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Billet de blog 11 déc. 2020

«L’unification microbienne du monde»

L'idée de « l'unification microbienne du monde », évoquée par Emmanuel Le Roy Ladurie dans sa leçon inaugurale au Collège de France, en 1973, prend un relief particulier et spectaculaire avec la Covid-19. Elle survient à un moment crucial de la longue histoire de la mondialisation et constitue un sujet de réflexion pour l’historien d'aujourd'hui et de demain.

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           Dans sa leçon inaugurale au Collège de France du 30 novembre 1973, Emmanuel Le Roy Ladurie évoquait les échanges humains au niveau planétaire depuis le XIIe siècle en attirant l’attention sur « la nébuleuse chinoise » en tant que point de départ d’un « marché commun des bacilles et des virus ». « Ce marché-là, disait-il, n’a pas cessé jusqu’à nos jours de fonctionner à l’insatisfaction générale », la peste noire de 1348 marquant le point d’orgue de cette sinistre symphonie dont le résultat fut « l’unification microbienne du monde, ainsi réalisée non sans dégâts, entre 1300 et 1650 » !

            Si l’image peut sembler quelque peu excessive (depuis, on sait que la peste noire est partie de l’Asie centrale, et non pas de la Chine), elle reste cependant significative d’une époque qui, avec les découvertes scientifiques et géographiques, a permis une avancée considérable en matière d’échanges entre les peuples du monde, tragédies microbiennes comprises. De surcroît, cette image peut se révéler instructive pour l’historien d’aujourd’hui (ou de demain) et sur sa façon de regarder la pandémie actuelle.

            Depuis la tristement fameuse peste du milieu de XIIIe siècle, si l’humanité a connu d’autres pandémies, aucune, cependant, n’a donné lieu à une uniformisation aussi impressionnante des comportements et des attitudes au niveau planétaire, à l’exception de la grippe espagnole : ce fut la catastrophe sanitaire la plus meurtrière depuis la Peste noire qui, entre avril 1918 et mai 1919, avec des répliques en 1920 et 1921, a causé environ cinquante millions de morts (chiffre discutable), soit 2,3 à 5 % de la population mondiale d’un milliard huit cent-soixante mille habitants à cette époque.

            Du coup, « l’unification microbienne du monde », pour reprendre les mots de l’auteur de Montaillou, village occitan et de l’histoire du climat, prend un relief particulier et spectaculaire avec la Covid-19 !

            Et pour cause ! Cette malédiction survient à un moment crucial de la longue histoire de la mondialisation. Il est en effet significatif que ce soit notre époque qui ait inventé – grosso modo après 1989, date symbolique s’il en est – le concept même de « mondialisation », pour les uns, ou de « globalisation », pour les autres, afin de définir les convergences à l’œuvre dans la culture et la civilisation. Ce phénomène exacerbé, sans précédent à l’échelle planétaire n’a pas été sans conséquences indésirables, lesquelles commencent à être évaluées, et dénoncées par des militants « alter-mondialistes », qui, par leur critique, participent eux-aussi au débat sur le « mondialisme ».  

            Dans ce contexte, la transmission et les conséquences de ce virus ramènent à « l’unification microbienne du monde » évoquée par l’historien des Annales.

            Car, jamais l’humanité n’a été à tel point au diapason dans la manière de vivre ses malheurs. Le porteur du masque est devenu son messager ! Certes, le personnage n’est pas nouveau. La couverture du numéro de septembre 2020 de L’Histoire le rappelle en publiant la photographie d’un couple londonien muni de masques contre l’épidémie de grippe des années 1930 ! Seuls les vêtements témoignent que l’image ne date pas de nos jours. Mais, entre le porteur de masque d’hier et celui d’aujourd’hui, il existe une différence majeure : loin d’être circonscrit à une seule ville, à un seul pays, le porteur de masque aujourd’hui s’est répandu sur tous les continents, au rythme de l’épidémie. Il est universel.

            La réalité quotidienne de la pandémie est partout presque identique, elle impose les mêmes « gestes barrières » et, plus ou moins, les mêmes mesures d’hygiène et de contrôle sanitaire. Partout, le monde vit en même temps les mêmes angoisses et ce, quelles que soient les spécificités culturelles nationales. Partout, l’actualité médiatique est obsessivement absorbée par les informations et les analyses sur le même sujet. Partout, la vie « normale » semble suspendue à l’attente du temps « d’après », mettant en place, pour survivre, des stratégies similaires de prudence ou de sortie du confinement : télétravail, visioconférences, etc.

            Avec le recul, l’historien de demain ne manquera sans doute pas de matière pour analyser cette pandémie et ses conséquences. Mais l’historien d’aujourd’hui ne peut s’empêcher d’observer un premier paradoxe de cette page de l’histoire vécue en direct, qui fait de 2020 l’année de la Covid : si la contagion est une source d’unification microbienne du monde, elle réveille simultanément – confinement oblige ! – les vieux démons de l’individualisme et du nationalisme, au point que la guerre elle-même ne s’est pas laissé trop attendre sans que les soldats qui s’affrontent actuellement dans le Haut-Karabakh portent… le masque !

            Stefan Lemny

Source : https://www.lhistoire.fr/parution/mensuel-475

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