Pourquoi il faut se débarrasser du signifiant « peuple »

Démocratie, peuple, populisme : aujourd'hui, que de discussions, de controverses, d'accusations, dans et autour de ces mots. Essayons modestement d'y voir plus clair, même si d'autres l'ont déjà fait, non sans réussite pour certains.

 Pourquoi il faut se débarrasser du signifiant « peuple » — L'exigence démocratique (1)

1. Pour commencer, prenons acte de la confusion qui règne dans les usages du mot « peuple ». Confusion fâcheuse, car elle semble empêcher toute clarification du sens du mot « démocratie ».

On traduit démos par « peuple ». Si, en suivant l'étymologie grecque, la démocratie est le gouvernement du peuple, celle-ci est par définition populiste. Pourtant, le populisme est accusé par certains d'être le mal qui menace nos sociétés démocratiques, et revendiqué par d'autres comme le remède qui les rendra vraiment démocratiques.

Les pourfendeurs du populisme ne voient dans le peuple qu'une masse informe et irrationnelle, dont il s'agit de contenir les passions. Ils suivent, dans leur défiance, un schème cognitif très ancien, exprimé en son temps chez Platon, et dont les expressions ressurgissent régulièrement, portées par les pouvoirs en place et/ou des esprits qui s'estiment avisés et raisonnables.

 

2. Pour clarifier les choses, ne serait-il pas opportun de se débarrasser de ce mot « peuple » si confus et encombrant ? Nous avons tendance à croire que les choses existent par elles-mêmes et que si nous disposons d'un nom, c'est qu'il renvoie sans équivoque à la chose qu'il désigne. Le mot « peuple » donne l'exemple des conséquences fâcheuses d'une telle croyance.

Partons plutôt du principe qu'il n'existe pas une entité collective désignée par le nom « peuple ». Et voyons dans quelles conditions historiques ce nom a-t-il pu commencer d'être utilisé.

 

3. Compte tenu de la faiblesse de mes connaissances historiques et anthropologiques, je ne formule que des hypothèses. En voici quatre :

(1) Dans les communes paysannes du néolithique, dans les groupes tribaux nomades ou semi-nomades, dans les Cités médiévales, les formes de régulations collectives ne nécessitaient d'aucune manière le recours au nom « peuple ».

(2) Ce n'est qu'à partir du moment où le pouvoir d'imposer des règles communes a été confisqué par un seul individu ou par un petit groupe, que l'on s'est mis à produire des discours de légitimation servant à conforter la place de celui ou de ceux qui disposent d'un tel pouvoir.

(3) Le premier usage du mot « peuple » et de ses équivalents antérieurs n'était pas démocratique : le peuple, c'est l'ensemble des sujets tenus d'obéir à leur chef.

(4) C'est dans ce contexte, et à partir de la remise en question des légitimités monarchiques, aristocratiques ou plus généralement oligarchiques, que l'on a opposé au principe du pouvoir d'un seul ou de quelques uns le principe du pouvoir de tous, par exemple à Athènes au cours du VIe siècle avant notre ère.

 

4. Ajoutons à ces hypothèses le constat de deux préjugés tenaces :

(a) Sur les plans ontologique et épistémique, l'idée que ce qui est simple et multiple ne saurait engendrer quelque chose qui soit complexe, qualitativement supérieur et unifié par son organisation. Depuis Darwin, les sciences du vivant ont mis un coup d'arrêt définitif à cette croyance.

(b) Sur le plan politique, l'idée qu'une organisation collective doit nécessairement être décidée, mise en place, par un seul individu assisté d'un groupe social spécifique. Dans une telle perspective, sachant que tout le monde ne peut pas décider, il faut bien que certains s'en chargent et que les autres obéissent. Dans ces deux cas, le schéma est le même, et il sonne d'une manière fondamentalement théologique : s'il y a de l'ordre, c'est en vertu de l'action d'une source unique. L'ordre est l'effet produit par un agent unique et identifiable comme tel.

 

5. Mon hypothèse principale est que sous la pression de ces préjugés, la plupart des fois où des collectivités se sont débarrassées d'un pouvoir devenu trop coercitif, face au vide laissé dans le dispositif politique par l'éviction de son ordonnateur en chef, on a nommé un agent politique de substitution : ce fut le peuple.

On remarquera que si l'hypothèse (3) tient la route, cet agent politique sent quelque peu le réchauffé. Après la révolution ou la destitution, celui qui auparavant était tenu d'obéir devient celui qui désormais exerce le pouvoir. Mais il n'est pas si frais ; il garde quelque chose du dispositif antérieur : vertical et incliné vers la violence coercitive. « Gouvernement » du « peuple » : étrange corset sémantique pour ce qui est censé dénoter un processus d'émancipation.

 

6. Ne devrait-on pas également se débarrasser du mot « démocratie » ?

Ce ne serait peut-être pas plus mal, compte tenu des opérations troubles et des violences auxquelles ce mot a servi d'alibi. En revanche, il importe d'être au clair sur l'exigence démocratique. Si on l'est, le mot importe peu.

Imaginons des individus formant une collectivité au contour suffisamment net. Si un problème affecte cette collectivité, celle-ci est tenue de réviser certaines des règles de son organisation pour y faire face. La question se pose alors des actions à engager pour effectuer la révision, la faire aboutir, et en appliquer les résultats, sous forme de nouvelles règles communes à intégrer à l'ensemble des règles déjà en vigueur.

Il s'agit alors de savoir qui est qualifié pour effectuer cette révision. L'exigence démocratique impose que personne ne soit jugé plus qualifié que d'autres pour participer à la révision et la faire aboutir. Mais cela veut dire aussi que cette révision doit être l'affaire de tous. L'exigence démocratique impose donc que dans les processus de régulation devant être engagés dans une collectivité donnée, il doit être tenu compte des voix de tous ses membres.

Pour que toutes les voix soient prises en compte sans que cela aboutisse à l'échec de l'opposition irréductible, il faut une discussion. Au cours de cette discussion, les participants ne resteront pas nécessairement campés sur leurs positions initiales respectives. À l'écoute des arguments avancés par chacun, le groupe pourra définir des règles et des modalités de mise en œuvre permettant d'obtenir l'assentiment de tous.

Dans ces conditions, l'exercice démocratique doit viser le consensus.

 

7. Examinons quelques conséquences de cette exigence de consensus.

L'effort collectif vise ainsi à ne laisser personne sur le côté, car cela reviendrait à considérer que certaines exigences individuelles ne comptent pour rien par rapport à d'autres.

L'attention collective portée aux voix de chacun ne produit pas la dispersion cacophonique des individualités, le choc des ego, mais bien l'effet inverse : si chacun a le sentiment que sa prise de parole compte, il sera d'autant plus motivé à s'investir dans la régulation collective.

Le consensus ne signifie pas l'imposition d'un dogme ou du plus petit dénominateur commun par le groupe érigé en entité suprême ; il ne signifie pas l'uniformisation ou la paralysie. Car lorsque la collectivité est pressée par les circonstances, il importe de ne pas se défiler et de mettre au point une conduite. Chacun a alors à cœur de mobiliser toute sa sagacité pour contribuer à déterminer la meilleure action possible, car il y va aussi de son intérêt à lui.

On doit se garder de considérer une assemblée démocratique comme une somme d'individus, chacun installé dans sa sphère privée, mais bien comme un processus où chacun transforme les autres et est à son tour transformé par eux. C'est par la pratique régulière de l'interaction dialogique qu'une culture démocratique émerge et se renforce. L'individu ne se dissout alors pas dans le « groupe », dans la « masse ». Au contraire : puisqu'il n'est pas installé par et dans lui-même dans son individualité, il fait l'expérience de formes d'individuation nouvelles, impraticables en dehors de ce contexte d'assemblée.

8. A-t-on vraiment besoin du mot « peuple » pour rendre compte de ces processus ? Nullement. Montrons un peu plus précisément pourquoi.

— Dans un contexte véritablement démocratique, c'est le mot « assemblée » qui serait bien plus approprié. L'assemblée est formée par celles et ceux qui s'y rendent et y participent. Elle est ouverte à tous (contrairement à la chambre des représentants). Elle n'existe pas par elle-même, indépendamment des pratiques contributives décrites au point précédent. Elle n'existe pas non plus indépendamment des résultats auxquels elle a abouti, sous la forme de mesures prises collectivement. Pour distinguer les assemblées les unes des autres, il suffit de les dater et de les localiser. On ne parlera pas du « peuple de Vitry », mais de l'assemblée de Vitry, ou ailleurs, de l'assemblée de Meymac, l'assemblée de Kolbsheim, l'assemblée du quartier Charonne, l'assemblée de Commercy, etc.

— Il a été vu que « peuple » servait à dénoter l'ensemble (et pas l'assemblée) des sujets identifiés par leur subordination à un chef (roi, leader charismatique, officier, etc.).

— Certains croient bon de réemployer ce terme pour désigner l'ensemble de ceux qui n'appartiennent pas à l'élite dirigeante. Mais assigner des individus à l'identité conférée par leur subordination, même si c'est dans une perspective d'inversion des rapports, n'est-ce pas les enfermer dans le schéma coercitif dont on fait pourtant le procès ? N'est-ce pas déjà renoncer, au moins en partie, à l'exigence démocratique ?

— Les maintenir dans un tel schéma, n'est-ce pas les inciter, en tant que peuple, à se reconnaître en un autre chef, plus légitime à leurs yeux, ou en une idéologie quelconque ?

— Figer un groupe d'individus dans une identité, indépendamment des exigences portées par chacun d'eux, indépendamment des moments où ceux-ci accomplissent la régulation collective, n'est-ce pas préparer le terrain à des interprétations ethnicistes, nationalistes ou encore raciales du mot « peuple » ? La nation, qui est — rappelons-le — une création politique relativement récente, n'implique en rien une organisation démocratique. Elle incline même à l'opposé. L'histoire du XXe siècle le confirme très largement, et de manières sanglantes.

— Le dispositif de la démocratie représentative, qui contredit l'exigence démocratique (je le montrerai plus précisément dans un prochain billet), est intrinsèquement populiste, en particulier au plus mauvais sens, celui dont se lamentent certains éditorialistes à gage. L'identification d'un peuple à son représentant suprême, et réciproquement d'un représentant à « son » peuple — en particulier dans notre Cinquième République —, ne peut que s'accompagner de jeux de séduction troubles, de promesses racoleuses, de trahisons, bref : de passions tristes.

— En suivant l'exigence démocratique, on ne peut considérer qu'avec perplexité, voire une franche répulsion, le syntagme « populisme de gauche ». À moins qu'on croie encore en la possibilité d'un gouvernement de gauche ? Il faudrait être au clair sur ce que c'est qu'être « de gauche ». Je ne traiterai pas de ces questions à présent. Tenons-nous en pour l'heure à la conclusion : renonçons au signifiant « peuple ».

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