- devra être renforcé (antropogammamétrie, mouchage, analyses d'urine, des selles, etc... Alors c’est sûr qu’en ne parlant que de la somme des gaz, on évite le sujet et on se garde bien d’avoir à répondre à toutes ces questions d’ordre sanitaire. D’autant que l’on a pu voir par le passé que la mauvaise gestion de ces chantiers à risque alpha -pas ou peu pris en compte par le mémento de la radioprotection en France- conduisait bien souvent à des contaminations internes non détectables aux portiques, avec toutes les conséquences radiotoxicologiques qui en découlent.

Alors, quand je lis les titres de la presse « incident très rarement inquiétant », parle-t-on de la banalisation du mal ? D'un mal nécessaire ? De l'accoutumance à sacrifier quelques vies comme chair à canon pour une soi-disant nouvelle génération de réacteurs ? Après plus de 40 ans d’exploitation et de retour d’expérience, je ne peux m'y résoudre parce que je suis intimement persuadée que tout ceci était évitable.

Et ce, d’autant que les des pays comme les États-Unis, l’Afrique du sud, l’Italie, et bien d’autres sont revenus à la raison avec des réacteurs de moindre puissance et se sont détournés définitivement de l’EPR pour différentes raisons.

Mais c'est vrai, c’est un « aléa d’exploitation », bien loin de chez nous, comme ces centrales à charbon à l'autre bout du monde que finance TOTAL, non... TOTAL-Énergies, qui s’est racheté un nom pour paraitre plus vertueux ... Et puis, si je les suis dans leur cynisme, avec un brin de provocation, on peut même penser que tout ceci va générer de la croissance ! mais à quel prix ?!

Alors en effet, ces « aléas d’exploitation » semblent bien regrettable!! Je vois que nos journaleux et nos propres agents ont beaucoup à apprendre du monde de l'entreprise et de celui du nucléaire en particulier. Je les invite à plus d’humilité, à moins d’arrogance et à lire ou à relire mon article paru dans sur ce même journal que j'ai plaisir de vous joindre.

 https://frontpopulaire.fr/o/Content/co353382/edf-ou-l-histoire-d-une-dislocation-programmee

Bref, tout cela ne me rassure en rien, pas plus que les dernières photos que j'ai pu voir de ce fleuron qu’est l'EPR de Flamanville qui montre que les installations de la salle des machines et du bâtiment des auxiliaires nucléaires du fait de son retard abyssal en train d'être rongé par la corrosion avant même sa mise en service ! Qu’en est-il de celui de la Finlande ? Alors un peu de modestie ne ferait pas de mal dans ce monde de certitudes.

Pour autant, que les choses soient claires, je ne réfute en rien l’Énergie Nucléaire pour laquelle je travaille avec passion depuis plus de trente ans pour m’y être engagée et en être lanceuse d’alerte incontestée. Mais je ne peux que regretter aujourd’hui le manque de mesure et d’humilité, la perte de sens et la perte des savoir-faire des hommes de l’art au profit d’une technocratie de la communication. Car, quand je vois sur les réseaux sociaux des Hommes comme le Directeur de la Division Production Nucléaire d’EDF -Homme que j’ai grandement apprécié en tant que Directeur de la centrale du Blayais- être aussi chèrement payé pour faire de la propagande pro-nucléaire, je trouve cela simplement triste et dégradant ... EDF n’a pas de quoi se payer des communicants ? Ce directeur n’a-t-il pas mieux à faire avec 18 sites, 56 réacteurs en exploitation et les problèmes qu’on leurs connait ?

Pendant ce temps, le prix de l’électricité ne cesse d’augmenter. Vous n’y voyez pas de lien ? L’argent de nos factures qui flambent- pas celle des agents-où passe-t-il ? Si ce n’est à payer chèrement des avocats agressifs et menteurs pour se défendre contre des lanceurs d’alerte ou pour remplir le tonneau des danaïdes de l’EPR ?

C'est certainement une des raisons qui pousse nos dirigeants à chercher à vendre à tout prix en pièces détachées ce qu'il reste de cette belle entreprise qu’est EDF, pour gagner leurs procès et combler sans cesse le gouffre technologique et financier de ce cadeau empoisonné d'une certaine Anne Lauvergeon.

Mais où sont les heures de gloire du Grand EDF que mon papa m’a fait tant aimer ?

 

LA VERITÉ SUR TAÏSHAN © Sophie Dejoué LA VERITÉ SUR TAÏSHAN © Sophie Dejoué

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