6 avril 2020 - Jour 21

Chronique de confinement - Jour 21

Ces images, nous les avons vues à maintes reprises aux informations, elles nous sont familières depuis l’épidémie de SRAS de 2002-2003 en Asie. Elles donnent l’impression de sortir d’un film catastrophe mal monté, mal sonorisé, mal éclairé. Je veux parler de ces images de foules de gens portant un masque de protection dans l’espace public. Plus les recherches avancent, plus l’identification des modes de transmission du virus s’affinent et la question est maintenant sérieusement posée de savoir si le Covid-19 ne se transmet pas du simple fait que nous respirons comme le suggèrent plusieurs articles de presse, dont un dans le journal suisse Le Temps. Dès lors il semble évident que nous devrons rapidement tous porter un masque dès que nous sortirons de chez nous. 

Enfin, quand je dis rapidement, c’est une façon de parler, ça dépendra surtout de la disponibilité des fameux masques FFP2, bien connus de celles et ceux qui bricolent ou travaillent dans des environnements agressifs pour les voies respiratoires. Même les masques dits de chirurgien manquent cruellement, le problème étant que ces masques (FFP1-2-3) ont une durée d’efficacité de trois à quatre heures. Si l’on entend en fournir à l’ensemble de la population, ce sont des milliards de masques qu’il faudrait produire quotidiennement alors que les sites de production ne parviennent déjà pas à en fournir à l’ensemble du personnel soignant au contact des malades. Une véritable guerre des masques a débuté, certains pays proposant jusqu’à quatre fois le prix de base pour se les approprier. Autre problème, ces masques sont fabriqués pour la plupart en Chine, pour d’évidentes raisons de coûts. Comme la Chine semble devoir affronter une seconde vague épidémique, on peut raisonnablement penser qu’ils réquisitionneront ce qu’ils produisent en priorité pour leur propre usage. 

Mais admettons que d’ici un mois, des pays comme la Suisse ou la France puissent fournir assez de masques à tout le monde pour permettre à la population de sortir du confinement, on se dirige donc vers une société masquée, à l’exception de la sphère privée. Je plains les fabricants de rouge-à-lèvre et de dentifrice « ultra white ». Les cérémonies des Césars et Oscars vont être vraiment glamour et je vous laisse imaginer une représentation masquée de Roméo et Juliette ou un concert des Rolling Stones version Covid-19. J’imagine mal une société où les préliminaires amoureux commenceront par une présentation en règle d’un certificat médical et où un baiser torride débutera un démasquage sensuel. Franchement, vous voyez Gabin dire à Michèle Morgan « T’as un beau masque, tu sais ? ». La collection d’estampes japonaise, accessoire de séduction désuet bientôt remplacé par “dis, ça t’intéresse de voir ma collection de masques chirurgicaux ?”. Le prochain carnaval de Venise va avoir de la gueule en version FFP2. Le seul avantage que j’y vois, c’est qu’on s’épargnera les haleines de chacal de certains. Je suis d’accord, ça fait léger, comme avantage.

Plaisanterie mise à part, je vois arriver cette mesure du port obligatoire avec une certaine angoisse, pour ne pas dire une angoisse certaine. A titre personnel, mais je parle aussi au nom de toutes celles et tous ceux qui comme moi souffrent d’une déficience auditive importante, le port du masque généralisé va consister en une descente aux enfers. Tout le monde inconsciemment récupère une partie des conversations en lisant sur les lèvres de son interlocuteur, mais pour les malentendants sévères, la lecture labiale est la seule possibilité de pouvoir comprendre les personnes avec qui ils parlent. C’est mon cas et je suis loin d’être le seul. Pour moi, pour nous, c’est quasi la fin de la vie sociale, alors qu’elle est déjà bien diminuée en situation normale. Mais ce n’est pas tout. Notre vie quotidienne va devenir un parcours du combattant. Comment pouvoir interagir simplement avec qui que ce soit s’il est impossible de les comprendre ? Je dois déjà systématiquement déléguer mes rares coups de fil à une personne bien entendante, alors si je dois aussi envoyer, ou me faire accompagner par des gens dans les commerces et les administrations, je vais tout simplement devenir fou.  Et ce sans parler de l’aspect psychologique de devoir vivre une telle situation au quotidien pour une durée indéterminée. Je sens que mon psy va pouvoir changer de Ferrari tous les six mois. 

Et ce sera tout pour aujourd’hui, à demain.

Une vision du futur ? Non, ça se passe ici et maintenant :

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