En ce début d’année 2026, plusieurs médias alertent sur la baisse de la natalité en France : Le Monde évoque « la question complexe du désir d’enfant », Les Échos soulignent que « les raisons profondes du déclin de la natalité sont là pour durer », et BFM TV alerte sur l’impact économique de la chute des naissances.
Sur ces unes, la situation semble parfois digne d’un chapitre de La Servante écarlate de Margaret Atwood. La presse et l’opinion publique rivalisent d’analyses : inflation, écologie, crise du logement, économie en berne… Le sujet central reste le même : pourquoi les Français font-ils de moins en moins d’enfants ?
Au milieu de ces débats, un point fondamental est trop souvent oublié. Plus de 50.000 Français, seuls ou en couple, se battent physiquement et psychologiquement pour avoir un enfant. Chaque jour, de plus en plus de couples entrent dans un parcours de procréation médicalement assistée (PMA), aussi appelée assistance médicale à la procréation (AMP). Derrière les statistiques de la baisse de la natalité se cachent des couples dont le désir d’enfant est intact, parfois même plus fort que tout. Le sujet est à la fois brûlant d’actualité et profondément tabou. On en parle, mais souvent à huis clos : dans un cabinet de gynécologie, un hôpital, chez un psychologue. Certes, les plateaux de télévision évoquent le fait que les Français font des enfants de plus en plus tard. Mais l’infertilité reste un angle mort. Faire un enfant est perçu comme « naturellement simple », au point d’en oublier que la nature ne nous rend pas tous égaux face à la fertilité. Et pourtant en France, des milliers de personnes sont touchées par l’infertilité, des dizaines de milliers suivent chaque année un parcours de procréation médicalement assistée (PMA), et plus de 2 770 couples et femmes seules étaient fin 2024 en attente d’un don d’ovocytes, selon l’Agence de la biomédecine.
En 2024, après le discours d’Emmanuel Macron sur le « réarmement démographique », Virginie Rio, responsable du collectif BAMP, déclarait dans le podcast (In)fertile du Monde : « On est dans une société de la performance. Il faut réussir, il faut rester jeune. Parler d’infertilité, c’est montrer l’échec. »
C’est exactement ce que ressentent de nombreux couples en PMA lorsqu’ils lisent les gros titres de ce début d’année 2026.
Lors de ce même discours, le président annonçait un grand plan contre l’infertilité. Deux ans plus tard, qu’en est-il réellement ? Pour répondre à cette question, il suffit d’aller à la rencontre d’un couple en parcours PMA. Sabrina et Mathias (prénoms modifiés) sont engagés dans ce parcours depuis deux ans. Lorsqu’ils ont décidé de fonder une famille, rien ne fonctionnait. Comme beaucoup, ils avaient grandi avec l’idée que tomber enceinte pouvait arriver « par accident ». Autour d’eux, les grossesses s’enchaînaient. Puis, après des examens médicaux lourds, le diagnostic est tombé : insuffisance ovarienne pour Sabrina, qualité de sperme très altérée pour Mathias. La PMA devenait leur seule option.
Avec le diagnostic sont arrivées les questions : pourquoi nous ?, qu’avons-nous fait de mal ?, serons-nous un jour parents ? Culpabilité, doute, injustice, espoir et désespoir rythment désormais leur quotidien. Pourtant, personne ne les y avait préparés. L’Assurance Maladie ne prend en charge que quatre tentatives de fécondation in vitro (FIV). Au-delà, les démarches se complexifient, certaines deviennent payantes. Après plusieurs échecs, leur centre leur a proposé une technique plus avancée de traitement des spermatozoïdes, augmentant les chances de succès. Coût : 300 euros par tentative, et non remboursé. « Pourquoi si tard, et pourquoi si cher ? », a demandé Sabrina. La réponse fut simple : manque d’équipement et coût élevé en France.
Finalement, après un nouvel échec, le recours au don d’ovocytes leur a été conseillé. Une autre épreuve. En France, les délais d’attente sont de 18 à 24 mois, parfois plus, faute de donneuses. À l’étranger, notamment en Espagne, l’attente est plus courte, mais le coût avoisine les 10 000 euros. En attendant, Sabrina et Mathias ont tout de même ouvert un dossier de demande de don. À cela s’ajoutent des frais annexes : analyses médicales non remboursées, suivi psychologique limité à 12 séances par an, remboursements longs et complexes. Peu à peu, une évidence s’impose : être infertile en France, c’est payer — financièrement, physiquement et mentalement — pour espérer devenir parent.
Lorsqu’ils lisent les titres alarmistes sur la natalité, ils ne comprennent pas. Des milliers de personnes vivent la même réalité. Ils ne comprennent pas non plus pourquoi le plan promis contre l’infertilité reste si peu concret, alors que d’autres pays européens, comme l’Espagne ou la République tchèque, sont bien plus avancés. Sabrina se souvient des paroles de sa grand-mère, ancienne conseillère conjugale, engagée pour le droit à l’avortement : « Notre combat était : un enfant si je veux, quand je veux. À l’époque, certaines femmes devaient aller en Angleterre pour avorter. » Aujourd’hui, des femmes veulent encore avoir un enfant si elles le veulent, quand elles le veulent. Et pour cela, elles doivent parfois quitter la France.
À l'heure où les pouvoirs publics appellent à relancer la natalité, il devient indispensable d'élargir le regard. La baisse des naissances ne peut être analysée sans prendre en compte celles et ceux qui souhaitent avoir des enfants mais se heurtent à des obstacles médicaux et institutionnels. Reconnaître pleinement la réalité des parcours de PMA et renforcer les moyens alloués à la lutte contre l'infertilité ne relève pas d'un discours idéologique, mais d'une nécessité pour que le débat sur la natalité en France soit enfin complet et crédible. En clair, donner aux français en PMA les moyens concrets d'accomplir leur désir le plus profond : devenir parents.