L'homosexualité en Russie : hier et aujourd'hui

C’est la loi anti-propagande homosexuelle en Russie qui a fait germer dans l’esprit du réalisateur Jonathan Taieb l’idée de son dernier long métrage, Stand, sorti le 24 juin.

C’est la loi anti-propagande homosexuelle en Russie qui a fait germer dans l’esprit du réalisateur Jonathan Taieb l’idée de son dernier long métrage, Stand, sorti le 24 juin.


 Le 30 juin 2013, le Parlement russe adoptait une loi punissant toute propagande homosexuelle devant mineur, criminalisant ainsi à nouveau l’homosexualité alors que cette loi n’était plus en vigueur depuis vingt ans. Stand est inspiré des attaques contre les homosexuels, conséquences directes de cette nouvelle loi contre l’homosexualité. Au travers d’une fiction, il donne un éclairage sur la condition des homosexuels dans la Russie d’aujourd’hui. Stand fournit l’occasion d’ouvrir les yeux sur ce phénomène de société et plus largement de s’intéresser à l’histoire de la législation sur l’homosexualité dans ce pays.

 

Quelques périodes de tolérance dans un climat de condamnation

 En 1922, les Bolchéviques initient une approche juridique nouvelle du genre et de la sexualité. Le Code pénal dépénalise en particulier la sodomie et évite pratiquement toute référence à l’orientation sexuelle pour les crimes sexuels. Mais avec l’arrivée de Staline, dès 1934, l’homosexualité est considérée comme un crime. Les homosexuels subissent le même sort que les juifs, roms, dissidents. Ils sont victimes des Grandes Purges de 1937-1938 et sont envoyés au Goulag. A partir de la fin des années 80 et jusqu’en 1993, un millier de personnes sont arrêtés tous les ans sous le chef d’accusation d’homosexualité en URSS puis en Russie. Certains d’entre eux seront libérés en 1993. A cette date, Le président Boris Eltsine qui souhaite que la Russie rejoigne le Conseil de l’Europ, décide de légaliser l’homosexualité. Rappelons que la tolérance vis-à-vis des homosexuels était déjà plus importante à la fin des années 80 et au début des années 90. Un groupe d’information, le Gueï Laboratoria, démantelé très vite par le KGB, avait pu se créer. On avait également pu constater l’apparition d’associations, de journaux, de militants homosexuels. Il n’en reste pas moins que les adversaires de « démocrates sexuels » dans les années 90 n’hésitent pas à décrire ces dernières comme des personnes dévoyées et influencées par les mœurs occidentales. Le pouvoir russe de l’époque cherche ainsi à en faire une des causes des difficultés économiques qui touchent alors une grande partie de la population russe. Le régime s’érige en chantre d’une Russie unie, traditionnelle, sans conflits. Il se veut le pilier de la lutte contre la « déviation » occidentale, dont l’homosexualité serait une des conséquences.

 

De toute évidence, c’est aujourd’hui encore ce que cherche Vladimir Poutine. Il sonne le glas de deux décennies de relative tolérance vis-à-vis des homosexuels. Le régime actuel rejette l’héritage des années 20. Il met en avant la famille  « traditionnelle », la religion, autant d’arguments pour condamner l’homosexualité. Cruelle ironie quand on sait qu’aujourd’hui, la plupart des familles russes dites « traditionnelles » sont des familles monoparentales.

 

Les conséquences d’une loi rétrograde

La promulgation de la loi contre les homosexuels en 2013 a déclenché des comportements et des discours violents au sein de la population, quelle que soit la catégorie sociale ou la tranche d’âge.

Les attaques, le harcèlement et les discriminations contre les gays, lesbiens et transgenres ont considérablement augmenté. Les groupes de « vigilance anti-gay » apparus fin 2012 se sont multipliés. Ces derniers traquent les homosexuels sur Internet, les assimilant entre autres aux pédophiles.

Un de leurs modus-operandi consiste à donner de faux rendez-vous galants à de jeunes garçons ou adultes avant de les humilier sous l’objectif d’une caméra et de diffuser les vidéos sur la toile. Le film Stand met en relief la nouvelle période noire que vit la communauté LGBTI en Russie.

 

Celle-ci ne se sent ni libre ni en sécurité en Russie. Les lois de 2013 n’ont fait qu’accroître ce sentiment.

 

Olga Baranova, 37 ans, vit à Moscou. Directrice d’une agence de publicité, elle s’est mariée avec sa compagne aux Etats-Unis. Elles ont adopté un enfant et s’inquiètent de la tournure que prennent les événements. Olga explique que ce ne sont pas seulement les lois qui ont renforcé l’homophobie au sein de la population russe. La politique d’Etat fait en effet un travail de sape et de répression au quotidien. Membre de plusieurs associations, créatrice et administratrice de la page LGBT Russe sur Facebook, Olga Baranova continue à militer dans son pays pour que les mentalités évoluent. Dimitri, originaire de Briansk, a poursuivi ses études supérieures à Orel, petite ville d’environ 320 000 habitants, au sud-ouest de Moscou. C’est là qu’il a vécu sa première expérience homosexuelle. A cette époque, il a décidé de déménager à Moscou, pour se fondre dans la masse, passer inaperçu. Victime d’agressions homophobes, il s’est finalement expatrié en France où il se sent libre mais reste peu optimiste quant au sort réservé à la communauté LGBTI dans son pays natal.

 

Des personnalités et des associations engagées dans la lutte contre l’homophobie

 Au premier chef, Amnesty International : cette ONGI (1) défend les droits humains. A ce titre, elle soutient que «toute personne, quelle que soit son orientation sexuelle ou son identité de genre, doit avoir accès à tous les droits énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH),  dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques ainsi que dans le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.» Amnesty International dont les modes d’intervention historiques sont des manifestations, des pétitions, des lettres de pression, a créé un service événements et actions culturelles afin de donner une visibilité à ses actions dans le champ culturel. L’ONGI apporte ainsi son soutien à des œuvres artistiques telles les films Stand (2015) ou La Parade de Srdjan Dragojevic (2013). Ivan Guibert, directeur du service, explique qu’à côté des discours rationnels d’Amnesty International, la forme sensible d’œuvres culturelles est un bon moyen de faire passer les messages et d’en élargir l’audience. Les associations Inter-LGBT et Russie-Libertés sont très présentes sur ce terrain. Alexis Prokopiev, président de Russie-Libertés et Arnaud Gauthier, porte-parole aux questions internationales, Inter-LGBT ont d’ailleurs écrit Les autres visages de la Russie en collaboration avec Johann Bihr, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale chez Reporters Sans Frontière. Inter-LGBT et Russie-Libertés soutiennent des projets culturels, tels que le film Stand de Jonathan Taieb. Russie-Libertés organise des conférences, publie des rapports sur la corruption en Russie et sur les pratiques du gouvernement de Poutine. Inter-LGBT a une action ciblée sur les problèmes que peut rencontrer la communauté LGBT.

 

 Outre Jonathan Taïeb, réalisateur de Stand d’autres créateurs et artistes sont engagés dans la lutte contre l’homophobie. Anaïs Sartini, réalisatrice du court-métrage Spasibo (2012) a d’ailleurs reçu le Prix Spécial des Droits Humains 2012 au Festival Cinéma et Droits Humains Amnesty International de Paris. Macha Limonchik, actrice canadienne dont les grands-parents paternels sont ukrainiens, est porte-parole de GRIS Montréal (Groupe de Recherche et d’Intervention Sociale) dont » la mission générale est de favoriser une meilleure connaissance des réalités homosexuelles et bisexuelles et de faciliter l'intégration des gais, lesbiennes, bisexuels et bisexuelles dans la société. »

Julie Braun

(1) Organisation Non Gouvernementale Internationale

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