Des fils de discussion en général et de médiapart en particulier

Je fais partie de ceux qui sont nés avec les ordinateurs. Quelque part au sortir des années 70, le Sinclair ZX81 franchit la Manche. Et puis tout s’emballe, commodore, auric, amstrad, apple, pc, mac, les microprocesseurs rétrécissent et les performances explosent. Je crois que les les ai tous eu. Ils pourraient servir à compter les années. Au début, ce ne fut qu’un tête à tête avec un écran noir. Pour l’animer, il fallait le programmer, se dépêtrer en basic. Bon exercice de logique, mais fastidieux, en tout cas en ce qui me concerne. Arrivent ensuite les jeux, les traitements de texte, les tableurs et l’ordinateur devient un compagnon nettement plus stimulant. Belle époque, où l’ordinateur ne sert qu’à jouer ou écrire. Les années 90 s’achèvent, internet sort de l’ombre et en quelques années nos têtes à têtes intimes avec l’ordinateur personnel se sont transformés en immenses conférences intercontinentales. Le soleil ne se couche plus sur les claviers. L’ intimité n’a pas disparu pour autant, mais désormais elle s’expose. Drôle d’intimité qui s’exhibe et se met en lumière sous le regard des autres, de l’inconnu. A moins que ce ne soit plutôt l’envie de communiquer qui pointe sous les souris. Ce sont donc les blogs. Et puis aussi les fils de discussion où s’achève la formidable mue de l’épopée informatique. D’outil, il est devenu une agora. Nous voilà tous avec tous sur la toile ; ensemble dans notre tour de babel cyber planétaire, sans doute animés de la naiveté conquérante d’hommes que leurs rêves dépassent. Mais laissons cela pour le moment. Puisque nous en sommes arrivés là que faisons nous de cet espace ? L’exemple de Mediapart, montre de ce point de vue, que l’espace ouvert par internet contraint une forme relationnelle bien particulière. Je retrouve ici bien des similitudes avec les autre espaces de dialogue qui prospèrent sur le web. D’abord c’est une communication hors sol pour faire dans l’image agricole, au gré des textes des uns et des autres. Elle suit un fil, sans but précis, attirée par un mot, une couleur, une atmosphère. Mais sans origine claire, ni fin précise. Le temps du débat y est devenu formidablement court. Un fil s’enflamme en quelques jours et puis s’éteint irrémédiablement. Egaré sur un fil éteint, même encore chaud des cendres du débat, on n’ose plus guère se risquer à un coup de clavier. De peur de déranger. De peur de réveiller l’étrange repos des contributions. Pourtant les sujets ne sont pas de ceux qui se traitent en quelques jours. Parfois même, ils nous obsèdent depuis l’aube des temps. Pourquoi se hâter ainsi pour déserter 48 heures après ? C’est ainsi, plus qu’ailleurs, sur le web la vitesse est vertu. Nécessité. A une question, il ne faut pas répondre. Il faut répondre vite. Avec un peu plus de chance, on fait irruption sur un fil en pleine action. Les mots défilent et l’esprit brille. Mais à nouveau, un doute m’assaille. Les internautes se répondent, se donnent du Michel et du chère Véronique. Ne me serais-je pas trompé de maison. J’ai le sentiment d’arriver au milieu d’un dîner mondain auquel je ne serais pas convié. A pas feutrés je quitte le fil de crainte à nouveau de déranger. Serais-je trop timide ? Sans doute. Je suis aussi méfiant. La culture s’étale, les idées et les avis aussi. Mais il faut bien reconnaitre que par delà la complexité du style, l’érudition, on n’évite pas facilement la banalité du propos. Le web réécrit sur ordinateur, ce même livre que nous sommes aussi nombreux à réécrire depuis l’épopée de Gilgamesh. L’on commente plus que l’on ne propose. On juge. L’agora se fait vite ring de box. Ce qui était une place de marché où chacun s’époumonne à vendre ses avis, « elle belle mon idée, il est bien frais mon avis », est devenu triste. N’y restent plus que quelques belligérants façon village gaulois franchement décidés à en découdre sur la fraicheur du poisson. Le pugilat s’achève par le retrait, dans l’ombre du plus sage, la démission de l’amer, le triomphe du pédant. Les fils de discussion deviennent des spectacles. Non pas interactifs, d’un nouveau genre, où tous s’enrichiraient des idées des autres. Non, des spectacle à l’air bien connu, vieux comme le monde, celui du sang et des tragédies, celui dont l’homme se repait depuis qu’il est homme. Peu à peu l’agora se transforme. Il y a les acteurs et les lecteurs. Les acteurs, peu nombreux, viennent y chercher le succès d’estime, les autres, je ne saurais dire, peut être l’émotion d’une passe d’armes. Emerge, c’est une constante des fils et des forums, l’empêcheur de bloguer en rond, le provocateur, l’outrancier, l’ordurier. Il pollue mais par son outrance nous invite aussi à la rigueur. Certains ont depuis leur inscription posté des milliers de commentaires. Mon compteur est bloqué à 11 ! Je n’ai pas le temps. Ni l’inspiration. Mais il faut lutter pour ne pas laisser cet espace dévaler sa pente naturelle. Mediapart ouvre des perspectives, et les abonnés lui donnent par la qualité et l’ambition de leurs contributions une chance de faire évoluer le langage de la communication sur internet. Les fils de discussion trouvent dans les articles une source d’inspiration, une énergie nouvelle qui les sort de l’ornière toute proche, du spectacle, de la violence verbale vers lesquels la communication web conduit inoxorablement. Salutaire. Et puis les blogs sortent de l’exhibition. Ils plongent dans la matière. Dans les idées. Avec une profondeur et une envie qui donner envie de rester et de partager.

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