L'insoutenable légèreté de l'être

Pour Ghania Mouffok, journaliste algérienne, l'aventure de Mathilde Panot en Algérie montre une profonde méconnaissance de ce pays, du débat sourd et lourd qui s'y déroule sur les ingérences étrangères et donc des risques encourus par ceux qui la rencontrent.

Par Ghania Mouffok

Mathilde Panot n’est pas n’importe qui, c’est une élue de l’Assemblée nationale française, elle est la vice-présidente du groupe parlementaire de la France insoumise, le parti de Jean Luc Mélenchon. Venue en Algérie, sa liberté de circuler a très vite été, selon son témoignage, empêchée par les mêmes méthodes qu’emploie la police algérienne avec toutes les personnalités politiques qui dérangent et qu’elle craint de ne pas contrôler, qu’elles soient étrangères ou pas.

En l’empêchant ainsi de circuler, puis en écourtant son voyage, ceux qui nous gouvernent rappellent que l’Algérie n’est pas un pays démocratique, ce que semble ignorer Mathilde de son pas léger. Condamnons donc pour la millième fois une atteinte au droit des gens de circuler sur terre, on peut même crier au scandale et exiger sa libération et son droit de se balader entre Alger et Bejaïa ; entre militantes cela se fait et relève même du devoir.

Mais quand je lis son post, je suis un peu surprise par sa légèreté pour une élue de l’Assemblée de la troisième force politique de France, et de gauche en plus. Elle écrit pour sa défense : « Je ne suis pas venue en Algérie pour semer le trouble. » Quel mot singulier « le trouble ». Et elle ajoute qu’elle est interdite de circuler : « Sans raison ».

Et depuis sa chambre enfermée, elle nous donne la suite de son programme : elle voulait seulement donner une conférence sur « les révolutions citoyennes et l’écologie », et après en plus en « débattre avec les citoyens », ensuite elle se proposait d’un pas léger d’aller rendre visite à des « citoyens engagés pour la justice sociale et la démocratie », puis rencontrer des « partis progressistes », des « familles des détenus d’opinion » et enfin le réseau contre la répression ». « Révolution », « Justice sociale », « démocratie », « répression », « détenus d’opinion », voilà une belle liste qui sera sans doute très utile à l’officier de police chargé, le malheureux, de faire le rapport sur « les raisons de l’expulsion de Mathilde Panot ». C’est un peu comme si sous Staline une élue américaine venait, pleine de bonne volonté, s’enquérir de l’état des lieux et s’étonnait de ne pas être bien accueillie par le KGB.

Ne savait-elle pas qu’un débat sourd et lourd se déroule en Algérie sur les ingérences étrangères et qu’en la circonstance la France, fut-elle insoumise, est plutôt mal vue, et que ceux qui la rencontrent risquent d’être accusés d’intelligence avec l’ennemi, d’être traités de « zouaves », la nouvelle appellation du « Parti de la France ». Un débat qui s’alimentera avec bonheur de ses explications quant à sa présence en Algérie : elle n’était venue, écrit-elle, que pour « pour partager des idées de part et d’autre de la Méditerranée », envoyer un « signe d’amitié au peuple algérien » et en passant assouvir sa « curiosité intellectuelle ».

Notre curiosité intellectuelle en prend un coup : on n’imaginait pas qu’une vice- présidente du groupe parlementaire de la France insoumise parlait la même langue qu’une « bienveillante » fonctionnaire de l’Unesco, on pensait, candides à notre tour, qu’elle nous parlerait plutôt dans la langue de Mélenchon Robespierre.

J’espère que sa « curiosité intellectuelle » a été satisfaite et qu’elle aura appris que quand on est une députée française, on ne vient pas en Algérie comme une bonne copine venue faire coucou à ses amis en envoyant depuis la fenêtre de sa candeur des bises de la France insoumise au « peuple algérien », et qu’il n’est pas inutile à l’avenir d’alourdir ses bagages de quelques notions de géographie, d’histoire, d’économie et de géopolitique, cela évitera « au peuple algérien » d’alourdir sa conscience d’une détenue inutile, nous avons en avons déjà plus d’une centaine à libérer, enharrachés qui nous empêchent de dormir et accessoirement, nous avons également une Algérie insoumise à libérer.

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