GCO: entrer dans l’histoire ? Oui mais par quelle porte ?

Je vous propose aujourd'hui une lettre que je fais parvenir à Emmanuel Macron sur le dossier du GCO. Trop de mensonges sont utilisés pour tenter de trouver des vertus à ce projet, il est temps de rétablir des vérités. Pendant que l'Etat prend le temps de la «réflexion» d'autres meurent de faim à petit feu… Nous sommes en 2018, dans la vallée de l'humanisme rhénan !

Monsieur le Président de la République, 

Il y a presque un an, le 15 novembre 2017 à Bonn, lors de la COP 23, vous déclariez « Le seuil de l’irréversible a été franchi. » en parlant des changements climatiques ou encore « Cette priorité, c'est aussi celle du plan climat qui a décidé pour la mobilité, d'une part d'engager une politique fiscale inédite permettant de faire converger l'ensemble des modes de transport pour des meilleurs résultats en terme là aussi d’émissions de carbone et d’émissions de particules, et c’est l’objectif que nous nous sommes fixés d’ici à vingt ans de supprimer les véhicules contribuant à l’effet de serre. »

Nous sommes nombreux à être d’accord avec cela. Mais alors pourquoi laissez vous faire le Grand Contournement Ouest de Strasbourg ? Ce fameux GCO. 

Pour lutter contre ce projet voilà 17 jours qu’une dizaine de personnes a cessé de s’alimenter. Pourtant, avant d’en arriver à ce geste pacifique ultime, ces citoyens alsaciens n’ont eu de cesse, dans la culture légaliste qui est la nôtre, de partager leur vision, d’étayer leurs argumentaires, de produire des alternatives… mais en vain.

L’absence de réponse de la part de l’Etat qui est, dans ce dossier, le commanditaire, l’instructeur du dossier, le signataire des autorisations, le contrôleur,… est un véritable mépris pour les citoyens qui tentent de donner des actes aux paroles ambitieuses qui ont pu être les vôtres notamment dans la dernière année.

Après les avis négatifs du Conseil National de Protection de la Nature, de l’Agence Française pour le Biodiversité, de l’Autorité environnementale, des commissions d’enquêtes publics, de la Commission Locale de l’Eau, le Préfet a tout de même signé les arrêtés permettant le lancement des travaux. S’en est suivi des semaines effarantes avec un déploiement de forces de l’ordre démesuré, des jets de lacrymogène sur des élus, des simples villageois, des responsables associatifs. Que restait-il aux citoyens pacifistes pour faire entendre leur voix ? La violence à n’en pas douter mais non pas vers les symboles de la République mais contre eux même en engageant une grève de la faim.

Ces grévistes vous ont écrit et vous ont demandé audience lors de votre passage le 4 novembre à Strasbourg. Vous avez choisi de ne pas les rencontrer… Toutefois la réponse de votre chef de cabinet qui est parvenue le 5 novembre est riche d’enseignements.

 

Courrier réponse Cabinet Macron © François-Xavier LAUCH - Chef de cabinet d'Emmanuel Macron Courrier réponse Cabinet Macron © François-Xavier LAUCH - Chef de cabinet d'Emmanuel Macron

En effet, comme nous avions pu l’entrevoir lors de nos discussions avec le Ministre De Rugy ou la Ministre Borne, ou encore plus récemment avec votre conseillère que nous avons rencontré le 4 novembre au soir, le niveau d’information des plus hautes instances de l’Etat sur ce dossier est totalement partial et surtout erroné.

Je ne vais pas refaire tout l’argumentaire mais je prendrais comme exemple les deux éléments ci-dessus qui nous ont été répétés tant de fois.

Le projet aurait pour but « d’améliorer la qualité de l’air dans l’agglomération ». Sur ce sujet les promoteurs du projet ont fait travailler les spécialistes de l’air, l’association Atmo Grand Est qui a produit, en décembre 2016, un rapport intitulé Evaluation de l’impact de la mise en oeuvre de l’autoroute A355 et du Plan de Déplacements Urbains de l’eurometropole de Strasbourg conformément à la disposition 5 du Plan de Protection de l’Atmosphère de Strasbourg. Dès lors, quelles sont leurs conclusions ? 

D’une part il apparait que « le seul renouvellement du parc routier permet une quasi disparition de la population potentiellement exposée à des dépassements de valeurs limites. » et d’autre part que « Les 3 scénarios étudiés aboutissent à peu près aux mêmes conclusions : baisse notable des niveaux de pollution aux abords de l’axe autoroutier traversant l’Eurométropole de Strasbourg et augmentation des concentrations polluantes à proximité de l’A355. » 

Depuis décembre 2016, nous savons donc que la question de la dépollution n’est pas l’enjeu, pire, certaines populations aujourd’hui épargnées, seront demain exposées à la pollution alors qu’aucune valeur ajoutée pour les riverains de l’actuelle A35 n’est attendue. Pourtant c’est cet argument que nous donnent vos collaborateurs pour justifier ce projet… 

Le second que nous entendons souvent est la « décongestion » et la « disparition du caractère autoroutier de l’A35 ». Là encore, je suis particulièrement étonné de l’utilisation d’une telle argumentation puisque dès 2008, dans le dossier de Déclaration d’Utilité Publique (page 25) il était mentionné que les objectifs étaient :

  • Assurer la continuité de l’axe autoroutier Nord/Sud alsacien,
  • Améliorer les relations entre les villes moyennes alsacienne où le transport ferroviaire n’est pas encore adapté : Haguenau et Saverne au Nord, Obernai, Molsheim et Sélestat au Sud, et offrir à l’Ouest strasbourgeois un meilleur accès au système autoroutier pour les trajets à longue distance,
  • En limitant les échanges avec le réseau local, la vocation du contournement est résolument tournée vers les déplacements à moyenne ou grande distance, et ne doit pas favoriser la poursuite d’une urbanisation incontrôlée, génératrice de déplacements automobiles vers Strasbourg et de consommation d’espace de qualité à l’Ouest de Strasbourg. 

Voilà donc la vocation de ce GCO !

Subsidiairement les idées de « Réorganiser les accès à l’agglomération de Strasbourg, non pas tant pour les trajets domicile-travail que pour tous les trafics d’échanges à moyenne et longue distance, à destination des grands pôles tels que l’aéroport, la zone d’activités de la Bruche, voire le port de Strasbourg » et de « En soulageant la rocade Ouest (A35) de ces trafics, il sera possible de redonner à cette infrastructure un caractère plus urbain et de lui conférer le rôle de poumon indispensable aux renforcements des systèmes de transports collectifs du centre-ville. » étaient évoquées il est vrai. 

Mais, depuis cette date nous savons que les projections de trafic tendent à montrer qu’au mieux le report de l’A35 vers le GCO serait de 30 000 v/j ce qui laisserait, au minimum, 150 000 v/j (ces chiffres sont issus de l'expertise du CGEDD ce ne sont pas les miens). Aucun boulevard urbain n’est susceptible d’accueillir un tel trafic.

Je pourrais multiplier à dessein les exemples d’incohérence entre les justifications affichées aujourd’hui et les documents officiels (pourtant provenant des promoteurs du projet) qui n’affichent pas les mêmes ambitions. 

A ce stade un grand questionnement me taraude. 

Nos interlocuteurs ministériels ou de votre cabinet sont ils convaincus du bien fondé de leur réponse et cela pose, de facto, la question de pourquoi n’ont ils jamais eu accès aux éléments que je porte à votre connaissance ci-dessus ? Ou alors sont ils dans un tel mépris qu’une réponse lacunaire et mensongère permettant de faire perdurer l’illusion que le GCO serait une solution aux problèmes sérieux et quotidiens des strasbourgeois ?

Monsieur le Président vous êtes face à une concession de 54 ans, des travaux et des dégâts irréversibles sur la faune, la flore, les milieux naturels, la qualité de l’eau ou de l’air en Alsace tout cela pour permettre un afflux de camions (souvent d’ailleurs les plus polluants) qui cherchent à éviter de payer la LKW-Maut (écotaxe allemande).

A l’aube d’un nouveau traité de l’Elysée ne peut-on pas rêver meilleur projet pour le couple franco-allemand ? N’a t’on pas un enjeu de mobilité conjoint et indissociable au sein des acteurs de la vallée du Rhin à promouvoir ?

« L’urgence est devenue permanente. Et le défi de notre génération, c’est d’agir, agir plus vite et gagner cette bataille contre le temps, cette bataille contre la fatalité, pour mettre en œuvre des actions concrètes qui vont changer nos pays, nos sociétés, nos économies pour que nos enfants et peut-être même nous-mêmes, nous puissions choisir notre avenir, choisir notre planète et pas subir le réchauffement, le dérèglement climatique, la disparition de pays vulnérables et une transformation profonde. ». Ces paroles sont les vôtres lors du One Planet Summit, le 12 décembre dernier et je ne peux qu’y adhérer.

Choisissons pour cette planète, choisissons pour la France et pour ses citoyens en prononçant un moratoire permettant, de sortir de la grève de la faim et d’avoir le temps de déployer une expertise indépendante.

Vous avez rendez-vous avec l’histoire sur ce dossier !

Veuillez recevoir, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma haute considération.

 

 

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