La question du Syndrome d’Aliénation Parentale

Il y a quelques mois, lefigaro.fr a publié une interview de J-P Cambefort, psychologue, pour son livre Famille éclatée, enfants manipulés. L'aliénation parentale chez Albin Michel. Le cœur du livre ? Le syndrome d’aliénation parentale. Bref rappel historique et précisions scientifiques pour décrypter ce concept et montrer ses dangers.

En juin 2016, le site internet du figaro a publié une interview d’un psychologue, Jean-Pierre Cambefort, en promotion pour la sortie de son livre Famille éclatée, enfants manipulés. L'aliénation parentale chez Albin Michel. Celle-ci est très courte et centrée sur ce qui semble être le cœur du livre de Monsieur Cambefort : le syndrome d’aliénation parentale (SAP). Un bref rappel historique et quelques précisions scientifiques devraient suffire à décrypter ce concept, montrer ses dangers pour comprendre pourquoi il n’est pas reconnu par la communauté scientifique et pourquoi il vaudrait mieux que cela reste ainsi.

 

Au commencement, il y a le Docteur Richard Gardner.

Monsieur Cambefort fait donc référence explicitement aux travaux du psychiatre américain « père » du SAP : Richard Gardner. L’homme qui a exercé pendant la seconde moitié du XXème siècle aux Etats-Unis s’est fait connaitre des professionnels de l’enfance et des victimes d’actes pédophiles en se voyant régulièrement cité dans les plaidoiries défendant les personnes accusées de pédophilie ou d’autres violences familiales. Voyons pourquoi.

Le docteur Gardner appartient en effet à ces auteurs qui tentent de justifier et légitimer des thèses a priori indéfendables par le truchement des sciences humaines. C’est ce qu’il fait par exemple lorsqu’il définit la pédophilie comme une pratique « naturelle de la sexualité humaine » et qu’il invite les tribunaux à ne pas incarcérer les personnes reconnues coupables d’actes pédophiles sous peine de ne pas les aider et de traumatiser encore plus les enfants. Les petites mécaniques du discours pervers sont bien présentes chez le psychiatre américain : pseudo-logique et retournement des rapports où le coupable devient victime et la justice responsable du traumatisme. Il faut s’y habituer puisque tout le raisonnement de R. Gardner est construit selon cette rhétorique.

L’origine du concept est donc douteuse. Essayons de ne pas nous arrêter là pour comprendre les enjeux du débat et s’assurer de ne pas tomber dans les nombreux pièges dans lesquels cette pensée nous entraine.

 

L’aliénation parentale : malhonnêteté clinique et faiblesse théorique.

C’est en 1985 que le Dr Gardner commence à évoquer ce syndrome. Il nous dit baser son raisonnement sur une évidence : les enfants peuvent ressentir de la colère ou de la haine vis-à-vis d’un parent plus que d’un autre. Ceci ferait même partie du processus normal du développement. Rendez-vous compte : une révolution des théories éducative est en marche… Cette antipathie spécifique pourrait aussi être induite par l’un des parents alors que l’enfant serait témoin de désaccords entre eux, notamment concernant les valeurs éducatives. L’enfant serait alors pris dans un mouvement intrafamilial plus ou moins conscient de dénigrement d’un parent par un autre. Tout cela, il l’appelle l’aliénation parentale. Pourtant, déjà la faiblesse conceptuelle pose problème.

En effet, que veut dire le terme d’aliénation ? Etre aliéné, c’est être étranger à soi-même. Autrement dit, la personne aliénée cède à un autre une partie au moins de sa puissance. C’est une notion juridique et politique qui nous place dans le cadre du contrat social. En tant que citoyen, je suis aliéné aux lois de l’Etat qui me gouverne. C’est une des conditions de possibilité d’une vie en commun stable et sécurisante : pour sortir d’un état de nature – plus ou moins violent selon qu’on le définisse avec Hobbes ou Rousseau, mais toujours en contradiction avec la société – hommes et femmes s’aliènent à des principes fondamentaux pour vire ensemble et se protéger les uns les autres, les uns aux autres.

C’est un concept difficile parce que souvent trop large et peu précis. Ce qu’en dit Hegel peut malgré tout nous être utile ici. Sans entrer dans les détails, il en fait dans La Phénoménologie de l’Esprit un concept dynamique où l’aliénation est un moment dans un processus de libération, de formation de soi. C’est une nécessité pour l’esprit afin de s’affirmer comme Esprit libre.

Deux petits paragraphes et nous voilà déjà très éloigné de la définition du Dr Gardner… En effet, le ver était dès le début dans le fruit : pour mieux nous perdre, quoi de mieux que de changer les définitions ? Ainsi, si l’on voulait intégrer le concept d’aliénation en psychologie, il pourrait permettre de parler de l’intégration progressive de l’enfant dans son groupe social. Si l’on admet cette vision hégélienne de l’aliénation adaptée – certes trop rapidement ici – à la psychologie et à l’éducation, on pourrait proposer l’idée que l’enfant se soumet aux règles qui donnent du sens au monde dans lequel il vit. Ses figures d’attachement jouent certes un rôle central mais elles ne sont pas les seules : les parents restent les premiers agents de transmission de cette Culture bien que l’enfant en rencontre beaucoup d’autres dès son plus jeune âge. La famille, l’école, les amis, les médias… il intègre implicitement cette aliénation puisqu’elle lui est nécessaire : pour exister, l’être a besoin d’un autre, d’être reconnu pourrait-on dire en référence à Lacan, et donc de partager avec lui un même langage, les mêmes symboles.

L’aliénation parentale, si elle devait avoir un sens, devrait donc faire référence à cette intériorisation progressive de cette structure symbolique, de sa Culture dirait Hegel, en insistant – après tout pourquoi pas – sur le rôle spécifique des parents dans ce développement. Ce concept pourrait être très riche puisque décrivant la maturation progressive d’un être qui intériorise les éléments du monde qui l’entoure pour se forger sa propre voie. Mais ce n’est évidemment pas ce que dit le Dr Gardner. En effet, si l’on suit son raisonnement, l’aliénation s’en trouve réduite, dans son aspect normal, à la colère d’un enfant face à l’autorité de son parent. Autrement dit, dans la pensée de Gardner, on évolue dans un non sens stérile où les concepts sont vidés, rincés et n’en reste qu’un vague souvenir, suffisamment pour faire illusion et tromper les lecteurs inattentifs. Au revoir construction existentielle de l’être, complexités de l’âme humaine… Gardner fait de l’aliénation une tromperie, une histoire de puissance d’un parent sur son enfant. Son but n’est évidemment pas de montrer la complexité des relations humaines, mais bien se savonner la planche sur laquelle il a prévu de nous faire marcher avec ce qui va suivre : le tout aussi fumeux que fameux syndrome d’aliénation parentale.

 

Le syndrome d’aliénation parentale ou comment pathologiser le discours des victimes.

Dès le départ donc, il y a tromperie. Pourtant, le psychiatre américain ne s’arrête pas là et développe son concept en y ajoutant une dimension pathologique. Il lui faut, en effet, expliquer une augmentation qu’il aurait observée dans les années 1980 des plaintes d’abus sexuels pédophiles intrafamiliaux révélés lors de divorces. Ainsi, selon Richard Gardner, lorsqu’un enfant accuse un de ses parents d’attouchement ou de viol et que cette plainte intervient en parallèle d’un divorce, les professionnels devraient suspecter le développement d’une pathologie entre la mère (nécessairement perverse) et l’enfant (du coup aliéné) contre le père (victime de calomnie, le pauvre). Vous noterez peut-être l’apparition soudaine des termes « mère » et « père ». C’est en effet que le Dr Gardner avance que 80% des parents aliénants seraient des femmes (ce chiffre est d’ailleurs repris par Jean-Pierre Cambefort). Le chiffre est lancé comme cela, sans aucun fondement sérieux ni aucune étude de cohorte pour le soutenir. Ce n’est pas vraiment étonnant puisqu’il n’en existe pas ! Peu importe : je vous rappelle que depuis le début nous évoluons en pleine pseudo-réalité. Dans le monde de Monsieur Gardner, les bourreaux sont à 80% des femmes, suffisamment perverses et manipulatrices pour vous faire croire le contraire. De là à penser que cette proportion est valable pour la population générale, Monsieur Gardner nous laisse faire le pas. Un vrai gentleman ce docteur…

Pourtant, des études scientifiques et sérieuses, il y en a. En 2003, le ministère de la justice canadien montre que les situations dans lesquelles il serait possible de parler d’aliénation pathologique ne représenteraient que 0.4% des situations conflictuelles. Il y a aussi Nancy Thoennes et Patricia G. Tjaden qui montrent en 1990 que les fausses allégations de pédophilies ne sont qu’une minorité des cas de plaintes et qu’il n’y a pas de lien entre sexe du parent accusateur et accusation mensongère. En revanche, en 2000, il était recensé par l'Observatoire national de l'action sociale décentralisée que les femmes pédophiles représentaient seulement 3,18% de la population pédophile. Bien que ces chiffres soient à étudier plus profondément, il y a malgré tout bien lieu de remettre en cause le bien fondé de ces 80% de femmes perverses aliénantes, accusatrices délirantes et malveillantes.

C’est qu’avec R. Gardner nous sommes plus proches des articles du Nouveau Détective que de la science. Et cela peut fonctionner : notre petit voyeurisme commun pêche souvent par fainéantise et se délecte plus facilement de l’atrocité de la situation que de l’exigence du travail intellectuel exigé par les sciences humaines. En effet, être accusé à tort de ce genre de crime du fait de manipulations perverses de son ex-femme est un cauchemar que personne ne souhaite vivre. Mais le problème ne se situe pas là. En effet, ce que dit Gardner va bien au-delà : il tente de nous faire croire par un truchement pervers de la réalité et en s’appuyant sur des statistiques délirantes que derrière les accusations de pédophilie se cachent non pas des prédateurs sexuels mais des femmes perverses. C’est bien là ce à quoi sert ce faux syndrome.

Ainsi, si l’on regarde la clinique avec un minimum de méthode et de quelques principes fondateurs pour nous aider à penser, ce SAP apparaît très vite comme stupide et dangereux. Les cliniciens doivent absolument faire attention à ne pas brader leur pensée et toujours s’assurer de la validation clinique des théories avancées. En d’autres termes, il faut se poser des questions comme : est-ce que ce que j’avance est valide sur le terrain ? Est-ce que ma théorie explique la clinique de manière juste, c’est-à-dire en reliant les concepts et les faits réels de la manière la plus simple et la plus complète ? Et c’est justement là que le SAP blesse : la théorie ne révèle rien de la clinique.

Sensationnel contre vérité scientifique. Scoop contre réalité complexe et difficile à saisir. R. Gardner nous raconte un roman de gare alors que nous avons besoin d’outils sérieux pour comprendre les enjeux complexes qui régissent les liens familiaux. Il est intéressant malgré tout de voir combien ce type de discours fonctionne et « fait mouche » alors même qu’il peut être en totale contradiction avec la réalité, et ce même chez les professionnels concernés (psychologues, médecins, juges..). Nous retrouvons les mêmes fonctionnements avec les violences conjugales : alors que c’est une violence de genre, que des centaines de femmes meurent chaque année sous les coups de leurs conjoints, il suffira d’un seul exemple d’homme battu pour que la haine et l’effroi publique s’abattent sur ces femmes violentes et perverses pendant que l’on plaindra ces hommes victimes incompris, honteux et silencieux. Ils bénéficient pourtant d’une couverture médiatique qu’aucune femme victime ne pourra jamais même rêver. 

 

Au final, pas de reconnaissance de la communauté scientifique internationale.

Malgré un réseau très actif et des tentatives ininterrompues de crédibiliser le SAP, la communauté scientifique internationale tient bon et refuse de l’inscrire dans les manuels de psychopathologie. L'American Academy of Psychiatry and the Law s’est opposé à son inscription dans la cinquième et dernière version du DSM (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) après avoir dénoncé des pressions de la part d’un lobby pro-SAP, notamment le Dr William Bernet comme le rapporte notamment le blog de Guillaume Leroy.

Si les professionnels les plus compétents semblent tous d’accord sur l’infondé d’un tel concept, il n’en reste pas moins très dangereux. En effet, aujourd’hui encore, nous retrouvons des évocations plus ou moins explicites dans des jugements, des comptes rendus d’expertises ou dans la presse grand public. Cette présence publique et médiatique est tout à fait dommageable puisqu’elle ne sert évidemment que les parents mal intentionnés. Il faudrait repenser en profondeur la formation des juges aux affaires familiales et des juges des enfants pour leur donner les outils de repérage indispensables à leur métier. Il leur faudrait pouvoir distinguer dans le discours et les arguments des parents ce qui relève du respect de la parole de leurs enfants de ce qui en est une négation. Il semble inacceptable que l’on puisse supprimer des droits de garde à des personnes qui tentent de protéger leurs enfants  

Le SAP est à comprendre dans cette démarche bien identifiée de protection d’un système masculiniste. En effet, ce faux syndrome fait du lien mère/enfant une pathologie, décrédibilise le discours des enfants et transforme les femmes en dangereuses perverses. Le contraste est saisissant lorsque l’on met en perspective l’indulgence prônée envers les pédophiles et la sévérité demandée pour ces femmes qui osent divorcer d’un mari accusé par son enfant de pédophilie par les défenseurs du SAP.   

En effet, en parlant d’un syndrome, le Dr Gardner tente de systématiser et de psychiatriser un lien entre pédophilie, divorce et perversion dans un sens assez précis où le pédophile n’est pas celui que l’on croit et la victime est le bourreau. La mère est une manipulatrice perverse ; le lien mère enfant représente un danger potentiel dont on doit se prévenir ; les hommes pédophiles sont des victimes qui n’ont rien fait. Là encore, le psychiatre américain renverse le monde presque à l’identique comme dans un tour de passe-passe qui nous fait peur, une fiction qu’on croit si facilement si l’on n’est pas assez attentif.

 

 

Liens :

http://sante.lefigaro.fr/actualite/2016/06/10/25083-divorce-lenfant-pris-otage-court-risque-seffondrer

- Richard Gardner, The Three Levels of Parental Alienation Syndrome Alienators (in press) (2003)

- The Evidentiary Admissibility of Parental The Evidentiary Admissibility of Parental Alienation Syndrome: Science, Law, and Policy Jennifer Hoult, J.D. (http://www.leadershipcouncil.org/docs/Hoult.pdf)

http://mauriceberger.net/wpmaurice/wp-content/uploads/2015/10/Le-SAP-un-concept-dangereux.pdf

- The extent, nature, and validity of sexual abuse allegations in custody/visitation disputes. (http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/2340426)

http://guillaumeleroy.blogspot.fr/2013/05/le-syndrome-dalienation-parentale-sapap.html

- http://www.universalis.fr/encyclopedie/pedophilie/5-donnees-statistiques-du-phenomene-en-france/

- http://guillaumeleroy.blogspot.fr/

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