bilan de la présidentielle 2012 - 1. La montée des extrémismes

En guise d'introduction :

Fidèle lecteur de Mediapart depuis quelques mois, je consulte beaucoup articles et commentaires, mais ne publie pour ainsi dire rien. Ce deuxième tour de la présidentielle 2012 m'offre l'opportunité de venir mettre mon grain de sel et proposer une analyse de cette échéance vitale pour la France, mais avec le recul d'un citoyen confédéré habitué à la tiédeur et au compromis si typiquement suisses, du moins vu depuis l'Hexagone. Merci d'avance d'excuser la longueur du texte, j'ai de la peine à faire court... 

Montée de l'extrémisme de droite et résurrection de la gauche radicale

Première leçon de cette présidentielle, l'évolution des mentalités qui voit le FN arriver en 3ème position avec presque 20% des voix suivi du FdG à 11%, alors qu'il était moribond depuis 15 ans au moins. Il y a donc un électeur sur trois en France qui a voté pour un changement radical de gouvernance. C'est énorme ! Cela tient avant tout (pour le FN) au fait que le discours de Marine Le Pen (et de son père) s'est fortement banalisé et a été finalement adoubé par le discours à peine moins virulent de la droite dite républicaine menée sabre au clair par la Sarkozye au pouvoir depuis 10 ans (le deuxième mandat de Chirac a fait de lui à peine un président d'honneur d'une amicale régionale). Résultat, les électeurs FN sont fiers de l'être, l'affirment haut et fort et cela ajoute encore à la tentation de ceux qui pensent s'y réfugier par dépit, peur ou lassitude des mensonges de la classe politique traditionnelle. Je serai d'ailleurs curieux de connaitre l'évolution du taux de correction que les sondeurs appliquent aux intentions de vote du FN depuis 20 ans. Si l'on peut dire que la droite traditionnelle s'est "décomplexée" avec Sarkozy, que dire alors de la droite nationaliste...?

Du côté du FdG, c'est avant tout la personnalité hautement crédible de Mélanchon et la résurrection des thèmes porteur d'espoir de profonds changements qui ont provoqué le déclic "prise de la Bastille". A cela vient s'ajouter le sentiment marqué, à gauche, que le PS est un vieux parti de pachydermes s'accrochant à la gloire mitterrandiste d'il y a 30 ans, sans réelle volonté d'évolution et d'adaptation ensuite de l'exercice du pouvoir pendant 15 ans.

Lourde responsabilité de Nicolas Sarkozy 

A mon sens, les 20% de la vague bleu-marine sont à rechercher avant tout dans l'exceptionnelle escroquerie intellectuelle de Nicolas Sarkozy depuis 2007. Lors de sa campagne, puis de son élection il y a 5 ans, son discours "décomplexé", son volontarisme communicatif et une bonne dose de populisme ont créé un engouement qui a largement dépassé le cadre de la seule UMP. Le Sarkozy de 2007 était un rouleau-compresseur qui a tout aplati sur son passage, en particulier la pauvre Ségolène qui non seulement a dû faire face au discours de Sarkozy, mais constamment garder un oeil sur  ses "amis" socialistes prompts à lui tirer dans le dos à la première occasion. 

Je pense que beaucoup de citoyens français de toutes tendances politiques ont cru (un peu naïvement - mais on est toujours plus intelligent avec 5 ans de recul…) à la vigueur de Sarkozy, à ses promesses de réformes et de changement. Il a créé une dynamique populaire qu'on a vue que deux fois depuis la fin de la guerre ; la première fois, lorsque De Gaulle a instauré la Vème République en 1958 et la seconde lorsque Mitterrand a été élu en 1981. Aussi bien Pompidou que Giscard puis Chirac n'ont eu qu'à prendre les clés du pouvoir dans une continuité ronronnante, assis en quelque sorte sur le fauteuil confortable de leur prédécesseur. Sarkozy a donc tenu le discours de la rupture totale avec ce qui s'était passé avant lui. Il a en outre eu 5 ans de pré-campagne en tant que ministre de la Chiraquie pour tester et peaufiner ses éléments de langage, ses méthodes et s'assurer une équipe de soldats aux ordres et donc au garde-à-vous. Dans ces conditions, sa victoire de 2007 était presque inéluctable, ce d'autant qu'à gauche personne n'a vraiment cru que Ségolène pouvait être à la hauteur. 

Un état de grâce de deux heures...

Alors que tout Président nouvellement élu bénéficie du fameux "état de grâce" qui dure environ 3 mois, celui de Sarkozy s'est envolé après quelques heures seulement, à l'instant même où il poussa la porte du Fouquet's avec ses riches amis. A partir de là, sa présidence ne fut qu'une longue descente aux enfers, jalonnée de scandales, de déclarations indignes d'un chef d'Etat républicain, de passe-droits et de corporatisme. Il a sans doute raison quand il affirme trsitement qu'il a été ostracisé dès le début de son mandat, mais il ne peut s'en prendre qu'à lui.

Une tache indélébile

Au vu de l'incommensurable déception et de l'épuisement de la population française après 5 années de Sarkozysme, il était évident, pour ne pas dire mathématique, que le FN, surtout depuis que l'aïeul a donné les clefs de la maison à sa fille, allait exploser la droite traditionnelle (depuis Sarkozy, on n'ose plus parler de la droite républicaine…). Nicolas Sarkozy aura, en 5 ans, réussi l'exploit de définitivement légitimer et pérenniser le FN dans la vie politique française. Avec lui, tous les garde-fous soigneusement élaborés par Mitterrand et Chirac pour conserver au FN son statut d'excités marginaux ont été démolis. Je pense que ce fait restera comme la tache indélébile de son mandat à la tête de la France, ce sans préjuger des suites judiciaires des multiples "affaires" en cours.

Caution muette de l'UMP républicaine

Ce qui est grave, c'est que personne dans son entourage n'ait eu le courage et la lucidité de le freiner, de le stopper. S'il n'y a rien à attendre de gens comme Buisson, Copé, Guéant, Hortefeux et d'autres qui sont idéologiquement sur la même ligne que leur chef, je suis atterré par les discours et éléments de langage de Fillon, Borloo ou Juppé, pour ne citer qu'eux. Même s'ils font amende honorable dès le 7 mai, ils resteront lourdement responsables, voire coupables de la déliquescence de la tradition républicaine française, par leur inadmissible cautionnement de ces dérives sectaires, exclusives et populistes. 

Et Mélanchon ?

Du côté du FdG, Mélanchon n'aurait jamais fait 11% sans les 5 ans de Sarkozye, ce pour les mêmes raisons que celles qui ont poussé les Français vers le FN en y ajoutant les déceptions du socialisme au pouvoir. Mais ne nous y trompons pas, le FdG n'a pas grand chose à voir avec le PC de Marchais, aux ordres de Moscou. Il n'est plus question dans le discours du FdG de faire la révolution et d'instaurer la dictature du prolétariat. Ces illusions sont mortes avec la chute du Mur et l'effondrement du bloc soviétique. Le FdG n'est que le miroir gauche du FN, son contre-pouvoir en quelque sorte, mais sans le dogme nationaliste, xénophobe et ségrégationniste. Au fond, ce que veulent le FN et le FdG est assez similaire : un profond changement des structures de la République, un gros coup de balais sur la Vème, un retour à la probité et à la morale en politique, bref, l'anti-sytème actuel par définition. Seuls les moyens d'y parvenir sont différents, et par là même, leurs conséquences sociales, avec une France métissée, tolérante et ouverte du côté de Mélanchon et une France pure, blanche, chrétienne et ordrée du côté de Le Pen.

Le report des voix au second tour.

Alors que le report des voix des éliminés du 1er tour sont généralement très prévisible : report massif sur le gagnant de sa sensibilité politique ou abstention idéologique, il est cette fois nettement moins prévisible à droite, à cause de la rupture du fameux cordon sanitaire cher à Chirac. D'où la fébrilité pour ne pas dire l'angoisse qui suinte du côté de l'UMP. D'une part, le FN a également attiré cette fois nombre d'électeurs de gauche, mais la détestation de Sarkozy pèse plus lourd que la volonté d'abstention idéologique habituelle. La rhétorique très entendue à droite depuis le 22 avril et qui consiste à affirmer que la droite, tous courants additionnés, est majoritaire en France, relève de la cécité ou de la méthode Coué, ou encore de l'escroquerie intellectuelle.

Quel est le poids du FN à droite ?

Ce raisonnement de la droite majoritaire fait abstraction du fait que d'une part 20 à 30% des électeurs frontistes sont issus de la gauche et de l'extrême-gauche déçue, et d'autre part que les purs et durs du FN ne sont pas des républicains, mais des nostalgiques, qui de la monarchie, qui de l'empire (colonial ou non), qui de la peste brune, soit des nationalistes pur sucre rêvant d'une France qui n'existe plus depuis 1848 et, plus près de nous, depuis la fin du colonialisme. Ce FN là est ségrégationniste, raciste, xénophobe et ne pense la société française que comme une élite qui impose sa volonté, sa grandeur (et sa conception du bonheur) à une population d'esclaves aux ordres devant être heureux de travailler (dur), d'avoir un toit (en location) et le droit d'applaudir le/la chef(fe) le 14 juillet, ce pour autant que cette date reste dans le calendrier frontiste, une fois la République mise à terre. 

En outre, les Frontistes (FN) de gauche, qui ont surtout exprimé leur ras-le-bol de Nicolas I, vont en majeure partie soit se reporter sur Hollande à la fois par détestation du monarque en place et par réflexe politique, soit s'abstenir. Si l'on peut passer du PC au FN sans trop de problème, idéologie révolutionnaire oblige, je vois le passage PS/PC-FN-UMP comme une impossibilité, un non-sens dogmatique. En revanche, l'aller-retour UMP-FN-UMP est simple et facile, il s'agit juste d'un retour à la source, au biberon de la pensée droitière. Dans ce contexte, je ne vois pas plus de la moitié des Frontistes basculer vers Sarkozy. Les purs, les électeurs historique du FN devraient s'abstenir, ce d'autant plus qu'ils savent que c'est cuit pour Sarkozy et que plus son score sera faible, plus les chances du FN de dépecer l'UMP sur les ruines du 6 mai seront élevées. 

Du côté du FdG et des Mélanchonistes, c'est clair depuis le 22 avril, c'est le Tout-Sauf-Sarkozy qui prime et devrait assurer au moins 90% des voix à Hollande. Là aussi, idéologiquement, je vois une impossibilité pour un électeur FdG sincère d'envisager accorder sa voix à Sarkozy. Quant aux reliquats des voix "vertes", "anti-capitalistes" ou "trotskistes", elles pèsent tellement peu qu'elles sont presque insignifiantes, même si elles devraient se reporter au moins pour moitié sur Hollande, le reste allant à la pêche, comme le veut la coutume française.

Partant, la droite française aujourd'hui ce sont les 27% de Sarkozy, les 9% de Bayrou et une petite moitié du FN, soit 9%, au total 45% de l'électorat. Sauf forte abstention ou désistement au FdG, Sarkozy est largement battu, ce en tenant compte que la totalité des électeurs du Modem se reportent sur Sarkozy, ce qui est une vue de l'esprit. Logiquement, Sarkozy devrait atteindre entre 40 et 45% des suffrages, sauf si l'abstention devait être élevée à gauche, ce qui est peu probable, compte tenu de l'enjeu 2012.

 Et en Suisse...

Quand bien même la droite nationaliste et xénophobe (l'UDC - peu ou prou notre FN helvétique) représente 30% de l'électorat (1er parti du pays), les deux tiers de la classe politique traditionnelle (gauche, centre et droite) sont capables de se mettre d'accord lorsqu'il le faut absolument, pour barrer la route aux dérives et velléités de l'UDC. Ici, cela s'appelle le compromis (maître mot de la politique suisse). Ainsi, bien que 1er parti du pays, l'UDC ne possède qu'un seul ministre (sur 7 en tout) et encore s'agit-il d'une personne fade et sans aucune envergure à qui on laisse faire mumuse avec les militaires et les sportifs. 

Notre gouvernement représente les forces principales du pays au prorata de leur présence au Conseil National (votre Assemble Nationale). Malgré les velléités de l'UDC de changer le système et d'imposer une gouvernance de type hexagonal (bipolarité avec le moins d'alternance possible), nos 7 "sages" comme on les appelle ici doivent en permanence trouver des compromis pour gouverner et donc prendre des décisions qui contentent (ou mécontentent, c'est selon) la majorité de la population. Ainsi, notre gouvernement compte 1 UDC somnolant (FN), 3 radicaux-libéraux (UMP républicaine), 1 centriste (Modem) et 2 socialistes. Quand bien même les tentatives de "putsch" de l'UDC se répètent de législature en législature, la coalition républicaine tient bon, du moins jusqu'ici. 

C'est la raison pour laquelle François Bayrou est plutôt très populaire chez nous, à cause de son pragmatisme, de sa modération et de sa lucidité face aux enjeux et problèmes. Ce sera le sujet de mon prochain billet.

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