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Billet de blog 24 mars 2013

«Mélenchon antisémite», ou la fabrique d'un buzz factice

Ce serait donc la nouveauté politique du week-end : Mélenchon userait d'un «vocabulaire des années 30», faisant de lui «un nouveau Marcel Déat», en estimant que le ministre des finances Pierre Moscovici penserait «dans la langue de la finance internationale». Cadres du PS et têtes d'affiche des réseaux sociaux ont aussitôt sonné l'alarme. Pourtant, pour qui a vécu la scène, la réalité des faits est nettement moins évidente.

Stéphane Alliès
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Ce serait donc la nouveauté politique du week-end : Mélenchon userait d'un «vocabulaire des années 30», faisant de lui «un nouveau Marcel Déat», en estimant que le ministre des finances Pierre Moscovici penserait «dans la langue de la finance internationale». Cadres du PS et têtes d'affiche des réseaux sociaux ont aussitôt sonné l'alarme. Pourtant, pour qui a vécu la scène, la réalité des faits est nettement moins évidente.

Ce samedi en fin d'après-midi, au Parc expo de Bordeaux, Mélenchon a convié une douzaine de journalistes à une bonne heure d'échanges, en marge du congrès de son Parti de gauche. Depuis la présidentielle, Mélenchon n'a plus le même rapport avec la presse. Désormais, il entretient une réelle acrimonie envers le monde médiatique. Auparavant, cela ne l'empêchait pas de converser longuement avec divers journalistes, expliquant ses stratégies et ses idées politiques, avec une sincérité qui le rendait singulier dans le monde politique. S'il conserve sa rancœur antimédiatique de la présidentielle, ce samedi, il avait retrouvé ses accents de franchise.

© S.A

Pendant cette grosse heure de discussion, Mélenchon a beaucoup parlé de l'euro. Et de son souhait de voir se former un «eurosud» avec les pays de l'arc méditerranéen, plutôt que de subir «l'euro merkelien». «Il ne faut pas une monnaie allemande pour les Français», s'exalte-t-il. Il ne supporte plus «la tradition capitularde des élites françaises», face à «une structure bureaucratique qui décide de serrer la gorge d'un peuple». Chypre, en l'occurrence, où le parlement nouvellement élu vient de refuser à l'unanimité le plan d'austérité de la troïka, faisant planer une menace d'exclusion de la zone euro (lire ici). «C'est un événement immense ! juge Mélenchon. Si ça passe là, ils vont se dire que ça pourra se repasser pour d'autres pays. Si on accepte ce qui est fait pour Chypre, on devrait l'accepter pour la France…»

Dans la continuité de sa démonstration, c'est là qu'est abordé Pierre Moscovici. Un peu plus tôt dans la matinée, le fidèle François Delapierre a compté le ministre des finances socialiste parmi «un des 17 salopards de l'Europe», et de l'eurogroupe. L'interpellation, violente («Dans ces 17 salopards, il y a un Français, il a un nom, il a une adresse, il s'appelle Pierre Moscovici et il est membre du Parti socialiste !»), était sans doute destinée à faire réagir le PS, pour l'obliger à parler de l'avenir de l'Europe. Encore un coup de billard polémico-dialectique en plusieurs bandes qu'il affectionne. Il appelle cela une «prise de judo».

Mélenchon se lâche. Gouailleur. Sans arrière-pensées. «Moscovici a signé tout ce qu'il a pu à Bruxelles. Les accords de la troïka, la nappe, et même la notice du rasoir de Barroso !» Pour appuyer sa saillie, il appuie alors : «Il s'est pris pour un intelligent qui a fait l'Ena. Mais comment pourrait-il dire non si la crise chypriote arrivait en France ?» Et c'est à ce moment qu'il lâche sa phrase tant décriée depuis, côté socialiste : «C'est un comportement irresponsable, de quelqu'un qui ne pense plus en français, mais dans la langue de la finance internationale.»

A ce moment, je dois avouer que voir écrits ces mots m'a un peu fait tiquer, mais comme c'était le cas durant la dernière campagne présidentielle, quand il lisait des textes européens en anglais, qu'il appelait «la langue de l'occupant». Et le voir ensuite bifurquer sur sa bataille contre le Front national, et «sa longue tradition de capitulation devant l'Allemagne», m'a vite fait oublier l'ambiguïté de la sentence. Surtout quand Mélenchon admet sa longueur de retard sur le FN, en regrettant que «même des hommes de gauche disent qu'il faut foutre à la porte les Roms, car ça prouve que des digues ont sauté».

La discussion s'achève, ma collègue de l'AFP met à jour sa dépêche, en ajoutant deux phrases en toute innocence, dont celle de la «finance internationale», sans imaginer un instant que la tempête se déclencherait dans le verre d'eau. Du Figaro à Politis, en passant par Libération, Le Journal du Dimanche, Le Monde, le Nouvel Obs ou Mediapart, les journalistes présents à Bordeaux n'ont visiblement pas eux non plus la même vigilance anti-fasciste que les Jean Quatremer, Jean-Michel Aphatie, Laurent Bouvet, Dominique Reynié et autres «twittos influents»…

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Une heure plus tard, quand la dépêche AFP citant la réaction de Harlem Désir («C'est un vocabulaire des années 30 (…) Cette attaque sur l'identité française de Pierre Moscovici donne le haut-le-cœur»), Mélenchon est franchement abasourdi. «Mais il est pas juif, Moscovici ! Si ? Mais non, il est chrétien… Enfin, athée, comme chacun d'entre nous…» Le républicanisme laïque forcené de Mélenchon semble avoir rendu accessoire toute appartenance confessionnelle de ses adversaires. Il n'est même pas en colère, comme il l'était après les dessins de Plantu le comparant à Marine Le Pen. Il ne comprend même pas l'accusation. «Mais vous êtes vraiment sûr qu'il me traite d'antisémite ? C'est une diversion incroyable !»

L'élu parisien Alexis Corbière vient en renfort, et après un dialogue à l'écart avec Mélenchon, livre la riposte aux journalistes : «En réagissant de la sorte, c'est Harlem Désir qui fait acte d'antisémitisme, en assimilant les origines de Moscovici à la finance internationale. Ça ne lui était même pas venu à l'idée…» Puis : «Le PS utilise le même argument que l'UMP à son encontre», évoquant un de ses documents de campagne de 2007 (écrit par… Eric Besson), où Sarkozy était qualifié de «néo-conservateur à passeport français». «Nous ne nous laisserons pas empêcher de critiquer la finance internationale», dit Corbière.

Lors de son échange avec les journalistes, quand on l'interrogeait sur l'écart qui séparerait encore le Front de gauche de Marine Le Pen, Mélenchon avait aussi eu cette phrase : «Le vent souffle dans nos voiles, tant que vous la dédiabolisez et que vous me diabolisez…»

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