Faire commun, faire du commun. Le défi global post-covid 19

S’interroger sur le Covid 19, ses tenants et ses aboutissants, c’est aussi s’interroger sur la place du public. Poser non pas seulement la question du service public, mais celle de la sphère publique, à la fois comme espace mais aussi comme responsabilité politique, celle de l’Etat au premier chef. C'est penser la place du citoyen dans ce public repensé à nouveaux frais comme commun.

S’interroger sur le Covid 19, ses tenants et ses aboutissants, c’est aussi s’interroger sur la place du public. Poser non pas seulement la question du service public, mais celle de la sphère publique, à la fois comme espace mais aussi comme responsabilité politique, celle de l’Etat au premier chef.

            Avec cette catastrophe globale sens précédent et les mesures de confinement qui vont avec, l’on s’aperçoit que l’espace public s’est rétréci comme peau de chagrin. « Espace public », entendons-nous bien : il ne s’agit pas là du concept pris dans son habermassien, savoir « le processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’Etat ». Ceci continue d’exister durant cette pandémie, grâce aux différents médias, au web, etc. Par espace public, nous entendons ici la dimension proprement physique dudit espace, au sens presque urbanistique du terme et tous ses corrélats : liberté de circulation, droits culturels, etc.

             Cet amenuisement proprement spatial s’est accompagné d’une présence accrue de l’Etat à tous les niveaux, spécialement sanitaire et sécuritaire. Certains diront que l’un ne va pas sans l’autre ou que le premier est l’alibi du second, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. J’y reviendrai néanmoins très rapidement dans la suite. Ce qui m’interpelle, c’est, tout à la fois, l’émergence parallèle et, à certaines occasions, le croisement du public devenu providence avec le commun, au sens hyper politique de Negri et de Hardt. L’Etat fait du commun, au même titre que le citoyen ordinaire. Rappelons rapidement ce que disent Negri et Hardt sur le sujet : "De même que le boulanger fait du pain, que le tisserand tisse ou que le meunier moud son grain, l’homme du commun « commune »,  c’est-à-dire produit du commun. L’homme du commun est donc une personne ordinaire qui s’acquitte d’une tâche extraordinaire : ouvrir la propriété privée à l’accès et au bénéfice de tous ; transformer la propriété publique contrôlée par l’État en commun ; et, dans chaque cas de figure, découvrir des mécanismes permettant d’administrer, de développer et de soutenir la richesse commune à travers la participation démocratique, Michael Hardt & Antonio Negri, « Déclaration (Ceci n’est pas un manifeste) », Raisons d’agir, 2013, p. 129-130."

             Faire commun, faire du commun : ce n’est pas simplement faire front ensemble, c’est, tout en faisant bouclier, créer les conditions de la solidarité présente, mais aussi à venir. Faire commun, faire du commun, c’est donc en réalité faire en sorte que l’Etat d’exception initié aujourd’hui perdure post-covid 19.

             Je dis bien, ce faisant, que l’Etat d’exception tel que je l’entends ici n’est pas à comprendre comme l’incarnation d’un biopouvoir dont il faudrait applaudir les mesures liberticides présentes tout en les considérant comme le prélude celles à venir : en ce sens, je partage l’inquiétude d’Agamben pour qui « une société qui vit dans un état d’urgence perpétuel ne peut pas être une société libre » et qui craint l’institutionnalisation tous azimuts de la « vie nue » (zôè), cette vie commune à tous les êtres vivants, basique, première, primaire, instinctive. Mais dans le même temps, et comme l’écrit très justement Panagiotis Sotiris, il importe de reconnaître que le concept de vie nue parle plus aux personnes infectées en attente de pouvoir bénéficier de respirateurs, que d’intellectuels démobilisés par les mesures de quarantaine, confinement et autre couvre-feu[1].

              L’Etat d’exception que nous devons appeler de nos vœux est l’Etat-état solidaire. Celui du commun, donc. L’Etat d’exception au sens biopolitique est celui qui contraint, l’état d’exception pensé pour durer est celui oblige, au sens, on l’aura compris, de « noblesse oblige ». Ce statut qui nous oblige essentiellement, c’est précisément cette vie nue que nous avons en partage ; la « vie qualifiée » (bios), elle, celle qui spécifie la forme de vie propre au(x) groupe(s) au(x)quel(s) nous appartenons, nous livre « seulement » les modalités de cette prise en charge. En somme, c’est au nom de la zôè que nous sommes solidaires – c’est très exactement là le sens du propos de Negri et Hardt lorsqu’ils affirment que « l’homme du commun est l’homme ordinaire » - et c’est le bios qui nous enseigne le commun, « tâche extraordinaire ».

             Mais le commun, contrairement à ce qui pourrait apparaître d’emblée, n’est pas le communisme. C’est même en un sens, totalement le contraire. Comme le formule très justement Walter Mignolo dans sa réflexion sur le commun/al, « la gauche, avec sa généalogie de pensée européenne, ne peut pas avoir, sur la droite, le monopole d’imaginer ce que pourrait être un futur non capitaliste. Il y a beaucoup de passés non capitalistes dans lesquels on peut puiser, beaucoup d’expériences et de souvenirs qui, peut-être, ne souhaitent pas être civilisés ni par la droite, ni par la gauche »[2]. Le commun est donc avant tout retour aux sources, non pas celles qui célèbrent une Arcadie perdue, pré-civile, naïvement utopique mais celles, bien plus pragmatiques, d’une reconquête, aussi bien des territoires que de l’Histoire, toutes deux confisquées.

             Une reconquête et pas simplement une réappropriation. Car ce qui anime la reconquête, c’est le refus radical de se laisser déposséder par les uns et les autres, le public ou le privé, de cette tension créatrice, de cette volonté de changer les choses, systémique et épistémique. Le commun n’est pas une sphère tampon entre public et privé, ce n’est pas le social : faire commun, faire du commun, ce n’est pas faire du social, au sens trivial du terme, ce n’est pas tempérer les dérives technocratiques de l’un et l’avidité égoïste du marché, de l’autre. Ce n’est pas non plus, comme le soulignent Negri et Hardt, penser une volonté générale au-dessus de tous, qui n’appartient à personne en particulier et qui, comme telle, peut tendre vers une heuristique autoritaire et verticale. L’impersonnalité est un vecteur asymptomatique d’hégémonie : « Les citoyens ne sont pas obligés d’imaginer une volonté générale impériale à laquelle ils se soumettraient, mais ils peuvent eux-mêmes produire le commun à travers un processus qui compose la volonté de tous »[3]. Ce n’est, dans cette perspective, pas d’un nouveau contrat social dont nous avons besoin, mais d’un « contrat » commun inédit fondamentalement horizontal parce qu’il prend en charge la vie nue, d’abord et avant tout.

              Ce commun se définit à mesure qu’il s’invente. Ses contours ne sont pas préalablement définis car il est avant tout risque. Et donc éminemment démocratique. C’est probablement cela le véritable enseignement de la pandémie en cours. Qu’il ne faut pas avoir peur du risque et que quoi qu’il en soit, nous n’avons pas le choix. Qu’il faut oser le retour de la communauté (du groupe, du rassemblement) et, avec elle, de nouvelles formes d’organisation politiques – au sens conjoint du politique et de la politique, où le sociétaire prend la place de l’actionnaire – dans le sens culturel du terme. Tel est le bios qui doit émerger aujourd’hui. L’intuition de Negri n’a jamais été aussi vraie :

              Je ne crois donc pas à la théorie sociologique de l’individualisation croissante au sein de la complexité. Bien au contraire : c’est tout l’inverse qui est vrai. Ce qui l’emporte au sein de la complexité, ce sont les éléments de communauté. On n’assiste pas à une implosion sous l’effet d’éléments chaotiques, mais au développement de la cohésion sous l’effet d’éléments communautaires, Goodbye mister socialism, Seuil, 2007, p. 104.

            Dire cela, ce n’est évidemment pas penser la communauté contre l’individu. C’est le piège tendu par une certaine modernité libérale, dont il convient de ne plus être l’otage aujourd’hui. La disjonction exclusive ne doit plus polluer le débat politique ; le commun doit nous apprendre, comme l’a expliqué Mignolo depuis longtemps dans ses travaux décoloniaux, que nous sommes des « dualités complémentaires » parce que l’individu, à son niveau, est capable de produire du commun. Il ne s’agit pas là d’une simple indulgence – que certains voudraient au demeurant nous faire croire coupable – mais d’un véritable renversement épistémique. Le commun est, fondamentalement, ce qui prend acte de cet état de fait ; il fait enfin sortir le collectif, le commun, le communal de la sphère des « faux droits », des droits jugés potentiellement liberticides même si une certaine légitimité toute paternaliste leur est reconnue, parce qu’il ne le considère plus comme une catégorie imperméable, cloisonnée.

               Attention toutefois à ne pas comprendre cette sortie comme une réhabilitation juridique ; c’est tout le contraire. Elle doit s’appréhender comme une sortie définitive du paradigme juridique en tant que collection de normes constituées et donc définitives, vers la sphère de ce qui se fait et s’amende simultanément et constamment. On aura reconnu ici l’idée de pouvoir constituant de Negri, mais ce n’est pas seulement cela qui est en jeu. Car le commun, ce qui se fait et se défait pour mieux se faire, est ce qui, fondamentalement, ne prétend pas à l’autorité du fait même de son rassemblement. C’est ici, sans doute, que Butler rejoint Negri pour mieux l’éclairer. Le collectif n’est pas celui qui fait part de sa prétention légitime à être source de revendications en se rassemblant. Ce n’est pas en se rassemblant que l’on devient communauté, collectif, peuple. L’idée est bien plutôt que c’est en se rassemblant que l’on donne à voir d’abord à soi, mais aussi aux autres, et particulièrement aux autres institutionnels, qu’on a voix au chapitre et que ce faisant, aucune définition de « qui est le peuple » « le collectif », « le groupe » ne doit nous exclure. C’est très exactement cela qui explique que ce rassemblement « ne présuppose pas une identité collective et n’en produit pas une non plus» (qu’elle soit au demeurant procédurale ou substantielle) mais se fonde sur « un ensemble de relations dynamiques et ‘encapacitantes’ telles le soutien que l’on s’apporte les uns aux autres, le conflit, la rupture, la joie et la solidarité »[4].

.           « Communons » donc, pour reprendre le néologisme de Negri et de Hardt. A titre individuel, à titre collectif – un groupe n’est pas nécessairement commun, on l’aura compris- à titre institutionnel. Ce n’est pas une option. C’est un devoir.

 

 

 

[1]Panagiotis Sotiris, https://lastingfuture.blogspot.com/2020/03/against-agamben-is-democratic.html?fbclid=IwAR1Q0zs0V_0MluXeJCQZWzCtSmNVT0A_jj3rsginzQnNztcWl8oRBqxWAk

[2] Walter Mignolo, http://www.turbulence.org.uk/index.html@p=391.html

[3] Michael Hardt et Antonio Negri, « Déclaration… », op. cit., p. 93.

[4] J. Butler, Notes Toward a Performative Theory of Assembly, Cambridge, Harvard University Press, 2015, p. 164.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.