Angoulême: une ville dans le déni de son passé esclavagiste et colonial

Alors que le débat sur le racisme se focalise sur le « déboulonnage » des statues de Colbert, il est temps de rappeler combien la politique mémorielle sur l'esclavage et le colonialisme n'est guère la priorité de l'État et de certains édiles. L' exemple angoumoisin est particulièrement éclairant.

Sur son éperon rocheux qui domine la vallée de la Charente, Angoulême a conservé son enceinte médiévale et une partie de son château comtal. Vieux de plusieurs siècles, ses murs qui attirent chaque année un flot croissant de touristes ont résisté aux vicissitudes du temps. Ils offrent à la ville le spectacle d’une forteresse difficile à conquérir ce que ne démentent pas les historiens et certaines associations qui butent depuis des années sur la mauvaise volonté de l’équipe municipale incapable de s’ouvrir aux progrès de la recherche historique qui régulièrement apporte son lot de découvertes sur des périodes peu reluisantes de l’histoire locale.

Un constat tout d’abord ! Angoulême n’est pas seulement la ville de Marguerite, sœur du roi François Ier. Elle n’est pas seulement celle de Jean-Louis Guez-de-Balzac ou du Président Armand Fallières. Angoulême a aussi été une ville au cœur du système de la Traite Atlantique. À proximité de Bordeaux, elle s’insère dans les circuits du commerce triangulaire via le port de l’Houmeau. Se situant dans l’arrière-pays de la métropole bordelaise, elle capte une partie des flux de l’esclavage africain. Il existe dans la ville des négociants qui investissent dans ce juteux commerce. A quand une réelle politique mémorielle sur ce sujet ? Ce n’est pas faute de le dire pourtant aux responsables actuels qui n’ont jamais daigné prendre au sérieux nos travaux et notre intérêt pour cette période de l’histoire.

Loin du Sahara et des forêts tropicales du Vietnam, Angoulême a aussi été une ville de l’Empire colonial. Pendant la Première Guerre mondiale, des milliers de « Petits Annamites » comme le disait la presse locale ainsi que des Malgaches et des Marocains sont morts à la Poudrerie nationale. Au nom de la « race », ils n’avaient pas le droit de quitter leur camp. Toute relation  sexuelle avec une « blanche » était interdite (sauf avec les « prostituées »). Une petite centaine de ces « gens » sont morts à Angoulême entre 1916 et 1918, asphyxiés par les produits toxiques, déchiquetés par les explosions dans les usines ou morts de maladie. À quand une plaque avec les noms de ces personnes elles aussi mortes pour la France ?

Loin de la guerre, Angoulême a été un camp d’internement pour soldats africains de l’armée française durant l’occupation nazie en 1940-1941. Alors que l’on commémore aujourd’hui les 80 ans de la débâcle, il serait peut-être judicieux de rappeler que Basseau a été le Frontstalag 184 où ont été entassés dans des conditions effroyables des Français d’Afrique qui venaient de se battre courageusement et qui, au nom de l’idéologie nazie, ne devaient pas « souiller » la terre du IIIème Reich. Il était, en effet, impensable, pour les Allemands que ces « sauvages » franchissent le Rhin. Ces hommes se sont ainsi retrouvés prisonniers chez eux. En septembre 1940, le préfet signale qu’ils sont plus de 10 000, sur une surface ne pouvant en contenir que 2 500. Les conditions de la captivité sont effroyables. Le préfet lui-même s’en inquiète dans un rapport qu’il adresse aux autorités allemandes et à Vichy. La maladie, la faim en emportent plusieurs dizaines. L’infirmerie, précaire, était située dans l’école Saint-Paul. Aujourd’hui, ironie de l’Histoire, l’emplacement de camp est un quartier de la ville où vivent des centaines de Français issus de l’immigration africaine qui ignore tout du passé de leur Cité. À quand une stèle pour rappeler  l’existence de ce camp dont les baraquements étaient encore visibles dans les années 60 ? Où sont enterrés les morts ? Comment s’appelaient-ils ? Pourquoi ne pas attribuer un nom de rue en l’honneur de l’un de ces soldats ? Ne serait-ce pas en adéquation avec ce que préconise le Président Macron, si sensible à la question coloniale ?

Alors que les USA crient leur colère après la mort de Floyd, il serait temps que la France regarde également son passé. À commencer par Angoulême. Ce n’est pas faute d’avoir alerté l’État et la ville, la première, plus soucieuse de jouer la carte new-yorkaise (la baie d’Hudson découverte par Verrazzano aurait porté le nom d’Angoulême pendant quelques semaines, un non-événement érigé en mythe par la mairie)  et « l’histoire paillettes et confettis » » que d’éclairer ses citoyens sur des sujets plus douloureux et surtout porteurs de sens. Comme on peut le voir, il y a matière à travailler, il y a tous les éléments pour construire une mémoire qui, en lien avec des activités pédagogiques, permettrait aux Angoumoisins issus de l’immigration d’intégrer davantage une histoire locale qui est aussi la leur. Mais pour y parvenir, il faut des moyens et surtout du courage, de la compétence et de volonté. Il ne s’agit donc pas de « déboulonner » comme on le fait dans certaines villes mais bien au contraire de construire un nouveau regard sur notre passé. C’est l’Histoire de tous les Angoumoisins d’aujourd’hui !

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