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Billet de blog 15 octobre 2024

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Une critique du film d'Inoxtag : Kaisen, un an pour gravir l'Everest

Ce film est le récit fait par Inès, youtubeur célèbre, de son défi de gravir l’Everest, sans compétence particulière, en un an de préparation. Le vertige nous saisit d’emblée : nous sommes immédiatement saturés d’images d’Inès assurant qu’il s’émancipe des images. Comme la mise en scène de soi, est, pour Inès, le moyen de gagner sa vie, la question est de savoir ce que montre vraiment ce film.

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Le film, Kaisen, est le récit fait par Inès, youtubeur célèbre sous le pseudo de Inoxtag, du défi qu’il s’est lancé de gravir l’Everest, sans compétence particulière, en un an seulement de préparation. Le film n’est donc pas un film sur la montagne ou l’alpinisme à proprement parler, mais un film sur Inès lui-même et sa démarche : il doit changer son mode catastrophique de vie (reconnait-il) pour atteindre son objectif et il doit changer lui-même pour quitter sa vie virtuelle de youtubeur et se frotter au monde en allant le découvrir de l’autre côté des miroirs dont il s’est entouré.

Inès est un garçon sympathique et visiblement intelligent. Il est entouré de gens sympathiques et compétents (coach sportif, guide, réalisateur, cameramen, sherpas…) et rien, dans le film, ne vient éveiller le moindre doute sur leur sincérité. Mais il est difficile d’accepter sans discussion ce que le film assure raconter : l’histoire d’un défi que se lance un jeune homme pour réussir un exploit dont l’enjeu est aussi de le changer lui-même. Une telle acceptation du discours du film est problématique. En effet, avant même le premier pas en montagne, le vertige nous saisit : nous sommes immédiatement saturés d’images d’Inès assurant qu’il s’émancipe des images. Comme la mise en scène de lui-même, est, pour Inès, le moyen de gagner sa vie, toute la question devient pour nous de savoir ce que montre vraiment ce film. Dans la communauté virtuelle dans laquelle chacun élabore son personnage, le parti pris de la sincérité et de l’authenticité entache la sincérité elle-même du soupçon d’être encore une stratégie.

Dans une période antérieure du capitalisme, le travailleur, l’employé, le salarié se présentaient comme porteur d’une force de travail (distincte de la personne) qui était la marchandise échangée contre le salaire. Dans la capitalisme contemporain, l’influenceur (c'est à dire le prototype de l'individu adéquat à la valorisation du capital) est lui-même la marchandise dont il est le démarcheur et c’est lui-même qu’il vend dans ce rapport social médiatisé par des images, qui est la définition même du spectacle.

Quelle que soit la sincérité de la démarche d’Inès, le lieu d’où il la manifeste l’enserre ainsi dans une ambivalence continue : tant qu’Inès se donne en spectacle, le spectacle se donne en Inès. Le film témoigne de l’étau dans lequel se serre elle-même la fausse conscience. Une scène est emblématique de cette émancipation qui est immédiatement sa négation, celle du temple bouddhiste népalais où est parvenue l’équipe et où, recueilli et seul dans une cour, Ines monologue : « Je me sens bien, je me ressource. Dans les lieux comme ça, j’arrive à vider mon esprit. J’arrive à penser à rien. J’suis pas là à penser à ce que je vais faire demain. Est-ce que je vais faire une vidéo, penser à Youtube tout le temps ? » raconte-t-il... face caméra.

 Appuyons sur la touche ">>"  : tentes-village du camp de base, oxygène, hélicoptères, équipements de progression, popote, L’Everest apparait dans le film comme une immense accumulation de marchandises côtoyant une non moins grande accumulation déchets qui vont de l’excrément au cadavre en passant par le matériel abandonné.
Les critiques que porte le film sur la pollution de la montagne et sa sur-fréquentation ne vont pas jusqu’à critiquer le projet même d’Inès de transporter son égo jusque sur le toit du monde. Les egos sans mesure ne trouvent à se mesurer qu’au toit du monde. Le film dévoile donc l’incroyable procession sur les flancs de la montagne et la foule au sommet, comme une convergence d’egos vers la zone de la mort, assez emblématique de ce que le capitalisme promet à une humanité hantée par la marchandise.

« Si [après le défi] j’ai pas changé, ce sera un projet de plus au catalogue » dit Inès à l’un de ses collaborateurs chargé de la vente de son image. Inès réalise, dans cet échange, la possibilité de son échec à changer de vie. Il devrait suivre l’excellent conseil que lui donne Mathis, son guide, au départ du camp IV au Col Sud : « L’important, c’est que tu sois bien pour ce que tu fais. Tu es lucide sur ce que tu fais. Tu es lucide sur ta situation. Tu comprends ce qui se passe autour de toi. Et c’est ce qui est le plus important. Comme ça tu sais prendre les bonnes décisions ». Conseils précieux en alpinisme comme dans la vie. Si Inès avance encore en lucidité, il découvrira sans doute que quitter les écrans (comme il le crie à ses followers au sommet de l’Everest) ne signifie pas juste se lever de son canapé et oublier un instant son téléphone, c’est tâcher de comprendre ce qui fait écran à la vie, dans le moment même où on s’imagine la vivre.

Bien-sûr, j’ai lu tous les commentaires où l’on se félicite qu’Inoxtag donne à la jeunesse un bel exemple, de volonté, de courage, de sevrage du virtuel et d’émancipation, mais prendre ce film au pied de la lettre, c’est ne pas vouloir savoir que plus le monde se réalise parfaitement en tant qu’apparence, moins cette apparence laisse entrevoir son caractère idéologique (TH. W. Adorno, Modèles critiques).

Alors ? Alors, il reste que les montagnes, l’Ama Dablam, la Dent du Géant (qui se prête si admirablement à la prise de vue par drone), les levers de soleil, les vallées rocailleuses ou les rivières glissent comme de longues couleuvres, les rochers de Fontainebleau hauts de quatre mètres (où il est possible de commencer une vie d’alpiniste) crèvent l’écran et que par cet écran crevé, toutes et tous, nous pouvons aller à la rencontre de nous-mêmes et des autres dans une vie qui est toujours une aventure partagée.

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