François Delapierre et sa radicalité placide s’en sont allés

Un millier de personnes, militants du PG, communistes ou écologistes, mais aussi de nombreux anciens camarades de la gauche socialiste, ont rendu un dernier hommage à François Delapierre, ce jeudi au Père Lachaise. Il laissera l’image d’un militant socialiste refusant de se compromettre idéologiquement au sein du PS, préférant l’avant-garde et la théorisation d'une incertaine « révolution citoyenne ».

Un millier de personnes, militants du PG, communistes ou écologistes, mais aussi de nombreux anciens camarades de la gauche socialiste, ont rendu un dernier hommage à François Delapierre, ce jeudi au Père Lachaise. Il laissera l’image d’un militant socialiste refusant de se compromettre idéologiquement au sein du PS, préférant l’avant-garde et la théorisation d'une incertaine « révolution citoyenne ».

Même tristement attendue, la nouvelle du décès de celui qui fut le directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon, décédé samedi dernier à 44 ans d’une tumeur au cerveau, marque une génération militante née à la fin des années 1980, à la fois unitaire et antiraciste, éveillée à la politique par les manifs contre la loi Devaquet et contre la montée du Front national.

Quand on repense à François Delapierre, c’est l’image d’un sourire en coin et d’un humour pince sans-rire qui s’impose tout de suite à notre mémoire. Aussi “raide” idéologiquement que souple et poli dans les discussions. Placide, il expliquait toujours rationnellement les “bruits et fureurs” mélenchoniennes, théorisait le “parler cru et dru” ou les attaques contre le « système médiatique ». A la tribune du dernier congrès du parti de gauche, il avait tranquillement qualifié les ministres de la zone euro de « 17 salopards » dont « on connaît le nom et l’adresse », en référence au discours du Bourget de François Hollande, et de “son adversaire la finance”, qui n’a « pas de nom, pas de visage, pas de parti ». Lors d’un échange en marge d'un reportage sur sa campagne législative, où il affrontait dans l'Essonne son ancien camarade  Malek Boutih, sur fond de rupture consommée de la gauche socialiste (lire ici), François Delapierre avait lâché : « Je suis un remords pour eux ».

 

Au Père Lachaise © S.A Au Père Lachaise © S.A

 

Et sans doute qu’il aurait esquissé un trait d’esprit amusé en voyant tous ces compagnons de luttes passées se retrouver pour le saluer une dernière fois. Des ministres (Harlem Désir, Laurence Rossignol, Benoît Hamon, Delphine Batho) qui l’ont connu à ses débuts dans l’engagement lycéen (Delapierre fut le premier président de la FidL) ou à SOS-Racisme (il en fut l'un des dirigeants), tout comme des figures du PS (comme Julien Dray, Pascal Cherki, Frédéric Hoquard, Pouria Amirshahi, Yann Galut, David Assouline ou Jérôme Guedj), mais aussi écologistes (Patrick Farbiaz, Stéphane Pocrain, Francine Bavay) comme trotskystes (Alain Krivine). Ou encore des élus siégeant à ses côtés au conseil régional d’Île-de-France (la secrétaire nationale d’EELV Emmanuelle Cosse, ou le socialiste Emmanuel Maurel, ami de classe dès la maternelle), ainsi que des communistes l’ayant côtoyé durant la campagne présidentielle (Olivier Dartigolles, Marie-George Buffet, Ian Brossat).

Tous l’ont connu à l’Unef, dans l’Essonne, au PS dans les rangs de la “gauche socialiste” (GS), ou dans les mouvements sociaux. Un pied dedans, un pied dehors. Le mantra de la gauche socialiste qui a formé Delapierre, la “GS”, ce courant structurant de l’aile gauche du PS, qui a tenté de faire vivre dans les années 1990 la flamme vacillante du socialisme historique et de la fin du mitterrandisme et des débuts du jospinisme.

Mais la grande majorité des présents au Père Lachaise portait une écharpe rouge et a crié “présent” à l’évocation de son nom, sur le mode des obsèques sud-américaines. Beaucoup brandissent un œillet rouge et écrasent une larme au son de Grândola Vila Morena, chanson emblématique de la révolution portugaise de 1974.

Zeca Afonso - Grândola, Vila Morena © luiisfdias

Dans la foule du Père Lachaise, on retrouve également des trentenaires ayant commencé leur engagement avec le PG, « jeune garde » orpheline de son formateur. On aperçoit aussi des camarades de longue date, faisant lutte commune à l’intérieur du PS (Danielle Simonnet, Alexis Corbière, Raquel Garrido, Gabriel Amard…) et qui ont connu le “Delap” de ces vingt dernières années. Le “formateur-théoricien-organisateur”, qui a animé le groupe Pour une république sociale (PRS), sous-courant mélenchonien un pied dans le PS, un pied dans les mobilisations unitaires, notamment durant la campagne du référendum européen de 2005. D’autres l’ont connu à cette époque, comme l’écologiste Martine Billard et le chevènementiste Eric Coquerel, avec qui il dirigera ensuite le PG.

Souvent présenté comme “fils spirituel” ou “préféré” de Jean-Luc Mélenchon, Delapierre était plus que cela, l’un des rares dans son entourage proche à lui parler d’égal à égal. Il fut son conseiller au ministère de la formation professionnelle, date du début de leur fécond compagnonnage (après des débuts chez les “drayistes”). Et rapidement, il fut son principal conseiller politique dans “l’après-Jospin”. « Mon guide », « mon cerveau », « mon commissaire politique », a-t-on parfois entendu Mélenchon l’appeler en souriant. Ensemble, ils partageaient cette même passion de la stratégie et de la maîtrise du temps, pour tenter d'inverser le cours des choses politiques. Lors de son discours au Père Lachaise, Charlotte Girard a fait rire l'assistance en rappelant la réaction de son époux et camarade, quand l'envie d'enfants s'est finalement imposée au choix de ceux qui pensaient ne pas avoir le temps pour ça. « Tu avais sorti ton agenda et m'avais proposé des dates ».

L’homme n’était pas que tacticien, il avait écrit deux livres sur des sujets de fond inattendus et délaissés par les dirigeants politiques de gauche, l’un alertant sur les effets dévastateurs de la dette étudiante, l’autre sur ce que devrait être politique sécuritaire de gauche. A cette occasion, nous avions fait débattre François Delapierre avec Jean-Jacques Urvoas (lire ici). Un débat stimulant entre deux hommes aux idées claires et tranchées, une parfaite illustration de la bataille idéologique qu’affectionnait tant mener le secrétaire général du PG, à l’intérieur même de la gauche, autant que contre la droite ou le FN, dont il n’acceptait pas la contamination sur la social-démocratie…

Débat Urvoas/Delapierre 3 : la réforme de la loi pénale © Mediapart

 

Remarquable dialecticien, il avait alors déployé une analyse qui laissa son adversaire, pourtant roué au “pragmatisme sécuritaire”, sans mot :

« L’essentiel de la délinquance actuelle est lié à la volonté de progresser plus vite dans l’échelle sociale. Ce n’est pas la pauvreté qui est criminogène aujourd’hui, mais l’inégalité. Et ça ne se constate plus que dans les “basses couches de la société”, comme on aurait dit au XIXe. Si on devait faire une zone de sécurité prioritaire à Paris, il faudrait aller à Neuilly-Auteuil-Passy. Où l’on trouve des consommations de stupéfiants, des pratiques de prostitution, de la fraude fiscale. Une délinquance massive, mais exonérée de contrôles, car on a décidé que la délinquance n’est l’apanage que des pauvres ».

Secret, préférant rester dans l’ombre décisionnelle des premières années du PG, Delapierre est apparu sur le devant de la scène médiatique avec la campagne présidentielle de 2012. Avec la presse, l’homme n’était jamais dans la connivence ni dans la diatribe. Il lui arrivait parfois de glisser un discret mot de soutien, parfois ironique parfois sincère, quand Jean-Luc Mélenchon pouvait s’emporter contre l’auteur de ces lignes.

Le seul moment de jardin secret que j’ai entrevu de cet amoureux de la Chine et de la gastronomie, fut ce minuscule et anonyme restaurant dans lequel nous avions passé un long déjeuner, avec mon confrère Lilian Alemagna, dans le cadre la préparation de notre biographie de Jean-Luc Mélenchon. Patiemment, au milieu des nouilles et des raviolis dont il avait tenu à nous faire goûter un panel gourmand, il nous avait éclairé sur les choix stratégiques et les chocs idéologiques de l’aile gauche du PS, puis la patiente reconstruction d’une « autre gauche ». Puis le constat commun avec Mélenchon que le temps nécessaire de l'accélération de l'histoire était venu. Pour « prendre le pouvoir », fil conducteur de son discours de Bordeaux, lors du congrès du PG…

Discours de François Delapierre - Congrès du Parti de Gauche - Bordeaux - 23 mars 2013 © Parti de Gauche

 

Delapierre était un grand lecteur de presse, lui-même tenant la plume hebdomadairement pour écrire l’éditoral du journal “A gauche”, la gazette interne du PG qui avait été initiée par Mélenchon au début des années 1980. Il aimait aussi Mediapart, dont il relayait souvent les analyses et les enquêtes économiques. Il fut l’un des rares hommes politiques à soutenir notre enquête sur le compte en Suisse de Jérôme Cahuzac, avant les aveux de celui-ci.

Nous avons publiés deux entretiens de fond avec lui, l'un après les élections législatives de 2012 (lire ici), l'autre avant la marche pour la VIe république en avril 2013 (lire ici). Incongruité dans le paysage politico-médiatique, c’est à chaque fois lui qui nous a sollicité pour s’exprimer dans nos colonnes. Sans insistance, mais avec l'envie de participer au débat politique, et d'élever le niveau, d'aiguiser des formules.

Au moment de la relecture de ce dernier interview, quand nous lui disions qu’il serait bien de ne pas dépasser un certain nombre de signes, il tentait de “gratter” quelques phrases supplémentaires : « Vos questions sont scandaleusement longues ! » Je n’aurais plus l’occasion de lui en poser, ni de confronter mes doutes et critiques à ce “radical-placide”, aussi intrigant qu’il était utile à la vie théorique de la gauche.

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