« Laissez-nous entre nous », ou le socialisme à huis clos

Puisque Jean-Christophe Cambadélis a refusé tout débat public avec ses adversaires, j’avais décidé ce lundi soir d’assister à une « AG de motions », qui constitue en jargon socialiste le seul moment où il est possible d'assister à un débat de congrès, en l’occurrence devant les militants de la fédération du Val-de-Marne à Créteil. Mais même là, la présence de la presse ne va pas de soi.

Puisque Jean-Christophe Cambadélis a refusé tout débat public avec ses adversaires, j’avais décidé ce lundi soir d’assister à une « AG de motions », qui constitue en jargon socialiste le seul moment où il est possible d'assister à un débat de congrès, en l’occurrence devant les militants de la fédération du Val-de-Marne à Créteil. Mais même là, la présence de la presse ne va pas de soi.

C’est une spécificité du parti socialiste depuis la désignation de «Camba» à sa tête : désormais, tous les conseils nationaux se font à huis clos. Ce qui a obligé jusqu’ici le plumitif que je suis à faire le trottoir de la rue de l’université (celle de la salle Victor-Hugo de l’assemblée nationale, où se tient le «CN»), pour pouvoir rendre compte de l’actualité du PS. La situation n’est pas agréable, surtout en hiver, mais on a fini par prendre notre mal en patience, en se disant que bientôt viendrait le congrès. Et que, par définition, il s’agit d’un moment où le PS débat de ses orientations devant ses militants, mais aussi la société et les électeurs qui l’ont porté au pouvoir.

Passons sur le fait que le conseil national dit de « dépôt des motions », qui lance le congrès en présentant les textes d’orientations en concurrence, se soit encore tenu à huis clos (alors que les interventions étaient filmées puis diffusées en différé sur le site internet du parti), les débats militants allaient bientôt fleurir dans toute la France comme autant de socialistes épanouis…

Après avoir proposé de couvrir une série de ces débats, appelés donc «AG de motions» pour un article la semaine prochaine, avant le vote militant le 21 mai prochain, me voici donc à Créteil ce lundi soir pour enfin retrouver le plaisir d’assister à un débat entre socialistes sur l’avenir du socialisme (oui, j’admets le caractère un brin masochiste de cette phrase, mais au bout de sept ans à "solférinologiser", on s'attache forcément un peu). Assis en bord de rangée au milieu de la salle Georges-Duhamel, carnet et stylo à la main, je vois de loin mes collègues de La chaîne parlementaire et de l’Opinion se faire éconduire au début de la réunion. Et je commence à comprendre que c’est en fait tout le congrès qui serait censé se dérouler à huis clos…

 

© Emile Josselin



Pas repéré par la patrouille, je reste dans la salle à écouter Jean-Christophe Cambadélis (motion A), Marie-Noëlle Lienemann (motion B), Maryvonne Artis  (motion C) et Valérie Rabault (motion D) détailler leurs argumentaires, sans toutefois cacher ma prise de notes frénétique (le moment étant d'un coup tellement rare). En réalité, rien de différent des réunions de précédents congrès socialistes auxquelles j’ai pu assister par le passé. Des interventions polies des représentants de motion, des questions intéressantes d’une salle assez vide (une grosse centaine de personnes, dont une bonne part s'en ira progressivement), des réponses parfois évasives mais assez cohérentes avec les orientations définies…

Mais au bout d’un moment, c’est à mon tour de me voir signifier la porte. « C’est interne. Il faut nous laisser entre nous », me dit un militant que j’imagine cristollien. Je lui indique que le PS est le parti au pouvoir, que ses débats internes sont d'intérêt public, qu’un congrès est un événement que la presse a toute légitimité à suivre, que la transparence des débats a toujours été la marque du parti socialiste. Voyant bien que je ne parvenais pas à le convaincre, je lui indique finalement que je suis prêt à partir, mais uniquement manu militari, et qu’il faudrait assumer de sortir ainsi un journaliste d’une réunion somme toute assez banale. On me laisse tranquille.

Un deuxième militant approche. Même type d’échange, très poli, et qui se termine par une phrase d’agacement assez rigolote de sa part : « Oui, vous, vous invoquez la liberté de la presse, mais moi ce que je vous dis, vous vous en foutez ». Je tiens au passage à présenter mes excuses à ce deuxième militant pour l’avoir mis dans l’embarras par rapport à sa hiérarchie, mais il était en effet inconcevable de sortir de moi-même de cette salle. Pas tant en raison de liberté de la presse, celle-ci ne dépend fort heureusement pas du socialisme français, mais bien parce que j’ai trop avalé de couleuvres en me pliant aux précédents huis clos pour me laisser faire cette fois-ci.  

Le reste de la réunion se passe ensuite sans souci. Jusqu’à ce qu’un troisième larron ne vienne me voir. Cette fois-ci, j’ai droit au directeur de cabinet de Cambadélis, Maurice Braud. Même topo, qui se conclut par un conseil ma foi original : « Si vous voulez assister à nos réunions, vous n’avez qu’à prendre votre carte ». Sans doute une piste de travail intéressante pour parvenir aux 500 000 adhérents promis par Cambadélis en décembre dernier

Même réponse de ma part, courtoise mais nette : hors de question de quitter la salle de moi-même. Soulagement, le responsable du service d’ordre de Solférino, militant socialiste sincère et ayant la mémoire du PS d’antan toujours respectueux de la presse et de la publicité des débats, n’était présent que pour sourire et acquiescer à mes protestations.

Ultime signe de l’absurdité de l’oukase, on peut trouver un court compte-rendu de ladite réunion sur le site du Figaro, sans doute réalisé par un journaliste que les cerbères du « renouveau socialiste » n'auront pas réussi à identifier.

Pour notre part, nous entendions assister à au moins trois de ces réunions pour en faire un compte-rendu global, les interventions pouvant différer selon celui qui s’exprime au nom de chaque motion. Nous entendons toujours le faire, en espérant que le huis clos décrété à Créteil n’était qu’un excès de zèle irrationnel. Pour que les volontés « d’ouvrir les portes et les fenêtres du parti », ne soit plus un slogan éculé mais une réalité, au moins pour les journalistes politiques qui ont le malheur de vouloir s’intéresser aux débats internes d'un parti au pouvoir.

Sauf si, finalement, ce qu’il reste de militants socialistes préfère en effet qu’on les laisse entre eux.

 

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