Déboussolés et perfusés

Les déséquilibres du système agriculture-alimentation actuel touchent de très nombreux aspects: appauvrissement des sols, perte de contrôle sur notre nourriture, dégradation des éléments indispensables de notre alimentation, perte de contrôle des territoires sur la sécurité d’approvisionnement des populations. Une articulation devrait s'opérer avec la résilience de la nation...

DEBOUSSOLES ET PERFUSES

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L’usage du GPS nous a fait oublier l’existence et l’importance des boussoles et des cartes. Il nous a également fait perdre le sens de l’orientation mais cela ne nous trouble pas… tant qu’il y a du réseau et de quoi recharger son téléphone! Et si nos sociétés, sans même qu’elles s’en soient rendu compte, étaient en train de «perdre le nord», d’égarer le bon sens (la boussole) et que les enjeux et connaissances utiles (généralement cartographiés), n’existaient plus ?

Plus concrètement, nous pourrions décliner ce concept à l’agriculture, à la nutrition-santé et à l’aménagement du territoire, qui, par une perte de conscience des risques et par des déséquilibres de systèmes, ont connu ou sont sur le point de connaître des «pathologies ». 

Partons du principe que, depuis 1945, les agriculteurs ne savent plus pour qui ils produisent et ne savent plus nourrir leurs sols, que les familles ne savent plus cuisiner et, qu’à leur tour, les adultes d’aujourd’hui ne savent plus se nourrir, et que les politiques ont abandonné leurs responsabilités historiques quant à l’alimentation des populations.

Agriculture moderne et appauvrissement des sols

Le bon sens paysan était la boussole de l’agriculteur. Il s’attachait à transmettre ses terres dans un état et un équilibre optimum et le système de l’agro-sylvo-pastoralisme répondait à cela. Activités des champs, des haies et des prairies amendées par l’élevage permettaient de maintenir une activité vivante et équilibrée dans les sols.

Au sortir de la guerre et afin de nourrir une Europe affamée, la Pac a fortement encouragé une augmentation des rendements. Pour cela, la promesse de meilleures conditions de travail et de temps libre leur a été faite et il leur a été mis à disposition toutes les « facilités » issues de l’industrie de la guerre comme les nitrates, les insecticides et les tracteurs.

Les engrais ont amélioré les rendements agricoles, mais les apports en azote et phosphore ont détruit également la microflore et microfaune du sol. Or, ces microorganismes renouvèlent la structure du sol et facilitent l’assimilation des nutriments minéraux disponibles pour les plantes. Ils sont indispensables à la formation du complexe argilo-humique qui est garant de la fertilité et de la stabilité des sols.

La connaissance, jusque-là intuitive, de la microbiologie des sols, qui permettait à l’agriculteur de les cartographier, n’existe quasiment plus, ni dans les faits, ni dans les esprits. Ainsi, les sols déséquilibrés et très affaiblis connaissent une pathologie qui s’appelle l’érosion et nous assistons à des rivières pleines de boues dès qu’il pleut, faisant de l’agriculture un des rares secteurs qui décapitalisent.

Nature et effet physiologique de notre alimentation

Aujourd’hui, en Europe, la nourriture est abondante, peu chère à l’achat, et les famines et les intoxications alimentaires ont disparu. Pourtant le mangeur est déboussolé et s’inquiète pour savoir « que manger pour rester en bonne santé». Cependant, des maladies de civilisation dans lesquelles l’alimentation joue un rôle important sont apparues. Quels changements ont pu conduire à cela ? Les consommateurs sont déboussolés car ils ne peuvent plus utiliser les capacités internes de l’organisme pour choisir leur alimentation en fonction de leur besoins physiologiques (l’alimentation intuitive) car l’industrie agroalimentaire s’est substituée en grande partie à la préparation des aliments dans le foyer. De plus, elle a convaincu les consommateurs « qu’elle fait cela mieux qu’eux » et que leur temps peut être plus utilement consacré à d’autres activités. Cela a abouti à une perte de connaissances quant aux conditions de production de la nourriture, aux choix et à la préparation des aliments: la «cartographie alimentaire » n’est donc plus accessible.

Le consommateur se retrouve devant des aliments d’une diversité continuellement renouvelée, complexes, très caloriques (sucre et graisse), ultratransformés, pauvres en fibres mais riches en arômes, en colorants et en conservateurs. Ces aliments sont difficilement «décodés » par l’organisme et l’induisent en erreur quant à leur composition nutritionnelle. En effet, nous évaluons intuitivement le rassasiement apporté par une part de cassoulet mais pas par celle de deux barres chocolatées. In fine, les consommateurs choisissent en fonction du marketing alimentaire qui les cible et les stimule dès leur plus jeune âge. De plus, le caractère addictif de ces aliments transformés incite à la surconsommation. S’il n’était question que de quantités, alors il suffirait de les diminuer, mais peut-être que le problème est plus complexe et touche également l’organisme au niveau du microbiote. Celui-ci est un système bactérien pesant 2 kg, situé dans l’intestin et vivant en symbiose avec l’être humain, qui intervient de manière importante dans les fonctions digestives, métaboliques, immunitaires et neurologiques.

Les études montrent que l’alimentation occidentale aboutit à des dysbioses, c’est-à-dire à des déséquilibres qualitatifs et quantitatifs du microbiote, avec une diminution des souches bénéfiques et une augmentation des bactéries potentiellement pathogènes. Ce déséquilibre peut commencer dès le début de la vie par la transmission d’une flore maternelle déjà en dysbiose et par le non-allaitement maternel. Par la suite, la forte consommation durant l’enfance de produits riches en graisses et en sucres, mais pauvres en fibres, affaiblit encore le microbiote en l’affamant. Ce dernier produit donc moins d’acide butyrique, nécessaire comme combustible pour les cellules de la membrane intestinale, et celles-ci n’arrivent plus à maintenir l’indispensable imperméabilité intestinale. Des adjuvants agroalimentaires comme les émulsifiants détériorent le mucus intestinal et aggravent cette perméabilité.

Ces modifications permettent le passage de bactéries nocives entières ou de leur composantes, de l’intestin vers le milieu intérieur, et aboutit à des phénomènes inflammatoires, préludes de maladies qui ont fortement augmenté en 40 ans: obésité (+200%) et complications cardio-vasculaires, diabète et cancers (+ 50 %). On peut considérer que le déséquilibre des systèmes au niveau macroscopique (nouveaux choix alimentaire) se répercute également au niveau microscopique et aboutit à des pathologies.

Sécurité alimentaire des territoires

Avant-guerre, garantir les conditions d’un minimum de sécurité alimentaire était une véritable boussole pour les élites et était un pilier de leur légitimité politique. Cette sécurité devait répondre aux besoins par une chaîne résiliente, allant du foncier au consommateur, en passant par les producteurs, le stockage individuel et collectif, la transformation, les transports et la distribution. À travers une politique agraire issue d’un aménagement du territoire local multifonctionnel, le foncier nourricier occupait une place stratégique.

Or, depuis l’avènement du pétrole abondant et bon marché (mécanisation, agrochimie, transports), associé à la croyance que s’alimenter était «une affaire réglée», le politique a relégué l’agriculture territorialisée au rang de «paysage » et l’a considérée comme la variable d’ajustement de toutes les autres politiques, présentées et perçues comme étant beaucoup plus nobles. Ainsi, le territoire, jusque-là ménagé pour être le plus alimentairement résilient possible, a été «aménagé» et «développé».

Actuellement, production et consommation ne sont plus territorialisées et nos territoires, même ruraux, sont « alimentairement malades » car non autonomes pour leur approvisionnement quotidien, mais survivent car « perfusés » par le ballet des camions de la grande distribution. Celle-ci n’a d’ailleurs que trois jours de stocks (sans panique…) qui font l’objet d’une traque quotidienne par les enseignes car leur existence leur coûte…

À l’heure du tout-connecté et des cyberattaques, où le lien social se délite et qu’une infime partie de la population produit et stocke sa nourriture, que se passerait-il si la chaîne d’approvisionnement connaissait une sérieuse avarie ? Un premier réflexe pourrait nous faire penser que les « autorités » (ici l’État providence) ont des stocks, mais tout le monde en doute. Un autre serait que les associations humanitaires, à travers les plans communaux de sauvegarde, en ont: il faut savoir qu’elles se fournissent… dans les grandes surfaces !

Cette nouvelle « cartographie alimentaire » non résiliente pourrait annoncer une « pathologie territoriale » qui se déclarerait, dans notre société devenue intolérante à la frustration et où les individus ne pensent plus à stocker, sous la forme d’émeutes…

À travers les exemples du sol, de l’agroalimentaire et de la santé, nous avons, même en ayant effleuré le sujet, pu mettre en évidence des systèmes déséquilibrés qui ont, pour chacun, déclenché des pathologies.

Concernant nos « systèmes » alimentaires sur les territoires, les déséquilibres sont présents et les risques ne semblent pas tout à fait encore cartographiés comme tels par les autorités. Si cette question n’est pas articulée avec la résilience de la nation, nous pourrions, pour ce dernier système, associer sa pathologie à venir à des troubles à l’ordre public…1

1. Ce sujet fera l’objet d’un prochain livre en cours d’écriture.

Article extrait du dossier "Pour un nouveau modele de la chaine alimentaire ", Préventique – No159 - Septembre 2018

http://www.preventique.org/content/pour-un-nouveau-modele-de-la-chaine-alimentaire

Par :

- Marie Anderes: Ingénieure agroalimentaire Ensat, diététicienne-nutritionniste

- Stéphane Linou: Ancien conseiller général, conseiller en développement local, pionnier du mouvement «Locavore» en France, sapeur-pompier volontaire

 

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