De quoi l'insulte d'Alain Finkielkraut est-elle le nom ?

Dans son billet du 6 juillet concernant la publication des « enregistrements Bettencourt »,  François Bonnet rappelle opportunément l’insulte que le philosophe Alain Finkielkraut avait lancée à l’adresse de « notre » journal au moment du déclenchement de l’ « affaire » il y a trois ans : l’auteur de la Défaite de la pensée avait accusé Mediapart  d’être la « nouvelle Stasi d’Internet ».

Dans son billet du 6 juillet concernant la publication des « enregistrements Bettencourt »,  François Bonnet rappelle opportunément l’insulte que le philosophe Alain Finkielkraut avait lancée à l’adresse de « notre » journal au moment du déclenchement de l’ « affaire » il y a trois ans : l’auteur de la Défaite de la pensée avait accusé Mediapart  d’être la « nouvelle Stasi d’Internet ».

La formule, qui doit sans doute, dans l’esprit de son auteur,  faire mouche auprès d’une opinion intellectuelle moyenne rincée par trente ans de phraséologie « antitotalitaire », me conduit à faire les quelques modestes observations suivantes.

Premièrement :

La formule « nouvelle Stasi d’Internet » choque dès l’abord par sa fausseté, d’une bouffonnerie presque provocatrice.

De fait, on ne saurait sans mauvaise foi patentée qualifier Mediapart de « Stasi » :

1° Mediapart  est une entreprise privée et non le service administratif d’un Etat;

2° Mediapart n’est ni le commanditaire ni l’agent de l’espionnage de la vie privée de Liliane Bettencourt ;

3° Le mobile de la personne à l’origine des enregistrements cachés des propos de Liliane Bettencourt et de ses proches n’est pas la protection de quelque raison d’Etat que ce soit.

Il s’agit, comme on sait, de l’action  d’un domestique indigné par la manière dont une bande d’aigrefins circonvient sa vieille patronne fortunée, à son détriment et à celui de ses héritiers légitimes.  Soit un conflit purement privé, où la loyauté des serviteurs à l’égard de leurs maîtres, en somme la morale et la propriété bourgeoises,  triomphent  par les chemins les plus tortueux et les plus inattendus…

4° Mediapart n’a fait quepublier certains des propos parmi tous ceux tenus chez madame Bettencourt, ceux précisément que le journal a jugés dignes de paraître.

On remarquera qu’un service secret, par définition, est peu porté à la publication des informations  qu’il recueille : son rôle est d’analyser l’information, puis, mieux  avisé, d’agir à bon escient pour protéger l’Etat qu’il sert (le cas échéant, cette action peut consister à faire filtrer certaines informations  bien senties et strictement sélectionnées dans la presse, comme nos services le font via les papiers de Claude Angeli dans le Canard enchaîné,  ou ceux d’autres journalistes, mais il ne s’agit que d’une modalité d’action parmi bien d’autres possibles).

Un espion n’est définitivement pas un journaliste, pour qui publier, c’est-à-dire porter à la connaissance du public, est  la principale et la plus noble finalité professionnelle. L’espion est même l’anti-journaliste par excellence ; le journaliste est l’anti-espion par excellence.

5° Surtout, en publiant certaines des conversations privées tenues chez Liliane Bettencourt, Mediapart  avait un objectif absolument contraire à la mission d’un service secret. De fait, un service secret, par nature, agit pour protéger l’Etat qu’il sert et auquel il appartient, des forces hostiles, intérieures ou étrangères, qui pourraient en menacer l’existence, ou du moins le bon fonctionnement. (Je sais fort bien que la protection de l’Etat par les services secrets peut parfois prendre la forme inattendue de la subversion la plus violente : voir la « stratégie de la tension » dans l’Italie des années 70, si bien analysée par Sanguinetti et Debord, sous les espèces du spectaculaire intégré).

L’objectif de Mediapart était en effet d’informer ses lecteurs, et les citoyens français plus généralement, des abus et délits dont le parti politique alors au pouvoir s’était rendu et se rendait coupable. Mediapart attaquait, menaçait l’Etat (en fait, la clique sarkozyste qui tenait alors l’Etat).

Il est donc parfaitement logique, parfaitement dans l’ordre des choses, dans l’ordre injuste et cynique des choses, que Mediapart (et d’autres organes de presse), dans l’affaire Bettencourt, ait été espionné en retour par nos services secrets.

On commence donc  à mieux percevoir la fonction de l’insulte de Finkielkraut, typique des tactiques des gardiens de l’ordre décrites par Debord dans ses Commentaires sur la Société du Spectacle : créer la confusion, empêcher les citoyens de comprendre les enjeux réels de la situation (la vérité effective des choses, comme disait Machiavel) en intervertissant les victimes et les bourreaux, les espionneurs et les espionnés.

En accusant Mediapart d’être la Stasi d’Internet,  Finkielkraut  s’est donc comporté en zélé serviteur du « Big brother » orwellien : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. » ? L’ennemi affiché de la surveillance s’en révèle l’auxiliaire empressé.

Deuxièmement :

L’insulte de Finkielkraut, « nouvelle Stasi d’Internet», fait implicitement référence à un film allemand célèbre, qui a rencontré un grand succès voici quelques années : « La vie des autres ». (Il est n’est pas tout à fait exclu que Finkielkraut, à rebours de ses habitudes,  ait vu le film auquel il fait allusion…).

Ce film, on se le rappelle, raconte la manière dont un agent de la Stasi, avait, dans les années 1980, finalement protégé la vie et les actes de l’homme dont il était chargé d’espionner les faits et gestes  afin d’en empêcher les activités subversives à l’encontre de la République démocratique allemande (RDA).

Une telle référence paraît d’abord assez « naturelle », banale, chez ce penseur exemplaire de l’antitotalitarisme, en particulier communiste, qu’est Alain Finkielkraut.

Pourtant, on n’a pas assez remarqué à mon sens à quel point ce film donnait une image humaine, émouvante, « compassionnelle » de la personnalité de l’espion stalinien, au mépris de la plus élémentaire vérité historique.

Comme d’autres succès récents du cinéma allemand, « La vie des autres », qui a connu un grand succès international, et qui a même remporté un Oscar, était d’abord destiné à un usage interne : cette représentation d’un « stalinisme à visage humain » (même le ministre qui diligentait l’espionnage était mû par des passions privées, si « humaines » : le désir de la femme de l’homme espionné) avait avant tout pour but de manifester la réconciliation des Allemands entre eux, et avec eux-mêmes, qu’ils aient été de l’Ouest ou de l’Est, « capitalistes » ou « communistes », espions ou espionnés…

Pour constater à quel point cette réconciliation a porté ses fruits, il suffit de rappeler que le meilleur garant de l’ordre capitaliste bourgeois dans l’Europe de 2013 a fait ses classes politiques dans les jeunesses communistes de la RDA (mais sans se compromettre semble-t-il avec les services secrets) : on aura reconnu « la dame de fer » Angela Merkel.

Je me rappelle que la première référence qui m’est venu à l’esprit en voyant « La vie des autres » n’était pas tant l’horreur totalitaire de la police soviétique, dont le film travestissait le caractère impitoyable (mais on ne tuait plus guère les opposants durant les années 1980 dans les pays de l’Est), mais plutôt la police politique mise en place à usage « privé » par François Mitterrand dans notre beau pays durant ces mêmes années. (Soit dit en passant, on saisit assez bien la bassesse mesquine, odieuse, de l’insulte de Finkielkraut à l’égard de Mediapart, quand on se souvient de ce qu’Edwy Plenel a justement été une des victimes de l’espionnage politique mis en œuvre par Mitterrand en ces années). Aux Etats Unis, on songe également aux manœuvres du parti républicain, sous la houlette de Hoover et de Nixon, puis de leurs successeurs jusqu’à W.

En somme, ce que la référence historique de Finkielkraut, apparemment infamante à raison de son « exotisme» dans l’espace et dans le temps, recouvre et dissimule, et pourtant manifeste involontairement in fine, c’est la continuité spéculaire des méthodes et des visées de feu le capitalisme d’Etat « communiste » et du capitalisme libéral « atlantiste » bien vivant, à l’égard de la liberté et de l’égalité des individus qui sont ou furent les citoyens, ou les « sujets » de ces régimes.

Il est vrai que l’antitotalitarisme des « nouveaux philosophes » est peu armé pour saisir cette continuité (pensons aux simagrées de BHL en Libye…) ; il vaut mieux, pour la saisir, se plonger dans les œuvres de bons auteurs moins fréquentés (Castoriadis, Rubel, Debord encore), mais ceci est une autre histoire…

Troisièmement :

L’insulte de Finkielkraut adressée à Mediapart, « nouvelle Stasi d’Internet », résonne enfin d’une bien étrange façon en ce mois de juillet 2013.

En effet, dans la presse internationale, c’est Edward Snowden qui joue présentement le rôle de l’espion au grand cœur, qui trahit son service, et sa patrie, pour révéler au monde entier les abus dont ils se rendent coupables, et les menaces qu’ils font peser sur la liberté des citoyens qu’ils prétendent protéger. (Cum grano salis, on remarquera que c’est un agent privé des services de renseignement américains qui trahit : la politique de privatisation à outrance de l’appareil de sécurité américain voulue par Rumsfeld est bien mal récompensée par ses serviteurs…).

La presse, et Mediapart en particulier, parle avec raison d’un « parfum de guerre froide » à propos de cette affaire.

Mais il faut aussitôt remarquer à quel point la réalité diffère radicalement de l’image de la guerre froide diffusée par le cinéma, et en particulier par des films comme « La vie des autres ».

Car à un espionnage artisanal, de « bon père de famille », visant certains prétendus ennemis de la société, tel que le présente le cinéma, succède un espionnage industriel, de masse, où l’Etat espionne la totalité des faits et gestes de la société (ceux du moins médiatisés par la technologie), société perçue dans sa totalité comme l’ennemi potentiel de l’Etat. La vie sociale dans son entier y est conçue comme une base de données à la libre disposition des services secrets qui y ont accès.

Il s’agit bien d’une logique proprement totalitaire, dont le talon d’Achille est évidemment l’incapacité à discriminer parmi les masses gigantesques d’informations accumulées (Et on comprend trop bien le fiasco de nos services dans des affaires du style « Merah » …).

La lutte conte le « terrorisme », justification de tous les abus, est bien le cadeau le plus empoisonné que les régimes totalitaires du XXème siècle aient légué aux démocraties « libérales » du XXIème siècle: le stalinisme n’a pas fini de servir de beau miroir à la bonne conscience occidentale…

Il est très regrettable que l’espionnage généralisé des sociétés occidentales par leurs propres services que révèle l’affaire « Prism » n’ait pas donné lieu à des condamnations plus vigoureuses par des vigies sourcilleuses de la liberté des individus tel qu’Alain Finkielkraut.

Mais faut-il vraiment s’en étonner ?

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