Lettre ouverte à "mon" député

Le recours à l'état d'urgence n'a que trop durer. Nous voyons bien qu'il vise à couvrir des mesures profondément attentatoires au fondement de notre démocratie. J'ai donc décider d'interpeller "mon" député sur le contenu de ce texte comme sur l'attitude qu'il compte prendre quant à son dessaisissement des pouvoirs que le suffrage universel lui a conféré. Me répondra-t-il ?

Monsieur Arnauld CARPIER

Citoyen habitant la 4° circonscription de l’Hérault

 

Lettre ouverte

 

Mardi 06 avril 2020,

Monsieur Jean-François ELIAOU

Député de la 4° circonscription de l’Hérault

 

Monsieur le Député,

Vous allez être amené à vous prononcer sur deux textes majeurs dans les jours à venir et je souhaite vous faire part de mon avis et de mes réflexions à ce stade de la pandémie qui frappe la planète.

Si je me permets cette interpellation sous la forme d’une lettre ouverte, c’est avant tout parce qu’au fond vous êtes en ce qui me concerne un illustre inconnu malgré que vous soyez censé me représenter. Je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais rencontré, je n’ai jamais eu l’heur de lire un compte rendu de mandat ni une quelconque preuve, au sens pascalien, de votre réalité en tant que député de la République élu au titre de la 4° circonscription de l’Hérault.

Je n’ai bien évidemment jamais a fortiori été consulté alors même que vous parlez en mon nom et au nom des plus de 112 000 électeurs inscrits. Peut-être suis-je le seul dans ce cas, et alors je ferais, n’en doutez pas, amende honorable.

S’agissant du premier vote visant à proroger l’état d’urgence jusqu'au 23 juillet, je veux attirer votre attention sur les présupposés sur lesquelles cette mesure repose, en particulier qu’il ne serait possible d’assurer la sécurité sanitaire de l’ensemble de la population qu’au détriment de l’état de droit et du respect des principes de la démocratie. Depuis aujourd'hui plus de 7 semaines, les citoyens et les citoyennes de ce pays ont démontré au-delà de tous doutes raisonnables leur maturité et leur capacité d’adaptation et de solidarité pour pallier les manquements de nos gouvernants actuels et précédents. Notre peuple n’est pas le problème mais la solution pour sortir sanitairement et dignement de la situation que nous vivons. Je souhaite que vous ne votiez pas la prorogation de l’état d’urgence parce que le Président de la République et le gouvernement dispose des moyens nécessaires pour assurer la gouvernance de notre pays.

Ce même texte prévoit également la mise en fichier des personnes dépistées porteuses du covid19 et la mise à disposition de ces données à un panel élargi d’acteurs non médicaux, fonctionnaires ou salariés du privé dans le cadre de la mise en œuvre de « brigades » de gardiens aux missions et aux prérogatives floues. Cela constitue une atteinte qui m’apparaît intolérable notamment si ces données sont appelées à être nominatives. En tant que médecin, comme peu de profession, vous êtes dépositaire d’une déontologie et de la préservation du secret médical et j’ose croire nécessaire qu’il en demeure ainsi et que la confiance des patients ne soit pas entamée, après la formidable défiance qui s’est développée chez nos concitoyens et concitoyennes suite aux mensonges et aux atermoiements de nos gouvernants.

Le second vote concerne la mise en œuvre d’un suivi, par le biais d’une application dédiée, des personnes touchées par le coronavirus. Ainsi, après que certains se soient gaussées de semblables dérives ailleurs dans le monde, le Ministre de la Santé lui-même d’ailleurs, cette proposition deviendrait présentable, souhaitable pour certains et peut-être probable pour d’autres ! En aucune manière il ne me semble que la contrainte et la négation de la reconnaissance en chaque patient d’un citoyen actif et responsable puisse représenter un axe des politiques de prévention, de prophylaxie ou se soin qui soit compatible avec le serment d’Hippocrate ni avec l’objectif de la meilleure efficacité possible.

Je considère, Monsieur le Député, que la situation que nous vivons ne peut être le prétexte à un abaissement de l’Etat de Droit et des garanties de protection de la vie privée des citoyens et citoyennes. Les contraintes de la situation sanitaires ne peuvent qu’être des contraintes comprises et acceptées par tous et, si sanction il peut y avoir, elle ne doit pas déroger pour chacune et chacun d’entre nous des garanties d’égalité devant la loi et du droit à les contester devant les juridictions dédiées.  

Le gouvernement que vous soutenez a réussi le tour de force de saper la confiance de nos concitoyens et de nos concitoyennes par un contournement réitéré des instances démocratiques de notre pays, ordonnances, 49.3, recours à l’état d’urgence parce qu’une majorité de député.e.s dont vous-mêmes s’est volontairement dépouillée des prérogatives que confèrent le suffrage universel. Je vous laisse méditer des épisodes peu glorieux pour notre pays où cette violence faite au cours normal des institutions s’est répétée et prolongée au-delà du raisonnable. Il est venu le temps pour la représentation nationale d’avoir le courage d’exercer ses prérogatives et l’ensemble de ses responsabilités.

En ce sens je vous demande de rejeter ces demandes d’un exécutif qui vise à s’exonérer des procédures dont notre Constitution, aussi imparfaite soit-elle, est garante.

Vous remerciant de l’attention que vous porterez à ma requête, recevez, Monsieur le Député, l’expression de ma considération républicaine.

 

Arnauld CARPIER.

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