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Billet de blog 12 janvier 2026

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MaPrimeRénov’ à l’arrêt faute de budget : les ménages modestes font les frais du gel

Depuis le 1er janvier, MaPrimeRénov' s'est tue. Silence administratif, fermeture du guichet « jusqu'à nouvel ordre ». Cette fois, pas de pause pour remise à plat, comme à l'été 2025. Non. Ici, l'arrêt n'est pas choisi mais subi. Le désordre n'est plus affronté — il est transféré. Vers celles et ceux qui n'ont pas le luxe d'attendre. Les ménages modestes. Les artisans. Le climat.

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Illustration 1
Bureau administratif vide, dossiers en attente — illustration © Stéphane Lalut

Depuis le 1er janvier 2026, MaPrimeRénov' s'est tue. Silence administratif, fermeture du guichet « jusqu'à nouvel ordre ».

Cette fois, pas de pause pour remise à plat ou cure de désintoxication des dossiers frauduleux, comme à l'été 2025 — trois longs mois de fermeture, du 23 juin au 30 septembre, censés permettre un rééquilibrage. Non. Ici, l'arrêt n'est pas choisi mais subi. C'est un vide institutionnel qui paralyse l'Agence nationale de l'habitat (ANAH), faute de loi de finances adoptée. Aucun budget. Aucun calendrier. Aucune reprise envisagée. Seulement l'attente, suspendue à un vote parlementaire dont nul ne connaît l'échéance.

Le paradoxe pique. Dans ses orientations 2026, l'ANAH promettait de « sortir du stop-and-go » qui fragilise toute la filière. Or c'est précisément ce à-coup budgétaire qui la cloue au sol. Le pilotage, en théorie, existe — à la condition expresse que la loi de finances soit votée. Une gouvernance suspendue, donc, à un événement qui ne s'est pas produit. En 2025, le gouvernement avait opté pour une pause stratégique, visant la réorganisation. En 2026, rien n'est tranché : on gèle faute de cadre. Entre suspension maîtrisée et paralysie par défaut de décision, l'écart n'est pas sémantique : il est politique.

Ce verrouillage abstrait, purement administratif, s'incarne pourtant dans des corps bien réels. En 2024, ce sont 340 801 logements qui ont été rénovés grâce à MaPrimeRénov'. Et parmi eux, 73 % concernaient des ménages modestes ou très modestes. Ce sont ces foyers-là, précisément, qui se retrouvent aujourd'hui sans levier. Certains attendront, résignés ou patients. D'autres, au contraire, se détourneront du dispositif : non par choix mais par fatigue, par nécessité, ou par impossibilité de supporter l'indécision prolongée. Le renoncement, ici, n'est pas une décision — c'est une charge transférée. L'État suspend : les ménages, eux, encaissent.

Le coût climatique, lui, ne s'exprime pas en euros. Il s'accumule en tonnes de gaz carbonique, en projets ajournés, en promesses trahies. Depuis 2020, MaPrimeRénov' a permis de rénover 2,44 millions de logements, pour un gain estimé à 6,2 millions de tonnes de CO₂ évitées. À l'échelle du temps suspendu, cela représente — toutes choses égales — environ 28 000 projets bloqués par mois de fermeture. Ce chiffre n'est qu'indicatif, certes, mais il donne une mesure tangible du flux gelé. Le Haut Conseil pour le climat insiste : la continuité des politiques est une condition de leur efficacité. Chaque rupture dans le rythme sape la confiance, brouille les repères. Ce qui ne sera pas évité aujourd'hui sera émis demain. Et les mois perdus ne se rattrapent pas — pas plus que les émissions différées ne s'effacent.

Sur le terrain, les entreprises du bâtiment encaissent le contre-choc. La CAPEB (Confédération de l’Artisanat et des Petites Entreprises du Bâtiment) estime que « 40 % des artisans travaillent grâce à MaPrimeRénov' » et alerte sur une saignée déjà visible : 27 000 emplois supprimés en 2024 et 14 000 fermetures d'entreprises. Son président, Jean-Christophe Repon, ne mâche pas ses mots. Il dénonce une « instabilité inadmissible » et exige ce que tout secteur réclame pour survivre : visibilité et continuité. Même son de cloche du côté de la FFB (Fédération Française du Bâtiment), qui alerte sur une filière en péril. Et même si le guichet devait rouvrir dans quelques semaines, février, mars peut-être — rien ne garantit un redémarrage fluide. Un artisan qui renonce à embaucher ne recrute pas sur commande. Un ménage refroidi hésitera à relancer la machine.

Objectera-t-on que tout cela n'est qu'un temps suspendu ? Qu'un budget finira bien par être adopté, que les dossiers bloqués seront traités, que les chantiers décalés verront le jour ? Peut-être. Mais l'interruption, même provisoire, laisse des traces. Le stop-and-go a sa propre arithmétique : désordre dans les chaînes de production, abandons irréversibles, trajectoires déviées. Et surtout, il trahit un positionnement politique de fond : la transition écologique n'est plus un cap structurant — elle devient un ajustement budgétaire.

On ne supprime pas : on suspend. On ne tranche pas : on laisse filer. Et pendant que MaPrimeRénov' ferme, un autre tour de passe-passe opère : au 1er janvier 2026, le coefficient de conversion du DPE a été modifié. Résultat : 850 000 logements classés F ou G gagnent une lettre — sans travaux. Les passoires thermiques ne disparaissent pas : elles sont reclassées. Le désordre n'est plus affronté — il est transféré. Vers celles et ceux qui n'ont pas le luxe d'attendre. Les ménages modestes. Les artisans. Le climat.

Stéphane Lalut, auteur de Dette publique : qui paie vraiment ? et ANTHROPIE — Ordre ici. Dette ailleurs.

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