Les anomaux. Retour sur la norme en temps de pandémie

Ainsi que le titre parodique en référence à Foucault le laisse présager, le Covid-19 se présente comme une occasion rêvée d’interroger la norme dans une veine post-canguilhemienne.

Pour comprendre en quoi les catégories classiques ne fonctionnent plus vraiment, il est bon de revenir dans un premier temps à ce que disait Claude Bernard : il n’y a pas de différence essentielle entre la santé et la maladie, affirmait-il, tout se joue sur un continuum d’états qualitatifs se distinguant les uns des autres et de proche en proche par un simple écart. Etre en bonne santé ou être malade est donc une affaire de degré et non de nature. Affirmer cela, c’est finalement soutenir que la personne en bonne santé est fondamentalement un malade qui s’ignore jusqu’à ce que l’écart par rapport à la norme devienne significatif, c’est-à-dire jusqu’au « réveil » de la maladie. Telle est, fondamentalement, la figure de l’asymptomatique dont on a constaté l’émergence au cours de cette pandémie, avec toutefois une différence notable relativement à la conceptualisation qu’en propose Claude Bernard. De fait, si l’asymptomatique est un malade « qui fait de la maladie sans le savoir », il est aussi et essentiellement celui qui vit comme s’il était potentiellement porteur de la maladie. Ce qui a donc changé avec le Coronavirus, c’est l’avènement de la variable « conscience ». Tous, autant que nous sommes et même si nous refusons de nous l’avouer, avons conscience d’être des malades en puissance.

La manifestation d’une telle catégorie, en tant qu’elle systématise la continuité, nous enjoint de raisonner non plus en termes de normal et de pathologique, mais en termes d’anomalité, pour reprendre le concept de Canguilhem mais le subvertissant. L'« anomal », par référence à l’anomalie est, rappelons-le, une modification de l’état normal tout à fait insignifiante, un écart qui ne prête pas à conséquence à la fois sur le plan sanitaire et/donc statistique. Très rarement pathologique, il s’oppose, explique Canguilhem à « l’anormal » qui revêt, lui, un sens proprement normatif : il s’agit d’un écart essentiel par rapport à la norme qui ne peut que se traduire par des dysfonctionnements pathologiques bien réels. L’on voit à ce niveau bien le cœur de la distinction entre les deux concepts : on peut très bien être porteur d’une anomalie sans pour autant être anormal.

Dans une volonté d’affiner au plus juste son propos, Canguilhem a cette formule qui ne lasse pas d’interpeller son lecteur : « l’anomalie éclate dans la multiplicité spatiale, la maladie éclate dans la succession chronologique » (Le normal et le pathologique, Paris, PUF, 1966, p. 86). Ainsi, c’est dans notre rapport aux autres que nous pouvons nous qualifier d’anomaux. L’anomal est, en un somme, celui qui jure dans un ensemble donné. En revanche, lorsque l’on est malade, ce n’est pas seulement par rapport à autrui ; c’est avant tout une affaire qui concerne nos divers états de bonne, moyenne, mauvaise santé sur un continuum temporel.

A y regarder de près, le Covid-19 subvertit notablement cette façon de voir les choses. L’anomalie, autre nom de l’asymptomatisme covidien, est notre lot commun. Etant tel, il est foncièrement ce qui nous lie aux autres et non ce qui nous en sépare statistiquement. L’anomal devient de ce fait la norme. On l’aura compris, anomalie n’est pas synonyme d’anomie. Pour parodier Canguilhem, nous dirons que le fait de porter cette anomalie achève de nous rendre normaux. Etre « normal », ce n’est ni être en bonne santé, ni être malade ; c’est, fondamentalement, être sain tout étant potentiellement malade dans une sorte d’« acclusion » éminemment postmoderne.

Ni sain, ni malade. Tel pourrait être en somme le slogan de l’épisode pandémique, sa marque de fabrique autant que son principe moteur. L’anomal signe la mort de la catégorie de seuil en érigeant la mobilité au rang de principe. Cette oscillation entre deux extrêmes fait en effet de nous des « acclus », selon le concept du sociologue Pierre Bouvier utilisé pour décrire la condition anthropologique à l’aube des années 2000 : l’incertitude devient une donnée à ce point déterminante que nous ne pouvons nous définir ni comme inclus, ni comme exclus, mais simplement comme acclus, naviguant dans une fluidité existentielle constitutive. De la même manière, notre anomalie foncière nous informe à telle enseigne que nous sommes toujours en instance : en instance de développer la maladie, en instance d’en être guéris, en instance d’en mourir, parfois sans le savoir mais en en ayant néanmoins conscience.

En cela, nous ne sommes définitivement plus schopenhaueriens. Chez les êtres humains, « chacun reconnaît in abstracto que sa mort est certaine » mais vit au quotidien sans y penser, comme s’il n’en était finalement « pas bien convaincu » (Le monde comme volonté et comme représentation, Paris, PUF, 1966, suppl. IV, 54). Aujourd’hui, c’est tout le contraire : nous vivons en étant parfaitement convaincus de ce que la mort rôde. Dès lors, la vie devient survie, un état littéralement méta. En termes de géographie mentale, nous dirions sommes en réalité à mi-chemin entre la « vie nue » et « la vie qualifiée ». Animés d’une sorte de curseur existentiel, nous déclinons cette survie sur un continuum qualitatif. Survivre n’a en ce sens rien de statique, ni de misérable. C’est un processus qui, comme tel, se donne à voir sur un mode dynamique : plus ou moins de vie c’est-à-dire plus ou moins de divertissement au sens pascalien. Le caractère asymptomatique de notre être-au-monde fait de cette fluidité la norme. La survie est le nom de l’asymptomatisme et réciproquement.

Ce n’est qu’à condition de poser clairement le caractère à la fois impérieux et essentiel de cette modalité d’être qu’un monde authentiquement commun pourra être pensé et une « éthique du survivant » établie.

 

 

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