La vie d'avant le confinement durable

Cette fiction anticipatrice ne se limite pas à ce confinement. Elle laisse se dérouler mon imagination dans ma situation de confinée. Qu'elle soit amusante, grave, acide, un jeu d'écriture peut-être pas si innocent que son apparence...

Dis-moi mamie, c'était comment la vie quand t'étais jeune, déjà le confinement ?

Les questions de ma petite-fille de six ans m'ont saisi dans la cuisine. J'étais alors en train de préparer le dîner à base de produits surgelés : poulet, légumes et riz. Il faut dire qu'en ce mois de mai, c'est le début du déconfinement périodique... D'abord avant de lui répondre, réfléchir à toutes ces évolutions depuis tant d'années.

Après les cours du niveau 4 retransmis sur le canal 147 de la télévision nationale, elle est tombée sur un reportage historique des actualités de l'année 2019. A son grand étonnement, il y avait du monde dans les rues lors du défilé du 1er mai, des enfants en nombre sortant des écoles, des personnes se promenant avec un chien, d'autres faisant des courses…
J'attendais sa question depuis longtemps et la redoutait un peu aussi. Comment lui expliquer la vie de jadis, maintenant tous confinés depuis des décennies ? La société s'est adaptée et il reste seulement quelques pauvres traces du passé.

Régulièrement, depuis cette année 20, une période de confinement de la population est décrétée, dans une ville, une région, un pays, un continent ou la terre entière... Dans les trente dernières années, les chercheurs ont découvert 32 127 virus mortels pour l'homme en provenance du monde animal. Ainsi, de manière aléatoire et fréquemment, une épidémie se déclare dans un point du monde. De nombreux vaccins ont été mis au point mais les virus ont toujours un coup d'avance et nous courrons derrière.

Comment lui expliquer ? Même sa mère n'a pas connu le monde d'avant. Les familles possédaient des animaux de compagnie, chats, chiens oiseaux ou lapins nains : tous interdits. On ne peut plus en observer que dans de rares zoo et encore derrière des vitres renforcées.

L'école, c'était des grands bâtiments où tous les enfants se retrouvaient par classe et avec des pauses où ils pouvaient jouer dans des cours de récréation, chacun des professeurs dispensaient son propre cours en suivant plus ou moins un programme national ; une année avec ses congés scolaires bien programmés.
La vie collective a été modifiée. Pour assurer la continuité de l'enseignement obligatoire, il a été créé des programmes nationaux de cours diffusés par la chaîne de télévision publique sur des canaux dédiés. Les élèves suivent des « niveaux » de l'âge de trois ans à l'âge de dix-huit ans soit du niveau 1 au niveau 15. Un niveau le matin de 8h à 12 h, un niveau l'après-midi de 13h à 17h, en alternance. Ainsi un élève doué peut ainsi suivre deux niveaux, un élève en difficulté peut réviser les leçons du niveau inférieur. Une fois par mois par niveau exclusivement, des regroupements sont organisés dans les salles des fêtes en prenant toutes les précautions sanitaires et de distanciation afin de vérifier les connaissances des élèves.
A partir du niveau 15, des niveaux spécifiques par métier sont dispensés, les étudiants sont fléchés sur les métiers nécessaires à la Nation après une batterie de tests. Les apprentis des métiers manuels, sont logés chez leur directeur d'études pendant les trois ans indispensables comme boulanger, boucher, cuisinier électricien, plombier etc... ainsi, pas de circulation des virus. Du coup, rupture du lien avec les familles, une année durant.

Des sessions spéciales par périodes sont prévues et strictement encadrées pour les travaux pratiques nécessaires. Des épreuves nationales existent annuellement pour l'obtention des certificats de niveau, les « copies » sont envoyées par internet aux centres d'examen. Les écoles ont été fermées et transformées en dispensaires, des petits bâtiments comprenant des bureaux pour les professeurs ont été aménagés. Par roulement, les enseignants préparent des cours nationaux et occupent le reste de leurs heures à corriger des devoirs selon des grilles nationales. En conséquence le nombre des professeurs a été divisé par trois, les ordinateurs par dix.

La manifestation du 1er mai, encore plus difficile à expliciter ! Plus de rassemblement de population de plus de cinquante personnes, plus de manifestation envisageable, seulement des pétitions en ligne... qui ne donnent rien ou pas souvent. Comme pour les élections, plus de bureau de vote mais un vote en ligne avec le numéro porté sur la carte d'identité.

Du monde dans la rue, ce n'est plus possible, même en dehors des périodes de restrictions de sortie, les déplacements sont fortement réglementés, chacun se voit attribué une carte d'identité de couleur différente suivant le jour de sortie dans la semaine qui lui est autorisé. Pour se faire la population a été segmentée en six groupes, en fonction de son nom de famille et de sa situation familiale : les noms commençant par A, B, C peuvent sortir le lundi, D, E et F ont droit au mardi etc...

Le dimanche, personne ne sort, c'est le jour de désinfection des rues avec canons à eau super-puissants qui les aspergent de javel, ce qu'on nous dit en tout cas ! Carte bleue, rouge, verte, jaune, blanche, rose. Gare à celui qui sort un autre jour ; passible d'une amende de 345 Euronords à encaisser immédiatement. Nouvelle monnaie car éclatement des pays d'Europe en deux zones distinctes, L'Europe du Sud s'est étendue au pays du Maghreb. Celle du Nord, riche et prospère nous regarde.
Des drones filaires stationnaire ou mobiles surveillent en hauteur à toute heure du jour et de la nuit pour traquer les contrevenants. Ils diffusent des messages contraignants : « Veuillez montrer votre carte de circulation, veuillez rentrer chez vous dans le quart d'heure, veuillez mettre votre masque... ». Une liberté très surveillée. La population est sous contrôle...

Aussi on ne connaît que son voisin, ses collègues et les personnes qui portent un nom du même segment que soi. Ce ne sont pas ces regroupements mensuels scolaires qui facilitent les relations...

Le shopping aussi n'existe plus, les magasins ne sont ouverts que lors des périodes de déconfinement ; en période de restriction, ils sont fermés et des livraisons à domicile hebdomadaires sont déclarées : vous êtes livrés le jour de votre autorisation de sortie, c'est strict, simple, clair et net. Décret appliqué autoritairement par le gouvernement et déplacements surveillés par les forces de l'ordre dont l'effectif a doublé mais moins encore que les milices privées..

Depuis des décennies, l'Etat institue un confinement par ordonnance, ferme les frontières, clos une ville ou une région, en conséquence, de nombreuses productions internationales ont été rapatriées  dans le pays d'origine, chaque pays devenant quasiment autosuffisant.

Par peur des virus, certains produits d'importation sont introuvables ou avec des règles sanitaires très strictes quand il sont déclarés indispensables comme, le thé, le café, le chocolat.
Pour le ravitaillement il faut prévoir bien à l'avance, d'où des congélateurs immenses, certaines denrées ne seront plus livrées dans les magasins, on doit vivre en autarcie pendant plusieurs semaines, et parfois à la fin du confinement, il reste dans les familles des stocks à écouler.

Mais il faudrait aussi lui dire qu'avec le réchauffement climatique l'agriculture a été totalement bouleversée.
La région des Hauts de France est devenue le centre national de la culture de la vigne, les propriétaires des Châteaux ont investi les champs de betteraves, la région de Bordeaux s'est reconvertie en palmeraies et bananeraies nous avons donc en France des noix de coco, des dattes et des bananes, des ananas, mais plus de fraises, de cerises, poires et pommes ou si peu dans le Nord du nord. Le sud de la France produit les avocats et la canne à sucre, la culture du riz monte actuellement jusqu'à Orléans. La Sologne est la nouvelle Camargue.
L'élevage des animaux domestiques est très réglementé pour éviter le plus possible les grippes aviaire, porcine, la vache folle, le virus du mouton et de la chèvre. La consommation de viande a baissé de façon drastique en raison de son prix de vente. Le lait est devenu quasiment synthétique, les fromages tous industriels, le beurre une denrée de luxe...

Chaque actif exerce généralement deux professions, une pendant le confinement en général qui est la période d'hiver, mais peut-on parler d'hiver puisque la température ne descend pas plus bas que 5°C en plaine dans le Nord et 8°C dans le sud. La seconde profession est exercée à plein temps pendant la période des chaleurs – régulièrement 45°C voire 48°C .Ainsi un employé de bureau en télétravail, est aussi ramasseur de fruits, un transporteur peut devenir ambulancier, une vendeuse est aussi aide-soignante, une secrétaire, agent de surface dans les hôpitaux. D'autre part, la monnaie papier n'existe plus par peur des contacts, il n'est utilisé qu'une monnaie électronique pour toutes les transactions, les billets et les pièces ont été détruits.

Oui, la vie a bien changé durant ce quart de siècle : depuis cette année 2020 et sa pandémie qui n'en finissait pas, suivie deux ans plus tard par une autre à virus mononegavirale apparue cette fois en Afrique du Sud, puis en 2027, une autre localisée dans les pays du Golfe, puis encore une autre des palmeraies de la Côte d'Azur et leurs singes. Au total, ces épidémies ont décimé 48,6% de la population mondiale. En France la population est tombée à 32 millions à peu près, les chiffres ne sont plus fiables. Les migrants venus du sud ont comblé les « absents » dans certaines professions.Parfois, le virus de l'année, restait localisé à un département ou une région, des confinements de certaines zones ont été déclarés et il devenait interdit de se rendre dans plusieurs territoires, la vie sociale devenait très compliquée, les liens familiaux se sont distendus...

En 2020, ma fille âgée de cinq ans a connu le premier confinement, cette année là c'était le balbutiement de l'organisation, le réseau de communication n'était pas réparti également sur tout le territoire et certains enfants furent laissés pour compte dans la continuité de l'enseignement. Certains professeurs furent pris au dépourvus, dépassés, submergés car obligés également de s'occuper de leur propre famille.

Depuis beaucoup d'améliorations ont été faites peu à peu au fil des années, le besoin de communication a défini des normes plus étendues tant au point de vue des réseaux que des aménagements des logements. Le nombre d'habitants ayant été réduit, les habitations ont été facilement agrandies, chaque famille par exemple occupe un étage dans les immeubles qui comprenaient deux appartements par niveau. Les studios n'existent plus, minimum deux pièces même pour un célibataire, par contre les colocations sont devenues très rares. Dans les constructions neuves, chacun des logements possède un balcon ou une terrasse, voire un petit jardin privatif afin de pouvoir s'aérer en période d'interdiction de sortie. Les immeubles ne comportent pas d'habitants au rez de chaussée car ce niveau est réservé à l'espace commun ; salle de sport équipée avec des espaliers, quelques appareils de musculation et une petite salle multi-sport qu'il n'est possible de fréquenter en période de confinement que le lendemain de l'autorisation de sortie, ainsi pas de foule... L'autre partie commune est réservée à l'espace livraison, chaque foyer y possède un grand casier dans lequel sont déposés les commandes de victuailles ou d'objet divers. Au sous-sol parkings et espace pour les déchets.

Chaque famille possède donc obligatoirement (une loi en ce sens a été votée en 2025) une chambre froide accolée à la cuisine, un immense salon, une chambre pour chacun des membres de la famille, deux écrans de télévision : un pour les cours, un pour les loisirs, au moins trois ordinateurs. Et surtout un stock de masques et de sur-blouses réglementé à utiliser obligatoirement lorsque la loi est promulguée.

L'urbanisme à été remanié, ainsi si les anciennes écoles ont été transformées en dispensaires. Les hôpitaux ont été modernisés, agrandis et des maisons de santé locales ont été créées pour faire face aux vagues d'épidémie, la leçon des années 20 semble avoir porté. Le personnel médical titulaire et permanent est très qualifié et en période de crise, les auxiliaires formés (le deuxième métier) viennent renforcer les permanents. Les consultations des médecins traitants de ville se font à distance. Les pharmacies se sont multipliées, mais les librairies par milliers ont fait faillite.
Les boutiques de vêtements et de chaussures ont aussi quasiment disparues puisque la moitié du temps on reste à la maison. Nouveau style : des survêtements ou des pantalons et vêtements confortables, fini les talons aiguilles, les chaussures vernies, les robes et les habits de soirée... Commandes en ligne de rigueur.
Les théâtres sont devenus en outre des cinémas, salles de conférence, transformés périodiquement en centre d'examen.

Le mode de vie a bien évolué, beaucoup de personnes, ont appris à se faire des coupes de cheveux, des vêtements ; se sont remises au tricot, à la peinture. Elles fabriquent comme leurs arrières-grand-mères le pain, les gâteaux et quelques produits ménagers, tendance qui avait été relancée par la mode écologique et le « bio ».
Dans les champs, pendant la période de récolte, les personnes en télétravail consacrent un jour par semaine à coopérer avec les agriculteurs pour subvenir aux besoins de la population et ne pas perdre les denrées. Dans les villes, par roulement, les habitants collaborent aux nettoyages des rues ou des bâtiments publics...

Comment expliquer à ma petite-fille cette vie d'avant où chacun pouvait sortir à sa guise sans attestation, sans carte de couleur, se déplacer où il voulait sans demander d'autorisation, aller voir sa famille... Actuellement pour l'accueillir pendant cette période, j'ai dû faire une demande il y a trois mois, avec une attestation de non-contamination pour elle et pour moi, un certificat de naissance pour prouver notre parenté et des certificats de domicile pour démontrer notre éloignement. Elle ne reverra sa mère que dans deux semaines et nous communiquerons une grande partie de l'année par visioconférence retransmis sur l'écran géant de télévision qui est incrusté dans le mur du salon !

Dans les rues, on se salue de loin, plus de serrement de main, plus d'embrassades, la crainte permanente qu'un nouveau virus apparaisse, on sort masqué et ganté. Dès lors, les nourrissons sont vaccinés avec trente vaccins obligatoires par lot de six. Il y a les anciens et depuis quelques années aussi contre les différents coronavirus, les grippes asiatiques, espagnoles africaines, chiliennes, aviaires porcines etc … il y en a tant que je ne sais plus les nommer.
Pourtant, on ne quitte plus son continent sauf autorisation spéciale, dûment validée pour cause de travail ou de recherche scientifique ou ethnologique. Dans ma jeunesse j'ai voyagé dans les différents continents, maintenant c'est infaisable et ma petite fille ne connaît ces paysages exotiques que par les reportages anciens qui passent sur les chaînes de télévisions spécialisées. Les compagnies aériennes ont réduit leur trafic et il n'en existe plus que vingt, de nombreux aéroports ont été désaffectés et leurs espaces reconvertis en exploitations agricoles.

La vie aujourd'hui est morne et difficile. Tout est dicté. La population vit sous tension et angoisse permanente : libertés souvenirs. juste libre d'écouter de la musique pour se détendre, plus de joie et de rire spontané comme avant...

Heureusement, elle ne m'a pas parlé de neige, souvenir bien lointain.

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