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Billet de blog 4 avril 2024

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La Russie est mauvaise — le problème, c’est que nous ne sommes pas beaucoup mieux

Coupables sont toujours les autres. L’Occident ressemble à une vierge offensée.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Chaque fois quand on parle de la guerre en Ukraine et de ses horreurs et on veut également discuter les erreurs de l’Occident qui ont contribué à produire les causes de cette guerre, la réponse des vaillants défenseurs des valeurs et de la civilisation occidentales — nous utilisons ici le mot “civilisation” même si, pour une raison quelconque, les défenseurs des valeurs occidentales d’aujourd’hui n’aiment pas beaucoup prononcer ce mot en public — est toujours la même : “Assez des mensonges et de la propagande du Kremlin, le seul responsable de cette guerre est Poutine, il n’y a pas d’autre responsable ! Vous voulez discréditer la confiance dans la démocratie, la liberté et les institutions occidentales !”.

C’est un refrain que nous entendons depuis au moins deux ans. Ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, suivent les affaires ukrainiennes depuis longtemps, entendent ces mêmes paroles depuis dix ans, sans que ceux qui les répètent à l’infini s’en lassent. Comme s’ils étaient animés par l’intelligence artificielle de ChatGPT qui n’éprouve pas la moindre gêne à répéter les banalités habituelles, au lieu d’un esprit de critique et d’observation normal et sain. L’Occident et en particulier les grands experts et intellectuels publics, la seule vraie conscience morale de notre temps, — c’est ainsi qu’ils se voient — ceux qui aujourd’hui font campagne pour la guerre et ont fait de la guerre en Ukraine la grande cause morale de notre temps, fermant les portes à toute négociation, à la simple mention de la possibilité de la complicité et de la responsabilité de l’Occident et en particulier de l’OTAN et du complexe militaro-industriel américain semblent avoir l’éblouissement d’une vierge offensée qui a été accusée d’impureté. Ils se comportent comme si la CIA et d’autres services de sécurité, dont la mission officielle n’est pas seulement l’espionnage mais aussi l’ingérence directe dans les affaires intérieures d’autres pays jugés hostiles ou ayant simplement besoin d’être “guidés”, étaient des organisations caritatives. Parler de la CIA dans un débat public en laisse plus d’un dans un geste de stupéfaction ostentatoire, comme si ces personnes n’avaient jamais entendu parler de la CIA et d’autres organisations de ce type et que mentionner leur nom reviendrait à se livrer à des théories conspirationnistes.

Personne ne doute que la Russie a attaqué l’Ukraine en février 2022. Poutine est certainement responsable de cette agression. Mais il faut replacer l’action de la Russie dans le contexte des conflits entre États dans un monde réel. Ici il y a non seulement les beaux principes du droit international et des droits de l’homme mais aussi la présence très matérielle de missiles, de chars, de soldats et d’armements appartenant à des forces hostiles. Le monde est hobbesien, c’est la force et la perception de la force des autres qui comptent. Comment les États-Unis ont-ils pu mener la guerre en Irak sans que leur autorité morale ne soit remise en cause ? Simplement parce qu’ils étaient les plus forts. Les plus forts peuvent être pardonnés pour presque tout.

L’Occident prétend avoir la justice universelle de son côté et s’arroge le droit de ne pas tenir compte des intérêts de sécurité militaire de l’autres par principe, par doctrine, parce qu’il était si puissant qu’il n’a pas à tenir compte des intérêts de qui que ce soit. Que feraient les États-Unis si le Mexique concluait une alliance militaire avec la Chine ? Comment les États-Unis réagiraient-ils à la place de la Russie ? 

L’Occident aime parler de principes sacro-saints et prêcher comme s’il était toujours certain que la morale est de son côté. Le problème de cette clarté morale inébranlable est que, bien qu’il s’agisse d’une qualité enviable qui donne à un homme une direction ferme dans sa ligne de conduite, dans le monde réel de la grande politique, les choses sont malheureusement toujours beaucoup plus compliquées. La Russie n’est pas la Croix-Rouge. Mais on ne peut pas faire comme si les guerres en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak, en Syrie, des guerres assez récentes et des épreuves de force de la part des États-Unis, n’avaient jamais eu lieu. À notre connaissance, ni les États-Unis ni l’Europe n’ont jamais présenté d’excuses à qui que ce soit pour ces catastrophes. Après tout, le plus important est toujours de projeter la force et la sécurité. Seuls les perdants hésitent, ont des doutes et des remords. Et ces guerres n’ont pas été des épisodes isolés, mais plutôt le résultat de processus systémiques. Les pays occidentaux ont montré ces dernières années qu’ils n’avaient pas de scrupules à utiliser la force. Dans un débat collectif sain et honnête, le fait de souligner ces éléments ne doit pas être immédiatement discrédité comme “singer la propagande du Kremlin”. Il s’agit d’un argument banal et, franchement, d’un argument bon marché de la part d’intellectuels de pacotille.

Mais malheureusement, nous sommes exposés à ce genre de discours tous les jours. Et la plupart du temps, nous devons même supporter les réprimandes de certains penseurs-réplicants institutionnels qui prétendent que la France et d’autres pays européens ont été trop conciliants avec la Russie au fil des ans. Quel tort la Russie avait-t-elle causé à la France, à l'Italie ou à l’Allemagne ? Pourquoi la France, l’Italie ou l’Allemagne auraient-elles dû être hostiles à la Russie ? Pourquoi l’Occident a-t-il décidé qu’il devait à tout prix s’emparer de l'Ukraine ? Et qu’on ne vienne pas dire que ce sont les Ukrainiens qui voulaient follement et désespérément rejoindre l’OTAN et que l’Europe serait même coupable de leur avoir fermé la porte au nez trop longtemps. Jusqu’en 2014, jusqu’à la “Révolution de la Dignité” ukrainienne, qui s’est déroulée avec le soutien moral, financier et organisationnel de l’Occident — UE, bonjour de Victoria Nuland ! —, les Ukrainiens étaient pour la plupart hostiles à l’OTAN. Mais les États-Unis avaient décidé que, tôt ou tard, l’Ukraine devrait elle aussi rejoindre l’alliance transatlantique. L’Europe, bonne écolière qu’elle est, malgré ses réserves, ne pouvait pas ne pas être d’accord. Après tout, l’Amérique vient de Mars, l’Europe de Vénus, les Américains créent la réalité, les Européens la poursuivent !

Le fait que l’expansion de l’OTAN constituait une menace pour la Russie était bien connu depuis longtemps. Pourtant, on a décidé d’ignorer toutes ces craintes, parce que l’Occident était trop fort et trop supérieur pour s’abaisser aux besoins des autres. Face à un Occident agressif et impénitent, la Russie s’est sentie menacée et a été contrainte de recourir à la force pour défendre ses intérêts nationaux. Il ne fait aucun doute qu’elle l’a fait de manière brutale et inhumaine. Le problème, c’est que “nous”, en Occident, ne faisons pas beaucoup mieux. Il est facile de lancer des dénonciations emphatiques contre de terribles dictatures dans des pays lointains. Il serait beaucoup plus courageux et responsable de se regarder soi-même et de critiquer le système de pouvoir dans lequel on vit. Mais il est impossible de le faire quand on fait partie de ce système.

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