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Billet de blog 4 avr. 2020

Adieu Descartes, on t'aimait bien...

Aujourd’hui plus qu’hier, c’est la vulnérabilité et non plus le bon sens qui est la chose du monde la mieux partagée.

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La catastrophe sanitaire que nous vivons est une bonne occasion de remettre le cogito cartésien à sa place pour une double raison. D’abord parce qu’aujourd’hui plus qu’hier, c’est la vulnérabilité et non plus le bon sens qui est la chose du monde la mieux partagée. Mais également parce que tout en étant notre condition commune, elle nous renvoie à notre statut initial d’être-pour-les autres, très loin du solipsisme cartésien et de l’expérience à la fois privée, personnelle et cloisonnée du doute métaphysique.

Cette vulnérabilité que nous avons tous en partage donne du corps à une thèse centrale des éthiques du care, selon laquelle nous sommes tous autant que nous sommes, à la fois destinataires et pourvoyeurs de care. A toutes celles et ceux qui ne comprenaient le care comme privilège des dominants, qui peuvent s’octroyer les services des soignants, des nounous et bénéficier des aides à la personne multiples et variées, le Covid-19 inflige un démenti cinglant. Le virus n’est en effet pas simplement démocratique dans sa propagation ; il l’est également dans son extraordinaire propension à nous constituer tous comme vulnérables, c’est-à-dire comme solidaires. Le dominant, à son tour, devient pourvoyeur et pas simplement récipiendaire de care. Que ce don soit maladroit ou intéressé n’a pas grand intérêt ici : la vulnérabilité n’a rien d’un impératif catégorique kantien.

Etre solidaire, c’est ressentir cette circulation fondamentale comme constitutive de son être : donner et recevoir, recevoir et donner, mais sur un mode simultané. Il ne s’agit pas d’attendre – d’être contaminé, par exemple – pour aller vers les autres. La logique – sportive, s’entend - du témoin ne fonctionne pas ici. Elle ne fonctionne pas à un double niveau : l’on n’attend pas tout autant que l’on n’attend rien (des autres). Où l’on voit bien, là encore thèse centrale des éthiques du care, à quel point la logique libérale, contractuelle, juridique, n’est pas pertinente pour appréhender ce changement de paradigme.

Avec elle, naturellement, sonne le glas des idéaux d’indépendance, de force et de puissance avec lesquels nous avons bercés, souvent à une cadence pour le moins soutenue, il faut bien le dire, depuis toujours ou presque. Etre solidaires, c’est reconnaître le principe d’interdépendance et comprendre enfin qu’obéir à la loi qu’on s’est soi-même fixée – l’autonomie – n’a pas grand-sens quand les conditions préalables à l’auto-normativité ne sont pas réunies. Cette pandémie est ainsi l’occasion de destituer ainsi un vulgaire nietzschéisme généralisé – autre nom du machisme – et de rétablir une conception différentielle non essentialiste à plusieurs niveaux : entre normal et pathologique, entre faible et fort. Reconnaître la vulnérabilité, c’est penser en termes de continuum, sans cloisonnements, sans ruptures. Pourvoyeur et récipiendaires de care se mêlent et se fondent sans que l’on soit en mesure d’affirmer où commence l’un et où finit l’autre. La vulnérabilité est la chose du monde la mieux partagée mais sans la doute la moins facile à accepter. Elle suppose à la fois endurance et générosité. Des valeurs…pré-modernes.

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