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Billet de blog 1 septembre 2019

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Hasard et déterminisme

A l’échelle de l’humanité, notre appréhension du monde et notre sensibilité dépendent d’un couple conceptuel incontournable : hasard et déterminisme. De quelle manière l’évolution des rapports entre ces deux concepts bouleverse notre rapport à l’imaginaire et à notre capacité à créer ?

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Rappels terminologiques - sens communs

Le mot «hasard» provient de l'arabe «az-zahr» (le dé) (XIIème siècle), terme qui a représenté un jeu de dé au Moyen Age et sous-entend des notions de risques, de circonstances périlleuses, d'événements fortuits, inattendus, inexplicables.

Le «déterminisme» (1827 - a pour origine le finalisme et le causalisme) se pose dans un principe scientifique suivant lequel les conditions d'existence d'un phénomène sont déterminées, fixées absolument de telle façon que, ces conditions étant établies, le phénomène peut être reproduit. L'équation différentielle est l'outil mathématique classique représentant le déterminisme. Elle englobe au sein de son formalisme la relation entre présent, passé et futur.

 Déterminisme

A l'échelle de l'histoire, notre appréhension du monde est incarné par une hégémonie d’un mode de pensée et de sensibilité qui met en relation la cause et l'effet, en référence par exemple à la cause originelle relatant la naissance de l'univers ou de l'espèce humaine dans les anciens récits mythologiques ou religieux ou bien encore en relation avec l'apparition d'une pensée collective à l'origine de nos vies en sociétés.

Des premiers pièges fabriqués à la préhistoire pour survivre aux premières prédictions d’une éclipse de soleil de la Grèce Antique (Thalès de Milet, 28 mai 585 av. J.C.) , l’origine cette pensée dite déterministe trouvera son apogée avec l’œuvre de Laplace à la fin du XIXème siècle : la représentation et l'explication du monde sont ici réductibles à une suite d'explications logiques et mécanistes représentées par les trois dimensions du temps présent, passé et futur.

Pour en arriver à cette certitude, l'histoire de notre civilisation occidentale est progressivement dominée par l'efficacité des sciences mathématiques et physiques qui harmonisent abstraction et progrès technique.

De Pythagore à Aristote et Ptolémée, les philosophes, mathématiciens, astronomes, théoriciens participent à l'idée d'un savoir universelle ou la question du "hasard", souvent interprétée au départ comme une manifestation divine, sera plus tard écartée des recherches ou synonyme de connaissances à venir. Au Moyen Age puis à la renaissance, des savants comme Copernic, Kepler, Galilée et Descartes développent une efficacité de "la pensée relationnelle".

Cette évolution coïncide avec un effort de formalisation et de rationalisation de l'écriture musicale qui est aussi très fortement liée à une pensée logique et déductible.

Que se soit au Moyen Age ou plus tard à la Renaissance ou l'Epoque Baroque, l'art subi l'influence de la pensée scientifique et philosophique et devient le lieu d'un développement de plus en plus complexe fondé sur la géométrie cartésienne : en musique la translation correspond à une répétition transposée ou pas (canon), les symétries sont des mouvements en miroir, rétrogrades, miroir rétrograde et les homothéties sont plus directement liées à la déformation des durées (augmentations, diminutions proportionnelles ou non). Au XVIIème siècle deux genres incarnent l'idée d'une logique relevant de la nécessité : la tragédie (ou l'idéal de tragédie classique) et la fugue.

Du microcosme à la forme générale de l’œuvre, les éléments s'enchaînent à un certain niveau d’analyse avec logique, l'action ou le développement musical se détermine progressivement et l’œuvre enferme ses possibles vers des espaces de plus en plus contraignants. L'échec au hasard est symbolisé par un parcours directionnel et ses dérivations éventuelles (forme, structure très caractérisée, style) en générant un microcosme à l'image d'un monde rationnel.

Composer veut alors dire créer des relations avec comme principe des notions de déformation du matériau musical qui servent le finalisme de l’architecture globale de l’œuvre (directionnalité de la forme, avec un début, un milieu et la fin d’une œuvre).

En 1686, Newton énonce une loi générale (Principes mathématiques de la Philosophie) apte à symboliser le mouvement d'un corps subissant toutes combinaisons de force et dont les variations ne sont pas forcément linéaires. Il invente le calcul intégral puis différentiel qui devient la loi symbolique du déterminisme : à partir d'une connaissance d'une situation, on décrit un contexte antérieur et à venir. Ces théories sont dotées d'une telle efficacité qu'elles dominent plus de deux siècles d'histoire scientifique.

Au XIXème siècle, les travaux de Laplace symbolisent l'apogée du déterminisme tout en introduisant la cassure idéelle engendrée par la Physique Quantique. Trois éléments caractérisent ce déterminisme :

 1/ la conviction d'ordre métaphysique du déterminisme global de la nature et de la structure causale de cette dernière, conviction indissociablement liée à un idéal d'intelligibilité du monde

 2/ l'affirmation corrélative de la possibilité de prédiction par des lois mathématiques

 3/ le réductionnisme mécaniste

 Hasard

 Si nos cultures occidentales notamment scientifiques acceptent difficilement le concept de hasard, il faut rappeler qu’en Orient par exemple, les philosophies bouddhiques voient dans le hasard l'essence du monde et des arts. Les musiciens de la chine ancienne pratique aussi le hasard, concept qui participe à leur conception philosophique du monde.

Aristote envisage une définition de la contingence qui exprime une prise de conscience de l'existence d'une forme d'aléa de la rencontre et de la nécessité.

Lucrèce (1er siècle de notre ère) fonde sa physique et sa philosophie sur la rencontre désordonnée des atomes dont la structure est due au "hasard".

Au XVIIème siècle, Blaise Pascal invente le hasard en mathématique (lié au gain dans le jeu de dés).

En 1872, la physique statistique ou la mécanique statistique inventée par le physicien autrichien Boltzmann permet l’étude des particules microscopiques à l’aide des probabilités.

Henri Poincaré (1854-1912) est le père de la théorie quantique et plus tard des sciences du chaos en annonçant la relation symbolique, de petites causes entraînent de grands effets.

 En 1900, Planck invente la "théorie des quanta" à la base de la physique moderne : l'énergie rayonnante a, comme la matière, une structure discontinue, elle ne peut exister que sous forme de grains ou quanta (quantité minimum d'énergie pouvant être émise, propagée ou absorbée).

Avec le développement de la physique atomique (électrons, protons, noyaux), les savants n'arrivent plus à établir une liaison déterministe (mécanique classique) entre des états différents d'un même système. On ne décrit plus l'état local, mais on envisage alors la globalité du système.

La relativité généralisée d’Albert Einstein en 1915 s’oppose à la présence du hasard dans la représentation et la compréhension du monde.

En 1924, les travaux sur la mécanique quantique d'Heisenberg annonce l'existence d'un hasard fondamental symbolisé dans le fameux "Principe d'incertitude d'Heisenberg" : la matière dans son intimité structurelle représentée par l'électron comporte des incertitudes fondamentales liées à sa position et sa vitesse.

Kolmogorov (1933) établit l'axiomatique de la théorie des probabilités et rédige la première formalisation rigoureuse du hasard en mathématiques.

La Théorie de chaos (1960) est présentée comme une conséquence de l'impossibilité physique et conceptuelle d'envisager une détermination originelle. Cette théorie est une façon d'harmoniser déterminisme et hasard dans un même paradigme : il décrit par exemple un comportement stochastique à partir d'un système déterministe dynamique. Les valeurs ont tendances à s'inverser le complexe devient simple vice-versa (particularité chaotique dans de multiples domaines : prédiction du temps, analyse du rythme cardiaque, timbre des sons, croissances de population d'insectes).

Hasard et création musicale  

 De Mozart, Wagner à Debussy, de Mallarmé à Joyce, de Monet à Kandinsky, des bruististes italiens à des compositeurs comme Ives, Cage, Xenakis, Stockhausen, Ferneyhough, la place et la définition même du hasard va évoluer.

 A la fin du XVIIIe siècle, des méthodes de composition automatique, tels le Ludus melothedicus ou le Musikalisches Würfelspiel de Mozart (1791), permet de composer autant de valses que l’on veut par les moyens de deux dés.

 Dès le milieu du XIXe siècle, l’utilisation systématique du chromatisme ou d’accords complexes crée des formes d’imprévisibilité en favorisant une pluralité de directions ou de résolutions harmoniques (l’accord de Tristan und Isold, de Richard Wagner, 1857).

 D’une autre manière avec Claude Debussy par exemple (Prélude à l’après-midi d’un faune, 1892), l’harmonie et la couleur deviennent des éléments expressifs et «autonomes».

 Comme un écho au domaine scientifique, du début de l’époque moderne au milieu du XXème siècle, le hasard en musique prend définitivement une nouvelle dimension : croisement indépendant de la cause avec le 5e mouvement de la 2e symphonie (1902) de Charles Ives, ou son Central Park in the Dark (1911), prémices du développement de la forme ouverte avec une oeuvre comme Hallowe’en du même compositeur en 1911, utilisation du cluster ou du bruit (manifestation acoustique du hasard) dans The Tides of Manaunaun (1912) d’Henry Cowell, choix contingent et sans intentionnalité du matériau sonore revendiqué dans L’Art des bruits, manifeste écrit par Luigi Russolo en 1913, notion d’indétermination du timbre du piano préparé dans Bacchanale de John Cage en 1938, pour aboutir à une oeuvre entièrement produite par le hasard selon « la méthode » du Yi-King, Music of Changes (1951) de Cage.

À partir des années 1960, une des applications de l’ordinateur a montré qu’un simple système déterministe dynamique pouvait entraîner un état chaotique.

Une dizaine d’années plus tard, Brian Ferneyhough notamment complexifie une invention musicale synonyme d’imprévisibilité, de renouvellement voire de chaos à partir de systèmes simples et déterministes, systèmes combinatoires à l’origine fermement opposés à toute question de hasard.

Grâce à cette compréhension « plus ouverte et affirmée » du hasard et du déterminisme, le débat sur la nature esthétique des outils intellectuels se trouvait renouvelé, en remettant en cause les visions dualistes trop simplificatrices.

Multiplicité, imprévisibilité, indétermination, croisement indépendant de cause, bruit, hasard, aléatoire, stochastique, surdétermination... le «vocabulaire artistique» évolue jusqu’à réconcilier ce couple qui paraissait antinomique avec la notion de chaos déterministe.  

Si le hasard peut être encore considéré par certain comme un déterminisme encore non expliqué, l’histoire de notre civilisation a déjà montré que nous sommes sortis d’une vision monolithique : il ne faudrait pas l'oublier !

L’auditeur ou le compositeur attentif à son époque aura donc compris et ressenti que l’œuvre ne peut se résumer à des explications relationnelles rassurantes, la forme a aussi la potentialité de traduire une absence de direction en sortant des logiques de répétition et de déformation du matériau,  les matériaux sensoriels, les sons, les couleurs, les odeurs, le toucher... peuvent contenir leurs propres expressions et indéterminations, tout comme un même objet peut avoir plusieurs dimensions ou significations en dehors d’un finalisme prédéterminé ou de relations émotionnelles et expressives que nous voudrions à tout prix contrôler.

Notre histoire culturelle et civilisationnelle nous engage vers plus d’incertitude et d’interrogation, laissant place à des espaces singuliers de liberté, perspectives infinies et finitudes des perspectives.


Notions élémentaires complémentaires

 «Contingere» (1361) veut dire en latin arriver par hasard, sans importance, non essentiel.

Probabilité (1361) du latin «probabilitas» décrit le caractère de ce qui est probable ou la grandeur par laquelle on mesure le caractère aléatoire d'un événement.

Aléatoire (1596), du latin «aleatorius» (aléa " jeu de dés", 1852), exprime également un événement imprévisible, incertain.

La statistique (1758) du latin «statisticus» "relatif à l'état" possède trois significations : l'étude méthodique des faits sociaux par des procédés numériques, la branche des mathématiques appliquées qui utilise le calcul des probabilités et l'étude du comportement des systèmes à grand nombre d'objets.

Stochastique (1953), du grec «stokhastikos», annonce la présence de "variables aléatoires".

Référence

Stéphane de Gérando, L'Œuvre musicale contemporaine à l'épreuve du concept, CNRS, Paris I, l'Harmattan 2012

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