Enseigner l'arabe et le breton dans un collège de Z.E.P.

Suite à l’article très intéressant de Giordan Henri, j’ai tenu à ressortir ce texte écrit en 2003 témoignant d’une expérience menée pendant 2 ans dans un collège de Z.E.P. (Zone d’Education Prioritaire) de Loire-Atlantique. Il s’agissait d’enseigner la langue arabe et la langue bretonne aux élèves volontaires des classes de 6ème et 5ème.

Durant les premières semaines suivant la rentrée scolaire, une enquête menée auprès des classes de 6ème et de 5ème a montré que, sur 300 élèves, 40 environ se déclaraient prêts à apprendre l’arabe et autant choisissaient le breton. Une vingtaine d’élèves se sont présentés à la première réunion qui, pour chacune des 2 langues, lançait le travail de l’année. Au mois de juin, malgré l’absence totale de contrainte puisque cet enseignement était facultatif, et malgré la concurrence du soutien placé dans le même créneau horaire (de 16 h 30 à 17 h 30), il en restait une douzaine d’un côté comme de l’autre.

L’enseignement de l’arabe standard, celui qu’on enseigne dans les établissements scolaires, était assuré par Béchir Seghier, proviseur en retraite du lycée de Tiaret en Algérie. L’enseignement du breton était assuré par moi-même ; je parle le dialecte de Cornouaille proche du vannetais, que j’ai enrichi progressivement par collectages (enregistrements soores) auprès des bretonnants et que je continue d’enrichir en animant régulièrement cours et stages de breton… Ces enseignements ont été assurés bénévolement, tout ceci faute de prise en charge par les instances officielles malgré la bonne volonté de notre chef d’établissement.

Un facteur d’intégration

La nouvelle que l’on enseignait l’arabe dans notre établissement s’est répandue parmi la communauté maghrébine du secteur. Des jeunes de la maison de quartier, située à un peu plus d’un kilomètre du collège, sont venus m’en demander la confirmation (nombre d’entre eux n’étaient pas scolarisés dans notre établissement). Enseigner l’arabe a été compris comme un signe fort de reconnaissance et comme un gage possible de réciprocité : « Si je m’intéresse à toi, toi aussi tu vas t’intéresser à moi, parce que je montre que tu existes ». Aller vers le savoir, c’est aller vers l’autre, avec souvent la crainte de l’inconnu, de la nouveauté, parfois la crainte de perdre son identité. Si, dès le départ, ce qui est le plus profond en soi a un statut, on se sentira beaucoup plus en confiance, et la confiance, ainsi que le postulat d’éducabilité sont les bases de la pédagogie. On ne construit rien de bon sur la méfiance. Or non seulement enseigner l’arabe facilitera ensuite l’apprentissage d’autres langues mais cela permettra de comprendre en profondeur ce qui concerne la civilisation où elle est enracinée : littérature (Amin Mahfouz par exemple pour ne citer que lui), les mathématiques (les arabes sont les inventeurs de l’algèbre), la musique, l’histoire (et notamment l’histoire de la religion musulmane) etc.

« Tu vas générer un ghetto d’Arabes ! »

                Parmi les critiques formulées à l’égard de cette expérience, j’ai entendu : « Tu vas générer un ghetto d’Arabes ! » Or, c’est l’inverse qui s’est produit : au cours d’arabe, il y avait autant d’enfants de familles françaises que d’enfants d’immigrés ; il faut croire que les jeunes issus de familles d’origine française se sont montrés très intéressés par l’approche de la langue de leurs copains Beurs. Par ailleurs, il faut bien constater que l’absence de l’enseignement de la langue arabe laisse le champ libre aux écoles coraniques du mercredi matin. On entend parler de la construction de mosquées et pas d’enseignement de la deuxième ou troisième langue parlée en France – la deuxième langue parlée étant d’ailleurs peut-être le berbère.

Ainsi, lors d’une journée « portes ouvertes au collège » de notre établissement, les élèves ont présenté un sketch en arabe… et là, pour la première fois, des mères maghrébines sont venues voir la prestation de leur enfant (avec foulard islamique ou non… et alors ?). J’ai essayé le peu d’arabe que j’avais eu le temps d’apprendre, vous imaginez leur fierté ! On s’aperçoit alors que les parents qui ne viennent pas au collège sont retenus par la crainte de donner une mauvaise image d’uex-mêmes, crainte de ne pas être à la hauteur car le sentiment de mal maîtriser le français et d’appartenir à un autre univers social et culturel. Ils ne veulent pas transmettre à leur tour ces complexes à leur enfant. Comme disait P.-J. Hélias : « Quand on est pauvre, on doit avoir de l’honneur, c’est notre seul bien ; les riches n’en ont pas besoin. »

                Les langues françaises bretonne sont les deux langues qui ont nourri et formé mon esprit, sur lesquelles s’est construite ma personnalité. Nier l’une où l’autre est pour moi une souffrance. Rien, jamais, ne pourra empêcher cette blessure de se rouvrir dès qu’une telle manifestation se manifeste. Si l’on pense que l’école a aussi pour mission de favoriser « l’intégration républicaine », elle doit aussi donner une place aux autres cultures, aux autres langues de France, dans le cadre strict d’une laïcité qui garantit l’égalité en reconnaissant les différences.

                Les écoles d’immersion Diwan ont suscité nombre de polémiques. Mais souvenons-nous qu’elles sont nées pour remédier à l’absence totale d’un enseignement digne de ce nom de la langue bretonne.

Et « le repli communautaire » ?

Il faut bien sûr rester vigilant vis-à-vis de la dérive communautaire… Mais comparer la situation explosive des Balkans avec la situation linguistique en France ne relève-t-il pas de la plus pure paranoïa jacobine ? C’est l’inverse que nous vivons : nous sommes dans un pays uni par une histoire et une culture commune. L’intégration républicaine a bien fonctionné : aujourd’hui en France, tout le monde parle français[1]. Plus, même, avec le développement de l’Europe, je vois nombre de mes compatriotes se replier sur eux-mêmes de crainte que la France ne soit plus cette entité « une et indivisible » qui les rassure. En quoi l’inquiétude devant l’expansionnisme de l’anglais justifie-t-il la méfiance à l’égard des langues dites « régionales » ?Un minoritaire doit-il trouver un plus minoritaire qu’il méprise ? et c’est le petit bretonnant, qui a vu nombre de locuteurs de sa langue passer de un million à deux cent cinquante mille en l’espace d’un siècle, qui doit réconforter le francophone démoralisé de voir que sa langue a perdu son statut de langue universelle.

En réalité, la Bretagne ainsi que l’Alsace ont voté « oui » à 60 % lors du référendum[2] pour l’europe, alors que le « oui » l’a emporté de peu dans toute la France. Ainsi, le « oui » est passé grâce aux régions périphériques du territoire, régions qui possèdent une langue régionale et qui ont une identité forte –vous avez dit « repli communautaire » ?

Certes, dans certains établissements on parle plus de dix langues : « On ne peut quand même pas toutes les enseigner ! ». Mais cet argument ne doit pas être un prétexte pour continuer à nier ou à simplement ignorer les autres langues parlées dans notre pays : c’est l’ignorance de l’autre qui provoque le repli communautaire. Et la lutte contre celui-ci passe par la reconnaissance de l’autre dans sa culture, donc en particulier par la reconnaissance de sa langue.

Ne pas donner un vrai statut aux langues de France, c’est les laisser mourir à petit feu. C’est hélas ce qui s’est produit lorsque j’ai quitté mon collège après ces deux années riches en expériences pour aller enseigner en lycée : l’enseignement du breton et de l’arabe a cessé faute de suivi, malgré l’intérêt manifesté par les élèves et leurs parents.

Stankig

Professeur de mathématiques en retraite

Ce texte est à replacer dans son contexte : il a été écrit en 2003 pour un public d’enseignants ; il a donc ainsi, à ma demande, été  « remanié » un peu par Pierre Madiot, professeur de français à l’époque et rédacteur en chef avec Françoise Carraud de la revue « Les cahiers pédagogiques », où cet article a été publié tel quel.

 


[1] Hormis quelques immigrants nouvellement arrivés… Mais justement, comment les aider à s’intégrer le mieux possible ? Voir les paragraphes précédents

[2] de 1993 !

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