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Billet de blog 17 août 2021

En t'avouant que tu nous manques...

Allain Leprest a mis fin à ses jours, le 15 août 2011. Avec lui s’'éteignait sans doute le dernier grand poète de la chanson française.

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Une voix éraillée, profonde, émouvante. Une silhouette en ombre chinoise. La dégaine de celui qui  "la voyait danser, danser, la gitane sur le paquet des cigarettes de papa" ; de celui qui voulait que "ce soit enfin demain la veille (...) le temps de finir la bouteille". On se souviendra d'Allain Leprest debout, dans un halo de lumière, face à son public. A ses côtés, un long piano noir, celui de Nathalie Miravette, de Jean-Louis Beydon ou de Léo Nissim. Frisson, spleen, chagrin, peur, doute, douceur, ce sont les animaux familiers d'un quotidien dont il a su se faire l'interprète. Allain Leprest est nu, l'émotion à fleur de mots, le "coeur en gyrophare".

"Naufragé de naissance"

Né le 3 juin 1954 dans le Cotentin, au moment où  "les femmes rongeaient leurs poings, leurs mecs allaient se battre". Il est fils de menuisier, enfant d'ouvrier, de la rue et des banlieues. "L'autocar du collège ne passant pas par Opéra", il commence donc à 18 ans un apprentissage de peintre en bâtiment. Un long chemin de tempêtes le mène néanmoins de son premier recueil de poèmes (Tralahurlette) au Printemps de Bourges, en 1985. "Je fais mes chansons, dira-t-il, comme mon père menuisier faisait ses chaises, en artisan exigeant et l'atelier du fils, c'est la rue, la banlieue, les journaux du matin". Interprète flamboyant "foudroyant" (Claude Nougaro)  Allain Leprest a "un mal énorme avec les temps musicaux" et avec la rigueur quils impliquent. Son art, il le veut fluide, en accord avec la vie et avec ses émotions. Ses inspirations : Brassens, Brel, Ferré, Ferrat. Ses armes : des crayons et du papier qui s'envole.

Les médias ne lui prêtent (presque) aucune attention. Leprest est un créateur, un inventeur, il refuse d'enfoncer des portes et de sourire bêtement aux caméras. Et puis surtout, c'est un fidèle des petites salles qu'il aime  et qui l'aiment, où il a fait ses premiers pas, avec lesquelles il ne cesse de dialoguer et de (se) chercher. Il reviendra ainsi souvent à L'Esprit Frappeur de Lutry (Suisse), la salle mythique d'Alain Nitchaeff : c'est là que certain.e.s d'entre nous ont eu la chance, le bonheur et le privilège de le rencontrer.

"J'habite des cieux sans bornes"

Militant communiste à la fibre libertaire, il avait clairement choisi son camp :  "On prête généralement au chanteur, vaguement, une sensibilité de gauche, un coeur qui battrait d'une manière presque physiologique à gauche, je pense que mon choix est un peu plus aigu". "Pacifiste
inconnu", allergique à toute forme d'autorité, profondément généreux, il défendra toujours les valeurs humaines essentielles : l'amour, la sensibilité aux émotions, le respect du vécu, le refus de ce qui nous écrase… Chanteur nostalgique non, mais orphelin d'un temps où l'engagement correspondait à un véritable horizon d'attente.

Il chantera Gagarine en écho à la chute finale du rêve soviétique, comme personne n'aurait pu le faire : "Des requins lèchent tes hublots / En haut, en bas, tout est à l'eau / En haut, en bas, tout est à vendre / T'ouvres un sourire sur ton scaphandre / Avec une clé d'boîte à sardines / Good bye Gagarine".

Très affaibli par un cancer du poumon, on le sentait au bout du chemin. Mais imperturbable, il poursuivait ses pérégrinations poétiques et musicales. Il continuait à se produire en public, usant parfois du pied de son micro comme d'une béquille, à l'écoute (et quelle écoute !) d'un temps qui n'était déjà plus le sien. On le disait en rémission.

    « Eh, señorita SEITA / Ce soir,
je vais craquer pour toi / Laccordéon de mes poumons /
Sur cette fine silhouette / Et ses castagnettes muettes / Dans la nuit
noire du goudron / Viens me donner à la tétine / Ces
paroles de nicotine / Qui mettent ma gorge au supplice / Quand cent
mille bouches te baisent / Du bout filtre jusquà la
braise / Dans un champ de papier maïs / Descend jusqu'au
fond du mégot / Chanter du rocko-flamenco / En grattant mes
cordes vocales / Danser les pieds nus dans la cendre / Allumer ma
bouche et entendre / Battre mon coeur de caporal / O belle brune qui se
fume / Dans ce siècle où tout se consume / Entre nos
doigts jaunes et se jette / O toi qui portera mon deuil / Demain
couché dans le cercueil / De mon étui de
cigarettes » (La Gitane).

(Article publié il y a dix ans suite à sa mort)

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