Nourrir l’hybride — à propos du refus de Jeanne Guien

La présente contribution entend apporter des éléments de réponse à la question : les exigences philosophiques invoquées par Jeanne Guien suffisent-elles à justifier son refus de participer à l'émission de Raphaël Enthoven ?

Jeanne Guien, doctorante en philosophie, vient de publier une lettre ouverte où elle déclare son refus de participer à l’émission animée par Raphaël Enthoven.

La raison principale invoquée par Jeanne Guien est qu’il n’est pas le philosophe qu’il prétend être et que son émission, censée servir la pensée philosophique, a quelque chose de frauduleux. 

La présente contribution entend apporter des éléments de réponse à la question : les exigences philosophiques invoquées par Jeanne Guien suffisent-elles à justifier son refus ?

 

Dans les commentaires et la réponse postés sur le Club de Mediapart, plusieurs voix, dont celle de Raphaël Enthoven, avancent les objections suivantes :

(1) Raphaël Enthoven n’a jamais prétendu au titre de philosophe ;

(2) il n’est, en sa qualité d’animateur d’émission, qu’un passeur, qui invite des philosophes souvent inconnus en dehors de leur sphère académique, et rend la réflexion philosophique accessible au plus grand nombre ;

(3) il est donc incompréhensible, et injustifiable, que Jeanne Guien rejette la reconnaissance de son travail par Raphaël Enthoven et refuse l’opportunité généreuse de présenter ses réflexions à un public élargi.

 

En ce qui concerne le premier point, à voir certaines de ses apparitions télévisées, on peut s’étonner que M. Enthoven ne proteste pas lorsqu’il est présenté comme philosophe. Mais l’essentiel n’est pas là. Fait-il de la philosophie ? 

La philosophie peut être caractérisée comme une démarche d’enquête portant sur les présupposés et les conséquences éloignées de ce que nous tenons pour vrai. On peut difficilement ignorer les qualités de M. Enthoven sur ce plan.

Alors, comment Mme Guien peut-elle refuser un entretien avec une personne toute disposée à apprécier son propos et son travail ?

 

On reste dans l’incompréhension si l’on garde un attachement exclusif à l’idée que M. Enthoven est un passeur. Il l’est sans doute, mais il n’est pas que cela : c’est ce qui rend sa situation embarrassante. Car M. Enthoven est aussi un personnage médiatique. Or cette situation n’est pas sans effet en retour sur son rôle de passeur.

Que fait M. Enthoven en dehors de son émission philosophique ? Il arpente les plateaux, les studios et les rédactions. On lui tend le micro, il brandit sa plume, sur les sujets les plus variés. Mais parmi ces sujets, il y en a qui touchent de près ou de loin des enjeux politiques. 

Quelles sont les positions défendues en la matière par M. Enthoven ? Celles du courant dominant, amendé de quelques considérations morales. Quelle est l’attitude de M. Enthoven face aux voix qui s’opposent de manière critique et/ou radicale au courant dominant ? Elles sont systématiquement disqualifiées comme dangereuses, irrationnelles ou coupables. Dans l’univers de M. Enthoven, il y a ceux qui savent, qui réfléchissent et qui, fort heureusement aujourd’hui en France, sont au pouvoir. (Apprécions en passant la convergence de vues avec celui qui exerce les fonctions présidentielles.) Et puis il y a les autres : la foule, ignorante et agitée par des passions qu’il importe de contenir pour éviter le chaos. 

Comme personnage médiatique, Raphaël Enthoven est présenté comme une figure d’autorité, qui prescrit des opinions. Comme animateur d’une émission philosophique, c’est un passeur, qui accomplit avec son ou ses invité.e.s un cheminement philosophique.

Ce mélange n’est pas sans causer des troubles. Mettons-nous à la place d’une personne désireuse de s’initier à la réflexion philosophique. Elle appréciera le passeur, car ce dernier lui permettra d’écouter et de comprendre les invités de ce passeur : ce faisant, elle enrichira sa pensée et son expérience du monde. Mais lorsqu’elle entendra le personnage-médiatique-Raphaël-Enthoven, elle entendra parfois un discours politique qui, dans le temps court qui lui est imparti pour s’exprimer, s’en tiendra à quelques affirmations dépourvues de justification concluante. Imaginons que cette personne soit en situation de souffrance sociale, qu’elle désire réfléchir sur sa condition, sur les facteurs politiques qui l’y ont conduite, qu’elle souscrive à un courant politique d’opposition plus ou moins radicale : elle entendra un orateur qui disqualifie les positions critiques auxquelles, à partir de son expérience, elle est tentée de souscrire. Ce qu’elle est encouragée à faire en écoutant l’émission : oser penser par soi-même, elle doit le refouler en recevant les injonctions de l’agent idéologique qui participe à l’organisation de la mise sous tutelle.

 

Y a-t-il une incompatibilité entre l’exercice d’une pensée philosophique et la défense de l’ordre politique dominant, l’éloge des élites, le mépris de la démocratie non parlementaire ? La réponse est : non. Encore faut-il qu’elle soit assumée comme telle et reposer sur une réflexion digne de ce nom. Une pensée philosophique, quelles que soient ses options politiques, s’accommode mal d’un mode de discours dogmatique, moralisant, qui se contente de distribuer les bons et les mauvais points.

Force est de constater que le personnage-médiatique-Raphaël-Enthoven tombe massivement dans ce travers. La légitimité de sa posture lui est-elle donnée par son travail philosophique ? Même si c’était le cas (accordons-le lui par charité), ce sont moins les gages philosophiques présentés en situation, que la réputation médiatique dont il jouit, renforcée par la concordance de ses positions avec le discours dominant qui lui assurent effectivement cette légitimité.

 

Il serait intéressant de construire, de façon analytique, rigoureuse et sceptique, la théorie du personnage médiatique. Quelles sont ses conditions d’émergence ? On peut esquisser les éléments suivants, en sachant qu’il n’y a pas de nécessité à ce que tous soient présents :

— avoir accompli une action d’éclat (dans l’une ou l’autre de ces catégories : arts, sports, politique, économie, faits-divers, etc.) ;

— avoir une compétence dans un champ particulier (les arts, les sciences, la technique, etc.), qui peut se traduire par des titres académiques (études, diplôme, grade, etc.) ;

— exercer un pouvoir (en particulier sur les plans économique ou politique) ;

— avoir un lien de parenté avec un ou plusieurs personnages médiatiques ;

— avoir une apparence physique en accord avec les goûts du moment (être « beau », « séduisant », etc.) ;

— se prêter aux exigences imposées par l’accès à la tribune médiatique (notamment en termes de format, où dominent le temps court et le fast thinking) ;

— avoir l’agrément de ceux qui contrôlent l’accès à la tribune médiatique et des puissances industrielles auxquelles ils sont adossés.

Observons que le profil de M. Enthoven présente la plupart de ces éléments.

Observons aussi qu’une pensée à rebours du courant dominant, qui a besoin de temps pour s’exposer et démonter les présupposés et les préjugés du discours dominant, peut très difficilement s’accommoder des deux dernières conditions.

La réputation se forme par glissements, par confusions. Le crédit acquis dans un registre (par exemple être fils ou fille de –) augmente l’audience potentielle et les droits d’accès à la tribune sur des sujets variés, pour lesquels on n’a pas forcément quelque chose de pertinent à dire. 

Le crédit du personnage-médiatique-Raphaël-Enthoven se renforce des activités du passeur, animateur d’une émission philosophique. M. Enthoven joue habilement sur les deux plans : philosophe ici, prescripteur d’opinion là. Ces allers-retours, sa présence aux tribunes, ses titres académiques, tout cela renforce dans son personnage la figure du « philosophe », nécessairement plus avisé que les autres (du moins ceux qui n’ont pas ses titres), et qui fait par conséquent autorité. 

 

Le personnage-médiatique-Raphaël-Enthoven est-il un philosophe ou un simple orateur ? Pour être un philosophe il faut faire preuve, autant que possible, dans ses paroles et dans ses actes, des exigences élémentaires de l’activité philosophique. M. Enthoven, dès lors qu’il est érigé en personnage médiatique, ne doit plus sa notoriété à ses seules compétences philosophiques : il doit composer avec d’autres exigences. Et dans un milieu où les exigences élémentaires de la réflexion philosophique sont désamorcées (l’oligarchie a-t-elle vraiment besoin de philosophie ? ne peut-elle pas se contenter d’un vernis philosophique ?), il est tout à fait possible de donner libre cours à ses préjugés, son mépris de classe, en bénéficiant des marques de crédit gagnées sur d’autres terrains. 

Mais dans ce processus, ce qui lui donne sa force sur le plan médiatique creuse son indigence sur le plan philosophique.

Les personnages médiatiques sont des êtres hybrides : ils croissent dans un milieu aux facteurs complexes, ils sont formés par de multiples contributions détournées, des services, des jeux de miroirs. Engagée dans le discours ambiant et ses multiples lieux communs, ils ne parlent plus de leur propre voix, tant il est difficile de démêler la leur du bruit ambiant. 

Lorsque M. Enthoven invite un.e philosophe il permet, certes, de faire connaître au grand public un travail réflexif ordinairement confiné à des cercles restreints de spécialistes, mais il renforce aussi une aura, celle du personnage-médiatique-Raphaël-Enthoven. Il pourrait très bien choisir de se cantonner à son rôle de passeur, mais dès lors qu’il veut davantage : participer au chœur des éditorialistes et experts auto-proclamés qui organisent la mise sous tutelle, on pourrait le soupçonner d’une complaisance peu philosophique envers son personnage.  

Il me semble qu’en refusant l’invitation qui lui a été faite, Mme Guien refuse de nourrir indirectement le pouvoir du personnage-médiatique-Raphaël-Enthoven. Saluons dans ce geste l’expression d’une exigence authentiquement philosophique.

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