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Billet de blog 29 mars 2020

Kairos, urgence et éternité

Nous voulions la logique du kairos, nous avons eu celle de l'urgence. Nous voulions la vie, nous avons eu la survie. Nous ne serions contenté d'injonctions mais nous avons eu l'impératif. Létal d'exception.

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Kairos, urgence et éternité

Le kairos, le moment opportun. Une notion qui revient souvent en ces temps épidémiques. Pour nous expliquer que c’est le moment m de prendre des décisions x qui s’imposent. Qu’il faut en finir avec une forme de passivité ou de léthargie, c’est selon. Que c’est l’occasion de prendre le bon virage, la bretelle de sortie de l’autoroute de la mort, pour semer, tout à la fois mais dans un sens évidemment différent, le virus et les graines de l’espoir.

Tout ceci, naturellement, se comprend. Mais l’ère que nous vivons, en réalité n’est plus celle du kairos. Elle est tout le contraire. Qu’est-ce que le kairos, dans le fond ? C’est l’idée, comme souligné plus haut, d’un point de rupture, d’une cassure, d’un changement, qui fait qu’avant cette inflexion, c’était trop tôt et donc inopportun et qu’après elle, ce sera trop tard et donc tout aussi inopportun.

Mais lorsque l’on vit dans l’urgence sans cesse recommencée, le kairos n’a plus de sens. La cassure est déjà là, d’emblée. Elle est précisément ce qui définit et informe cette urgence. Dans l’urgence, pour le dire simplement, nous n’avons plus le temps ; nous avons juste la trace de ce qui, dans le passé, aurait été, aurait pu être un moment opportun. Le kairos est l’outil des stratèges, de ceux qui anticipent. L’urgence n’anticipe pas. Elle est dans l’immédiateté et si elle se projette, c’est en considérant que tous les moments se valent. Le temps de l’urgence est, de ce point de vue-là, homogène.

C’est là sa principale caractéristique et s’il nous arrive de la perdre en chemin, c’est en réalité pour mieux la retrouver un peu plus loin, tapie dans le creux de la pensée. Il se trouve en effet que l’urgence ainsi envisagée se rapproche également de ce que Bergson appelait la durée. L’urgence, ce n’est pas tant le temps objectif que le temps vécu, subjectif, particulier. Le sujet coïncide avec la conscience qu’il a du temps et cette conscience, fondamentalement, vit le temps comme passage, comme devenir et non comme succession d’états différents - un passé, un présent et un futur. C’est ici que nous perdons l’homogénéité puisque nous nous retrouvons avec un monstre temporel hybride et à chaque fois différent suivant qui le ressent, avec les degrés et les « montages » que cela implique.

Mais cette perte est autant superficielle que provisoire. Dans l’urgence en effet, s’il y a télescopage des modalités temporelles classiques, c’est bien parce que ce n’est plus de vie dont il s’agit mais de survie. Or la survie tue le temps et avec lui, le kairos, car elle est fondamentalement éternité, ou « désir d’éternité ». Or quoi de plus homogène et linéaire que l’éternité ? Rien, assurément.

Venons à présent aux implications proprement politiques de cet état de fait. L’urgence, l’état d’urgence se nourrit de cette linéarité, de cette absence d’aspérités, et la reconduit automatiquement. Dans l’urgence, il n’y a plus de brèches. L’urgence, c’est l’injonction qui veut se faire impératif catégorique. L’impératif catégorique kantien nous explique que l’agir moral obéit à une règle universelle : si l’on parvient à généraliser le mobile – la maxime, dit Kant - de notre action sans que cela nuise à la collectivité, alors l’action sera authentiquement morale. Dans le cas contraire, il faut s’abstenir d’agir. Dans le cas d’espèce, par exemple, l’on voit bien ce qui se joue : si je sors de chez moi, je transgresse les mesures de confinement. Que se passerait-il si tout le monde agissait ainsi ? Ce serait à coup sûr le néant, le chaos, la fin de l’humanité. Je dois donc rester chez moi. Telle est précisément la logique de l’urgence. Pousser à l’universalisation des maximes de l’action et, de ce fait même, de manière extrêmement pernicieuse, faire porter la responsabilité d’abord et avant tout, au citoyen. Car la simple injonction ne dédouane pas l’Etat de ses responsabilités ; l’injonction convient au kairos, au temps hétérogène, liquide, sur lequel on peut avoir une prise alors que l’urgence exige l’impératif, savoir ce qui vous fige, concrètement (spatialement) et symboliquement. Derechef, l’éternité. L’impératif, c’est l’apnée.

Et de fait, plus de respirations. L’urgence, c’est l’asphyxie. L’urgence se nourrit, comme le virus, de la détresse respiratoire, celle qui obstrue les pores du temps comme le Corona les cellules pulmonaires. L’urgence est liberticide, comme le spectre du virus. Mais la comparaison s’arrête net ici. Car si l’on peut prévoir, peu ou prou, la fin de la pandémie, la fin de l’état d’urgence, elle n’obéit à aucune logique anticipatrice. Nous voulions le kairos, nous avons eu l’urgence. Létal d’exception.

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