Les citoyens naissent libres et égaux en droit

Appréciant les interventions de Dominique ROUSSEAU, j'ai souhaité interroger le sens de cette tribune parue et contribuer à la réflexion sur les conditions d'exercice de notre citoyenneté au temps du capitalisme du XXI° siècle. J'ai d'abord pensé intitulé mon intervention "Le référendum contre les citoyens ?", et au final y ai renoncé parce cela ouvrait d'autres interrogations.

La vie politique est parfois pleine de surprises. C’est ainsi que j’ai découvert la tribune de Dominique ROUSSEAU dans le Midi Libre du 28 mai 2020 , intitulée « Les citoyens contre le référendum ? ». Je comprends bien qu’une tribune de moins de 3500 signes soit peu propice à des démonstrations approfondies, pour autant, si cette tribune reflète bien la pensée de son auteur, j’y trouve un penchant élitiste voire péjoratif à l’égard des citoyens et surtout une conception méritocratique du concept de citoyen très réducteur.

Sur le référendum tout d’abord, je ne pense pas que l’on puisse rejeter ni adouber cet objet politique sans en interroger les contours, l’objet ni l’opportunité politique. L’opportunité politique, c’est un peu de savoir à qui profite son utilisation, au fond qui en contrôle son contenu, son délibéré, son rythme et le temps où il se constitue comme objet politique. De ce point de vue-là l’expérience du référendum de 2005 est significative puisque qu’une large part des forces qui visaient à le rejeter[i] – à gauche et à l’extrême gauche de l’échiquier politique – se sont attelées à le décrypter, à le rendre intelligible au plus grand nombre et à en faire un sujet de débats publics. Au grand dam d’ailleurs des tenants du oui – ceux qui pensaient mordicus maîtriser le temps et l’espace politique, et in fine voyaient la victoire du oui comme une furieuse évidence. Dans l’Hérault, nous nous sommes d’ailleurs souvent côtoyés, Dominique[ii], y compris en tribune, dans ce mouvement de réappropriation et de subversion de cet outil décidé et mis en œuvre par le Président de la République.

Nous savons le sort que Nicolas SARKOZY lui a réservé pour s’exonérer de l’avis du peuple électif, avec la bienveillance d’une part non-négligeable de la social-démocratie, un sombre jour en réunion à Versailles, le symbole jusqu'au tréfonds de la répudiation républicaine.

Nous ne mesurons sans doute pas les fractures « démocratiques » que cet oukase a pu générer dans l’esprit et la raison politique de celles et ceux qui avaient et ont toujours le plus à redouter de l’extension de la « dé-raison » capitaliste. Les renoncements sans doute aussi, à quoi bon si le plafond de « béton armé » est aussi résistant à toute tentative de changement même obtenu « démocratiquement ».

Sans refaire toute l’histoire, si les mêmes ou partie des mêmes ont pensé partager avec François HOLLANDE que la finance était leur ennemi, eux qui en termes de finances n’en connaissent finalement que peu de choses tant leur vie est difficile, alors quel regard peuvent-ils porter sur la démocratie « formelle » qu’on leur propose à échéance fixe, sans garantie que leur voix/voies seront entendues.

Ce « no future » politique devient une voie inéluctable et peut porter en soi les colères, les violences et les raccourcis historiques et politiques les plus détestables mais peut permettre que s’exprime les souffrances insupportables, les désirs les plus enfouis, les solidarités les plus actives, les envies de changer de monde, de changer ce monde pour en faire une terre habitable et humaine.

En ce sens, la volonté de mettre en œuvre le Référendum d’Initiative Citoyen (R.I.C.), le contrôle des élus et les procédures de destitution, la volonté de participer et d’être pris en compte ne peuvent se lire sans la contextualisation de la phase historique dans lequel le capitalisme engage notre humanité.

Il y a une clairvoyance populaire dans ces mobilisations qu’elles soient organisées ou brouillonnes, divergentes ou convergentes, citoyennes jusqu'au bout des ongles parce qu’elles nous interpellent sur le sens de la société, sur la prise en compte de tous les individus, sur toutes les inégalités qui pourfendent notre modèle républicain et le réduisent, pour nombre de nos concitoyens à un entre soi des classes possédantes et de leurs ayants droits, ceux qui parfois se nomment les élites, que parfois d’ailleurs, les « réprouvées » affublent aussi de ce nom comme une acceptation passive de leur aliénation.

Le pouvoir et les « zélites » ont une conscience aigüe des tensions qui agitent la société, particulièrement sur les enjeux de la démocratie parce qu’il en va de leur légitimité, et, dans le même temps, ils sont dans l’impossibilité eu égard à leur soif d’accaparer toujours plus et plus longtemps le pouvoir de proposer une sortie « démocratique » à la crise de la représentativité et de la démocratie. De ce point de vue, Emmanuel MACRON a joué sa partition en investissant le débat national au point d’en détourner ceux-là mêmes qui en avaient réclamés la mise en œuvre. L’imagination des dominants et de leurs « zélotes » pour construire des dispositifs censés améliorer voire dynamiser la démocratie est sans limite. La Convention Citoyenne arrive dans ce contexte. Elle est issue, comme nombre de propositions de « participation citoyenne » de la réflexion de militants associatifs sincères, engagés dans leur territoire, sur les sujets politiques, sociaux ou environnementaux. Elle a du sens sur les territoires pour faire émerger des dynamiques citoyennes même si ces initiatives se heurtent souvent à des fins de non-recevoir in-fine. Proposer un tel dispositif à l’échelle national est habile mais cela répond-il aux besoins et aux enjeux de notre société et aux aspirations des citoyens de ce pays ?

Faut-il y voir, comme tu l’affirmes dans l’article précité, le fait que « les tirés au sort devenus citoyens lui répondent que l’exercice public de la raison est la marque de l’exigence démocratique. Et ce faisant, ils défendent l’héritage des Lumières. » ? Peut-être sur le principe, mais alors quel effort de la Nation pour faire reposer son avenir sur 150 citoyens tirés au sort, doté de moyens considérables[iii], pour qu’ils puissent s’entourer des meilleurs spécialistes choisis par le pouvoir. Sur le principe, on peut aussi s’interroger alors sur le sens de la République dont l’ambition, tout au long de son histoire dans ses moments les plus inspirés a été de produire une éducation en direction du plus grand nombre. Si être citoyen c’est être doué de raison et du sens de l’intérêt général, quelle ambition de limiter son projet à quelque élite fusse-telle, de mérite, d’héritage, d’industrie ou de tirage au sort[iv]. Quelle minorité peut se targuer de posséder le sens de l’intérêt général contre le plus grand nombre ? Peut-on alors se limiter à constater l’illettrisme politique ou citoyen pour nier la condition de citoyen à toutes et tous ?

L’émergence de ce type de concept, ici la Convention Citoyenne, a un double avantage pour les dominants, flatter celles et ceux qui fustigent les élus et les lieux institués du pouvoir et de la concertation et décrient les instances de la démocratie sociale, syndicats ouvriers et partis politiques en tête[v], et en même temps s’absoudre de conduire une véritable concertation avec le plus grand nombre dans une exigence de formation et d’information de toutes et de tous.

L’école de la République a longtemps été le creuset de l’éducation citoyenne, elle a produit son dépassement avec l’émergence dès la fin du XIX° siècle de l’Education Populaire, renouvelée après la seconde guerre mondiale. S’il faut penser de nouveaux chemins pour notre démocratie, ils doivent reposer sur une double affirmation de principes simples, on naît/on est citoyen de jure, selon les principes constitutionnels issus de 1789 et plus encore de 1793. Incontestablement, on le devient aussi en s’éduquant et en sublimant son expérience de vie. Cet apparent paradoxe, Marx aurait parlé d’unité des contraires, constitue une dialectique philosophique et politique, on est citoyen et on le devient petit à petit, avec les autres, par les autres.

Cela suppose bien entendu que la société se dote d’une visée démocratique claire et d’une politique d’éducation citoyenne, sociale et humaniste en direction de tous les citoyens pour qu’ils soient en capacité d’élaborer leur pensée et leurs choix.

En quelque sorte, je propose, parlant des Lumières, de faire le pari avec Rousseau de l’éducabilité et de la possibilité infinie des femmes et des hommes de s’émanciper,

« Faites-en vos égaux afin qu’ils le deviennent ».[vi]

Arnauld le 24 juillet 2020.

 

[i] A la différence du Front National et des populistes qui ont, comme tu le cites plus loin, à l’instar du leader 5 étoiles en Italie, utilisé les instincts les plus vils pour porter leur opposition à ce référendum.

[ii] En référence à l’adage, “Ici on s’honore du titre de citoyen et on se tutoie !” utilisé en 1789, en particulier dans les Assemblées électives.

[iii] Dotations de 4 millions d’€ et les moyens logistiques du Conseil Economique Social et Environnemental.

[iv] Tirage au sort réalisé selon la bien nommé méthode des quotas et dont nous ne connaissons pas, et de loin, le nom et la condition des participants. Nous ne connaissons pas non plus la base, s’agit-il de l’ensemble des électrices et électeurs ?

[v] Ce que l’on nomme les corps intermédiaires.

[vi] Citation extraite de « Emile ou de l’Education » publié en 1762, soit bien avant la Révolution Française et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : les révolutionnaires feront eux-mêmes ce choix, en déclarant citoyen tous les hommes sans contrepartie de savoir ni de condition.

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