Présidentielles 2022, nous ne voterons ni pour la haine ni pour le mépris.

Le "front républicain" est invoqué comme une évidence pour faire reculer "l'extrême-droite". Faut-il rompre ce cercle délétère pour se réapproprier les enjeux profonds des différentes échéances électorales ? C'est ce qu'il nous semble, au risque de devoir affronter les critiques de droite et de gauche visant à nous culpabiliser de vouloir exercer librement notre strict droit de citoyen.
  1. Le front républicain : pour nous c’est non !

Selon les zélites[1] qui nous gouvernent et quelques autres qui aspirent à leur succéder éventuellement, l’élection présidentielle de 2022 ne se résumerait dès à présent qu’à choisir le candidat providentiel qui gagnerait le droit de se mesurer à l’extrême-droite. La nécessité d’un « front républicain » s’imposerait alors « naturellement », tant pour la droite, dans ses diverses nuances, incluant l’objet non identifié « macroniste », que pour la gauche sociale-démocrate si tant est que ce ne soit pas un oxymore de la définir ainsi.

Alors imaginez le choc sidéral que peut représenter l’idée même d’un affaissement de ce « front républicain » pour ces « grands serviteurs » de l’Etat qui ont fait de l’extrême-droite le repoussoir de toutes idées de changement progressiste dont pourraient s’emparer de larges couches de notre peuple pour améliorer leur vie.

Elles et ils sont d’autant plus conforté-e-s dans leur conviction que les zélotes[2] de service, politologues, communicants, vedettes de tout et de rien, ces fameux « milieux bien informés » chers à Coluche martèlent à l’envi non seulement la possibilité de l’extrême-droite d’accéder à la Présidence de la République mais surtout la responsabilité écrasante de ces électeurs qui refusent d’ores et déjà de s’inscrire dans ce futur programmé. Un des plus zélé zélotes, Alain DUHAMEL, de ce ton patelin si reconnaissable commente ainsi les sondages[3] « Que Marine Le Pen l’emporte, c’est possible… », ajoutant non seulement qu’on en connaîtrait plus en septembre – nous aussi d’ailleurs - mais que surtout, selon lui, le plus à même de la battre serait, je vous le donne en mille, Emmanuel MACRON. Fermez le ban ! à quoi bon dès lors aller voter si les cartes – électorales – sont déjà distribuées !

Le front républicain viserait selon ses partisans à empêcher ou freiner l’ascension du Front National, mais au fond, qu’en est-il réellement ?

Depuis près de 40 ans nous subissons cet oukase à chaque élection, en fait depuis que François Mitterrand, s’affranchissant de – ou sublimant ses propres analyses[4] sur la constitution de la Ve République, a délibérément favorisé la montée du Front National pour focaliser tout l’enjeu de l’élection présidentielle sur le second tour, et créer une concurrence à la droite gaulliste et un contrefeu à l’influence communiste. Au fil des années, les zélites de gauche et de droite ont reconduit cette stratégie payante en sacrifiant aux valeurs républicaines pour reprendre les « bonnes questions » supposées portées par le FN dès 1984[5]. Cette course à l’échalote va prendre des formes diverses, du « bruit et des odeurs » de Jacques Chirac en 1991, de la montée d’un mouvement souverainiste à droite et à gauche échouant de peu à conclure une liste commune aux élections européennes de 1999[6], puis en accélérant, la création éphémère d’un ministère de l’Identité Nationale sous Nicolas Sarkozy, la tentative de rétablir la déchéance de nationalité de François Hollande pour enfin aboutir à la loi sur le « séparatisme » d’Emmanuel Macron. Cette dernière loi, ultime concession aux propositions hallucinées de l’extrême-droite, comme les précédentes, ne réglera aucune des questions sociales et sociétales invoquées, ni le bien vivre ensemble, ni la régression des violences ni les insécurités vécues ou ressenties par nos concitoyens. Par contre, ce pilonnage frontal et incessant a déjà permis d’imposer les mantras idéologiques de l’extrême-droite au cœur du débat politique, ce que Gramsci décrit comme hégémonie culturelle[7] et que la droite mais surtout l’extrême droite met en œuvre en toute conscience[8], au plan politique mais également littéraire ou médiatique[9], marginalisant les forces et les courants de pensée qui, au sein de la société combattent effectivement toutes les formes de discriminations et agissent pour l’égalité de droit sur les plans politique, syndical et associatif. Lorsque la marginalisation ne suffit pas, alors le chœur des pleureuses zélites s’accordent pour renvoyer dos à dos ce qu’ils nomment les extrêmes pour préserver ce qu’ils croient incarner, à savoir leur respectabilité républicaine. Nous y reviendrons ultérieurement.

Nous devrions faire preuve d’une terrible amnésie pour ne pas nous rappeler que tout au long de ces 40 ans passés nous avons déjà été « convoqués » pour sauver la République de la menace anti-démocratique à plusieurs reprises[10]. En 2002, le choc de la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de la Présidentielle, après la sidération, a déclenché une mobilisation de la jeunesse et de la gauche pour au final, l’élection de Jacques Chirac acquise, se retrouver avec un gouvernement à droite toute n’assumant évidemment pas, ni au plan de la lutte contre les idées de l’extrême-droite ni au plan social, les conditions particulières de son élection. De nouveau après les élections régionales de 2015, le retrait des candidats de gauche et écologistes dans les Hauts de France et en PACA n’augure en rien de l’affaiblissement du FN devenu Rassemblement National et il sera particulièrement significatif de suivre également la situation en Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine et en Bourgogne-Franche-Comté, autres régions où le FN était arrivé en tête, ce qui n’avait pas empêché le maintien de la liste PS sans que le FN n’accède pour autant à la Présidence de ces régions.[11] Il peut être éclairant de souligner la déclaration[12] de candidature de Xavier Bertrand pour la Présidentielle, « «J'ai été élu dans des circonstances particulières où la gauche s'est retirée parce qu'elle ne voulait pas de la victoire du Front national et j'ai donc pu agir dans la région avec une totale liberté… ». Totale liberté ? Quand on vous dit que les zélites sont totalement déconnectées…  

Ce retrait politique, quel que soit l’élection, appauvrit mécaniquement la diversité des positionnements politiques et idéologiques dans les assemblées élues dans ces conditions et renforcent la figure de recours du FN/RN en en faisant la seule force d’opposition.

Ajoutons que la droite dite « républicaine » n’a quasiment jamais prônée pour elle une obligation de devoir faire « front républicain », c’est en tout cas patent en 2015 en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées devenu depuis Occitanie alors que le FN était arrivé en tête de plus de 7% devant la liste PS.

La droite dite « républicaine » nous a également déjà démontrée les perméabilités non seulement idéologiques mais aussi électorales, qu’on se rappelle les majorités régionales acquises en 1998 avec les voix de l’extrême-droite[13].

Le front républicain est ainsi mis à nu, un instrument visant la culpabilisation de la gauche dans sa plus large acception et une neutralisation des gauches de la transformation sociale et écologiste. C’est au final une arme redoutable contre le suffrage universel puisque son simple énoncé tend à effacer les enjeux du premier tour, ce qui, au fond, pour des raisons différentes sert à coup sûr les partis qui s’auto- qualifient eux-mêmes et réciproquement de partis de gouvernement. La droite et la social-démocratie, chacun dans leur rôle, sont à la fois les propagateurs de cette fable et les bénéficiaires directs de son acceptation passive par le plus grand nombre de nos concitoyens. De là à penser que les gauches de transformation sociale et écologiste soient à l’abri de la contagion d’un tel pari restent à démontrer.

En conclusion, nous considérons qu’il est bienvenu que de nombreux citoyens sondés refusent dès à présent cet engrenage politique mortifère qui nous est imposé et le disent.  Nous ne sommes pas dupes de la multiplicité des raisons et des motivations qui induisent une telle « révolte » électorale. Mais elle assigne clairement à chacune des forces politiques en présence de se positionner non seulement en fonction de ses ambitions électorales mais surtout en fonction de son positionnement vis-à-vis de l’extrême-droite et des positionnements idéologiques portés par celle-ci, dans la diversité de ses représentations politiques, médiatiques, symboliques.

Les droites comme les gauches se doivent au fond de convaincre les citoyennes et les citoyens que la présence de l’extrême-droite au second tour de la prochaine élection présidentielle est non seulement résistible[14] mais encore fondamentalement indésirable. A ce stade, les prises de position des zélites de droite et de gauche pour le « front républicain » augure mal de cette volonté, mais il leur reste un an pour penser différemment et agir en conséquence. Dans ce même blog, nous poursuivrons la réflexion sur la « résistible ascension de l’extrême-droite » et les raisons pour lesquelles elle apparaît de fait irrésistible.

[1] Nous emploierons le mot de « zélites » non pour fustiger les sachants ni les brillants esprits de notre temps mais pour désigner celles et ceux qui s’autodésignent comme les plus aptes voire les seuls à être dignes d’occuper les fonctions républicaines majeures. A titre d’exemple, couramment rencontré, ce sont celles et ceux qui parlent de « partis de gouvernement » pour désigner leur propre formation politique de droite ou social-démocrate.

[2] Par zélotes, nous désignons celles et ceux qui bien que n’exerçant pas des fonctions exécutives électives appuient et justifient la continuité des politiques libérales à partir de leurs fonctions professionnelles ou de l’aura supposée dont ils peuvent user pour les crédibiliser.

[3] Emission C à vous du 19 mars 2021 sur France 5.

[4] Le coup d’Etat permanent – François Mitterrand – Plon – 1964.

[5] Laurent Fabius, ancien premier ministre – 1984.

[6] Alliance improbable évoquée de Charles Pasqua, Philippe De Villiers et Jean-Pierre Chevènement.

[7] Gramsci, marxiste, développe le concept d’hégémonie culturelle dans ses cahiers de prisons.

[8] Le point numérique 30/01/2015 « Marine Le Pen crie à la victoire idéologique ».

[9] Michel HouellebecqÉric Zemmour, Alain Finkielkraut pour ne citer que ceux-là…

[10] Nous ne donnons ici que quelques exemples, mais chacun peut avoir en mémoire des situations plus locales significatives.

[11] A noter que la tête de liste PS et alliés en PACA était Christophe CASTANER, Ministre de l’Intérieur du premier gouvernement d’Emmanuel Macron et Président LREM de l’Assemblée Nationale.

[12] Le figaro numérique – 02/04/2021.

[13] Nous reviendrons ultérieurement sur cette question en particulier qui scelle une forme de métissage idéologique entre droite et extrême-droite.

[14] Au sens que l’employait Berthold Brecht « La résistible ascension d’Arturo Ui » - 1941 – L’Arche – 1997.

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