Zentropa, Lars Von Trier et une culture de harcèlement sexuel

Producteur de la série Zero Impunity sur les violences sexuelles en temps de guerre, j'ai été invité avec d'autres producteurs de cinéma par la société Zentropa, créée par Lars Van Trier et Peter Aalbaek Jensen, à Copenhague. J'ai découvert une culture d’entreprise faisant la place belle au harcèlement sexuel. Indignés par la comportement des responsables de Zentropa, nous avons avec dix autres producteurs rédigé cet appel de soutien aux victimes de harcèlement dans toute l’industrie du cinéma.

Le 26 octobre dernier, c’est avec 70 producteurs et membres de l’industrie du cinéma international, que nous avons été invités à Film City à Copenhague dans le cadre d’un Workshop sur l’invitation de Zentropa, la société de production indépendante la plus importante du Danemark, fondée par Peter Aalbæk Jensen et le réalisateur Lars Von Trier.

La semaine précédant l’événement, l’artiste islandaise Björk avait accusé Lars Von Trier de harcèlement sexuel au cours du tournage de Dancer in the Dark dont elle était la star. Il s’agissait alors de la première incrimination du genre portée à l’encontre d’un cinéaste européen après l’affaire Harvey Weinstein qui a secoué Hollywood. À ce moment-là, nous ignorions encore l’ampleur des accusations et le déferlement de déclarations qui restaient à venir.

Nous fûmes accueillis sur les lieux par une productrice de Zentropa, Louise Vesth, et la soirée débuta avec les politesses habituelles. Sur la scène, Peter Aalbæk Jensen à la batterie et son groupe jouaient des reprises sous un mur scintillant de distinctions et de prix parmi les plus convoités de l’industrie du cinéma.

Peter Aalbæk Jensen lui souriait aimablement tandis que nous faisions connaissance avec son pénis grâce à un poster affiché sur un mur de la salle et représentant l’homme complètement nu.

Les festivités commencèrent avec la projection d’un court-métrage d’une dizaine de minutes. Les premières images montraient Peter et Lars nageant dans leur plus simple appareil. Le film revenait sur quelques-uns des moments les plus marquants et insolites des douze premières années de Zentropa, mais surtout le film était composé de multiples anecdotes sur l’attitude « difficile » de Björk durant le tournage de Dancer in the Dark.

Vinrent ensuite plusieurs blagues graveleuses sur les inconduites sexuelles et la récente mise en cause de Zentropa.

La productrice Louise Vesth qui jouait les maîtresses de cérémonie ce soir là interpella alors les stagiaires de la société de production. Ces derniers se levèrent et s’identifièrent par des signes de la main, et elle nous encouragea narquoisement à les approcher au cours de la soirée pour les interroger sur leur expérience au sein de Zentropa et découvrir s’ils y avaient eux-mêmes eu vent ou souffert de harcèlement sexuel. On nous invita ensuite à profiter sans modération du buffet, du bar, de la piscine et du sauna.

Au début de la soirée, nous étions intrigués, mais aussi tiraillés à l’idée de visiter Zentropa, un lieu dépeint comme une institution du cinéma libre et alternatif, un véritable berceau d’innovation créative. Pourtant, si d’aucuns qualifieraient probablement l’expérience vécue ce soir-là d’alternative, elle n’avait rien de libérateur ni de novateur. Au contraire, c’est une masculinité toxique et décomplexée qui s’est étalée sous nos yeux.

Ce soir-là à Zentropa, nous nous sommes sentis pris au piège. Entourés de collègues et de professionnels du cinéma dans un environnement que nous pensions chaleureux et accueillant, nous avons soudain eu peur. Car nous avions beau être absolument furieux face aux moqueries et au mépris affichés devant nous, l’état de stupeur qui s’était emparé de nous nous empêchait de protester. Chacun s’interrogeait intérieurement : « Les autres voient-ils ce que je vois ? Est-ce moins grave que je ne le pense ? »

Le harcèlement sexuel est une série d’actions hostiles de nature sexuelle. Ces actions, ainsi que leur répétition et leur intensité, affaiblissent psychologiquement la victime. Le harcèlement vise donc à l’intimider ou à la dominer. Et parfois, le but ultime est de parvenir à un acte sexuel. Le harcèlement sexuel désigne également la sollicitation de faveurs sexuelles sur le lieu de travail sous la menace de sanctions.

Nous croyons qu’il est important de mettre en place un processus de verbalisation, de pouvoir mettre des mots sur des actes répréhensibles. Le harcèlement sexuel est une forme de violence que l’on ne peut ni nier ni minimiser. En tournant le harcèlement sexuel en ridicule, on étouffe les voix des victimes. C’est une façon d’évacuer le problème. C’est ainsi que procèdent les agresseurs pour anéantir les victimes. Elles sont dénigrées, moquées, chosifiées. Et elles s’écroulent. Toutes les victimes s’écroulent lorsque l’on dénigre leur parole.

Et Björk, alors ? Son témoignage n’est ni banal ni facile, il est courageux et digne. Björk a libéré sa parole.

Notre groupe de producteurs a été choqué et bouleversé par le manque de respect dont a fait preuve Zentropa ce soir-là. Pas seulement envers Björk, mais envers toutes les victimes de harcèlement sexuel, d’agressions et de maltraitances.

C’est pourquoi nous avons commencé à nous insurger. Les discussions entamées entre certains d’entre nous le soir même ont enflé au cours des jours et des semaines suivantes. De retour dans nos pays respectifs et dans nos communautés cinématographiques, nous avons rapporté ce que nous avions vécu. Puis nous avons appris via le journal Politiken que neuf anciennes collaboratrices de Zentropa affirmaient à leur tour avoir subi du harcèlement sexuel, des actes dégradants et de l’intimidation au sein de la société.

Aujourd’hui, nous refusons de nous taire : en gardant le silence, en ignorant les voix des victimes au profit de celles des agresseurs, nous risquons de devenir complices. Les dénégations de Zentropa ne font qu’illustrer et perpétuer une culture de domination. Nous n’acceptons pas ce que nous avons vu et entendu le soir du 26 octobre dans leurs locaux. Nous n’acceptons pas ce que nous voyons et nous entendons dans nos propres pays et nos propres communautés.

Nous voulons dire aux victimes de violence et de harcèlement sexuels que nous les entendons et nous les écoutons. Que le monde est en train de changer. En tant que producteurs de films, nous croyons qu’il est de notre responsabilité d’entendre, d’écouter et de comprendre. Nous avons le devoir d’initier le changement dans nos milieux de travail et sur nos plateaux de tournage.

Nous réclamons la tolérance zéro face à toute forme de discrimination et de harcèlement. Nous soutenons les victimes. Soutenez-nous.

Stéphane Hueber-Blies, a_BAHN, France / Luxembourg
Rosie Crerar, barry crerar, Scotland
Cait Pansegrouw, Urucu Media, South Africa
Jérémy Forni, Chevaldeuxtrois, Belgium / France
Alba Sotorra, Alba Sotorra SL, Spain
Julia Tal, 2:1 Film, Switzerland
Federico Sande Novo, Le Tiro Cine, Argentina
Muge Ozen, Solis Film, Turkey
Sabine Gruber, FlairFilm, Austria
Karen Harnisch, Film Forge, Canada
Juan Pablo Richter Paz, Bolivia

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Projet transmédias, les enquêtes écrites de la série Zero Impunity sur les violences sexuelles en temps de guerre ont été publiées sur Mediapart. A retrouver en cliquant ici.

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