Transparence et franc-maçonnerie : les leçons de l’Express

Homme de lettres, le directeur de l’Express connait sans doute « Le Criticon », roman du 17ème siècle de Baltasar Gracian. Bien que membre de la compagnie de Jésus, il y dénonce sans fard le règne de l’apparence, le dogmatisme et les intrigues de cour. Je cite « Sachez que c’est là une erreur trés répandue, une désespérance transcendante, folie quotidienne et très à la mode de notre époque. Ceux qui savent le moins tentent d’enseigner les autres ». Le journalisme d’enquête fait respirer la démocratie. Le journalisme d’opinion aussi, mais pas toujours ! L’article du directeur de l’Express en fournit la navrante illustration dans sa dernière livraison du 12 au 18 mars 2009 consacrée à la franc-maçonnerie. Plusieurs pages donc en forme de leçons de morale et de procès d’intention. Il s’agit de faire vendre, bien entendu. Christophe Barbier ne le cache pas, il l’assume. Un aveu livré avec la franchise réjouissante d’un premier communiant qui ne parvient pourtant pas à sauver l’article du naufrage intellectuel et moral ; car ce qui retient l’attention, ce ne sont pas tant les arguments, faiblards, que l’usage qu’il y fait du mot transparence. La transparence, n’en déplaise aux chroniqueurs et aux petits marquis de la morale ordinaire, a de sombres dessous. Celui de la délation, du doute ou de la calomnie qu’elle prétend pourtant combattre. Car jetter l’opprobre sur une catégorie de citoyens au motif que certains parmi eux ont pu ou pourraient à l’avenir mélanger les genres relève de l’amalgame et du procès d’intention. Au journaliste comme à la loi il faut des faits. En principe.On préférerait que cet homme de talent mis sa fougue au service d’une enquête sur les trangressions démocratiques qui se font jour dans notre pays. Et qu’il laisse ses fantasmes dormir. La transparence érigée au rang de vertu cardinale, il fallait y penser. Un raccourci de la pire espèce. Car la transparence n’est qu’une idée creuse au service de la loi et de ses serviteurs, d’une conception de la morale ou de la réalisation d’un intérêt particulier. Elle sert le vertueux comme le malin à concurrence de ses intentions. C’est à l’honnêteté de ses intentions que se juge la vertu de la transparence.La transparence livrée à elle-même n’admet aucune limite, aucune entrave. Elle fouille sans relâche dans ces vies privées où se fourbissent selon l’auteur les petites et grandes histoires du pouvoir et de l’argent. Elle brise la sphère privée, sans mandat, sans motif, sans précaution. Elle se nourrit de la suspicion, et si les faits viennent à satisfaire sa curiosité, le repos n’a qu’un temps. Jamais repue, la bête s’inventera des nouveaux ennemis pour parfaire son oeuvre purificatrice. La demande de transparence n’a donc rien d’anodin et encore moins de si merveilleusement cristallin. Sur l’air de la morale, c’est en fait une démarche d’essence totalitaire qui s’exprime.Je suis bien conscient que cette position peut choquer. Bien évidemment que la justice doit passer. On peut même bien souvent regretter qu’elle ne s’attarde pas toujours en dépit de l’évidence des faits ni aux bons dossiers ni aux bonnes personnes. Oui mais voilà, la justice a des règles communes à tous. Elle ne distingue pas les citoyens en fonction de ce qu’ils sont mais de ce qu’ils font. C’est toute la différence.C’est ici que journalisme d’enquête prend toute sa dimension. Il s’attaque à ce que font les gens. Il s’intéresse à la société et ce qui l’agite. Il interroge l’économie. Il en démêle l’écheveau et laisse à chacun le soin de former son jugement moral, croiser les informations, agir. Je pense que Mediapart trace ce sillon. Il en appelle à la transparence mais en assume totalement l’exigence : la recherche rigoureuse des faits, l’absence de préjugé, le respect de la pluralité des opinions, l’honnêteté des intentions . C’est à ces conditions que la transparence fera ainsi oeuvre utile et qu’elle s’imposera sans saccager le droit à l’intimité des personnes.

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