Face à la grippe aviaire, devenir Locavore ?

Nous sommes la veille du premier week-end des vacances de Noël, un vendredi midi, à la “Fourniol”, un restaurant d’une belle région touristique de l'Occitanie. Gabriel, paysan à la retraite, depuis sa “tour de contrôle”, les a vu politiquement naître, défiler et même “naviguer”, les élus du coin...

Nous sommes la veille du premier week-end des vacances de Noël, un vendredi midi, à la “Fourniol”, un restaurant d’une belle région touristique de l'Occitanie. Un couple travaillant dans un cabinet médical toulousain, sachant que l'institutrice de leur fille ne reviendrait pas de sa mauvaise grippe d'ici les congés, avaient posé une journée de repos. Ils s'étaient dits qu’ils allaient enfin pouvoir goûter à l’ambiance de ce restaurant, fort réputé dans la région, qui ne figure pas dans les guides étoilés mais où se presse une clientèle locale d’habitués. S'y retrouvent des ouvriers d’entreprises, des agents EDF, des agents de l'ancienne DDE, des chasseurs, des artistes modestes et géniaux, des fonctionnaires territoriaux accompagnés de leurs élus pour fêter le repas de fin d’année, l'institutrice itinérante, le technicien de la chambre d'agriculture, le curé “intercommunal”, le boucher, le vigneron poète, l'agent de développement local, des pompiers volontaires revenant de leur tournée de calendriers, le commandant de gendarmerie, bref, une grande partie de ce qui compose le monde rural d'aujourd'hui. Derrière les dernières tables sur lesquelles des nappes et des serviettes vichy sont posées, trônent des douilles d'obus sculptées par des Poilus de la Grande Guerre. Au coin de l’âtre de la cheminée d’où dépassent non pas des bûches mais des troncs, un homme d’un certain âge, visiblement comme chez lui, se tient assis dans un fauteuil en rotin couvert de quelques fins coussins destinés à en adoucir l'assise. Il se chauffe les mains au coin du feu, tout en cassant quelques noix dont les coquilles serviront à Valentine, la taulière locale, pour démarrer plus facilement le feu du lendemain matin. Les cerneaux accompagnent généralement son café qu’il tient absolument à voir servi dans le verre qu'il utilise pour boire son vin de pays sorti du jerrican.

Ainsi, Gabriel, paysan à la retraite, prend plaisir, depuis sa “tour de contrôle” jusqu'à laquelle les murs de la pièce rapportent les sons des conversations, à être présent tout au long du service. Il avait également été maire de cette petite commune pendant trois mandats et avait, à une époque, défendu les intérêts de ses camarades éleveurs, au sein de la petite coopérative qu'ils avaient constituée pour peser davantage face aux appétits de la grande distribution naissante. Il les avait vu politiquement naître, défiler et même “naviguer”, les élus du coin...

Oreille attentive mais également muet comme une tombe dès que cela relève de l'intime, on vient le voir autant pour se confier que pour décrypter certaines choses que le journal local se garde bien de faire. En effet, ce dernier, véritable outil au service de la propagande et chape de plomb politicienne du coin, comme a l'habitude de le dire Gabriel, “oblige les lecteurs-électeurs, captifs, à têter les articles comme le ferait un veau sous la mère”. Jouant un peu le rôle de confesseur que tenaient les curés de campagne aujourd'hui devenus très rares, un peu le rôle de l'écrivain public pour ceux qui n'osent pas demander aux assistantes sociales du Conseil Départemental de rédiger des demandes administratives, tout le monde vient le voir et lui amène des “biscuits”. Ces derniers lui servent à se mettre à jour sur certains “dossiers”. Ce n'est pas pour rien que le commandant de la brigade de gendarmerie du canton, l'adjudant-chef Ferreira, lui envoie ses nouvelles recrues afin qu'elles puissent parfaire leur immersion dans le territoire et intégrer de nombreuses clés de compréhension indispensables à leurs fonctions. En effet, qui mieux que Gabriel, que certains surnomment “Goupil”, connait le “dessous des cartes” du coin, les vieilles et récentes “histoires de culottes” qui déterminent souvent les relations des décideurs et des structures qu'ils pilotent et qui éclairent plus précisemment sur le “qui fait quoi” institutionnel, souvent insolite; les origines véritables des relations entre les élus, des emplois fictifs de certains dans la fonction publique locale; les créations, fermetures et reprises d'entreprises; les clans historiquement constitués ou récemment reconstitués; les réseaux occultes, etc...? Cultivé sans avoir forcément ouvert beaucoup de livres, il se plait à détourner des phrases célèbres et s'amuse souvent à adapter au contexte local certaines citations et en particulier celle de Saint Exupéry qui disait “On ne voit bien qu'avec le cœur et l'essentiel est invisible pour les yeux”. Pour Gabriel, “On ne voit bien qu'avec les lunettes et l'essentiel est invisible pour les foules”.

Ses souvenirs de vie active, sa connaissance de certaines “coulisses”, son assiduité à Télématin devant laquelle il mange ses biscottes sans sel, ainsi que les conversations du midi qui s'étendent bien au delà des “Feux de l'Amour” dont on on entend le générique depuis la maison de la vieille sourde d'en face, lui permettent de réaliser une synthèse bien à lui du monde tel qu'il a évolué et tel qu'il est, véritablement ou faussement perçu.

Ce vendredi, à la table du couple de vacanciers:

Voici, pour la Piote, une cuisse de canard confite avec des frites maison ! Ne vous étonnez pas si aucune n'est pareil, j'ai coupé les patates ce matin !”

A la fin du repas, la petite prénommée Gaïa : “Papa, elle était très bonne la cuisse ! Comment elle est fabriquée ?”

Le père: “Gaïa, dis-toi bien que tu as de la chance de manger du canard dans cette région en ce moment, car il y a un virus qui s'appelle la grippe aviaire. Je vais t'expliquer, tu as maman cane et papa canard qui font un œuf, le caneton casse la coquille et les éleveurs leur donnent à manger avec les cultures qu'ils font et après ils l'apportent à Valentine qui la fait cuire...”

Gabriel, à proximité, tout en mastiquant bien un cerneau de noix précédant une gorgée de café, sourit en secouant la tête...

Profitant du départ de la petite Gaïa et de la mère qui venaient de se lever afin de faire le tour de l'église pour digérer, Gabriel lance au père son traditionnel “Adiu, vas plan ?” tout en lui indiquant la chaise à côté de lui. Etonné, le vacancier s'exécute et à peine assis, Valentine, flairant une fois de plus un long échange entre Gabriel et son “hôte du jour”, pose, sans que rien ne lui soit demandé, deux bouteilles de “gnole” qui, comme les maires du coin, ne portent pas d'étiquette...

Gabriel: “Cher vacancier, vous qui avez appelé votre fille du nom de celle qui nourrit l’humanité, savez-vous depuis combien de temps les éleveurs n’ont pas aperçu un œuf…?”

Avec une mine déconfite (de canard), le vacancier bredouille “Ben... non..., vous m'intriguez...”

Gabriel: “Si vous voulez, je vous explique mais... n'allons pas trop vite...”

Le vacancier: “Oui, je veux bien...”

Gabriel: “Dans ma jeunesse, on faisait tout sur place, il n'y avait pas tous ces camions migrateurs que l'on voit maintenant...”.

Le vacancier: “Des “camions migrateurs” ? Mais que voulez-vous dire, Monsieur ? Vous voulez parler des oiseaux migrateurs, non ?”

Gabriel: “Appelez-moi Gabriel, ça ira bien. Ce que je veux dire, c'est qu'avant, les éleveurs faisaient se reproduire les canards et les oies à la ferme et, d'ailleurs, plusieurs d'entre nous se souviennent encore d'avoir été coursés par un jard, et je peux vous dire que ce n'est pas commode un jard !” dit-il en montrant ses molets comme s'il s'était fait “gnaquer” la veille. Les oeufs étaient ensuite couvés, ils donnaient des canetons que l'on élevait, gavait, tuait et enfin transformait.”

Le vacancier: “Pourquoi parlez-vous au passé ?”

Gabriel: “Cela fait bien longtemps que cela ne fonctionne plus comme cela. Il est vrai que s'occuper des œufs est devenu un métier à part entière. C'est un peu comme les graines qui ne sont plus ressemées par le cultivateur.”

A ce moment là, pour appuyer ses propos, Gabriel se lève et se dirige vers des niches en pierre qui, comme lui, font partie des murs. Ayant en quelque sorte “privatisé” celles-ci, il y empile toutes sortes de documents qu'on lui apporte. Il faut dire qu'il n'est pas tellement au fait des outils informatiques mais il en comprend parfaitement, même de loin, les dérives mais aussi les avantages qu'ils peuvent lui procurer dans ses réflexions. Plus conservateur sur la paperasse que sur ses orientations politiques, il enfourne et sort régulièrement ce que l'informaticien du co-working voisin lui imprime gracieusement. D'ailleurs, Valentine, qui a toujours l'angoisse de voir s'y installer des souris, le menace environ une fois par mois de “défumer” à sa manière ces niches dans lesquelles sont ensilés des documents que seul Gabriel a l'idée de mettre en lien.

Gabriel: “Vous savez, il existe une véritable omerta sur un bon nombre de sujets dans l'agriculture. C'est Emmanuel, le technicien de la Chambre d'Agriculture qui vient ici régulièrement, qui me “met à jour” de ces choses qu'il ne peut pas dire dans le cadre de son travail et même en dehors, tant ses employeurs sont en collusion totale avec les lobbys de la génétique, des aliments et des grosses coopératives qui ont depuis longtemps échappé au contrôle des agriculteurs.”

Le vacancier: “Expliquez-moi car c'est un peu nébuleux. Vous parliez de “camions migrateurs”...”

Gabriel: “Oui. Le système industriel a développé la spécialisation, un peu comme pour les crevettes qui sont pêchées à un endroit, cuites à un autre, décortiquées par ci, emballées par là... Cette “taylorisation” a été mise en place pour augmenter la rentabilité des équipements et la dépendance des acteurs à leur “intégrateur” (la structure dont ils dépendent). En ce qui concerne certains cas de grippe aviaire que nous avons connus, je peux vous l'illustrer de la façon suivante: un premier producteur élève les canetons de 1 jour jusqu'à 3 ou 4 semaines dans un bâtiment chauffé où la densité d’animaux peut être élevée. Admettons qu’il élève 20 000 canetons. Ce lot est transféré chez 4 éleveurs qui prennent chacun 5 000 canards pour produire du “prêt à gaver”, c est à dire qu'ils les gardent jusqu'à 11 voire 12 semaines. Chacun des 4 éleveurs de “prêt à gaver” voit son lot transporté chez 5 gaveurs de 1 000 canards, le gavage durant 10 jours en moyenne soit 20 gaveurs. Enfin, l'intégrateur récupère tous ces canards pour son abattoir. Ainsi, si le lot initial est contaminé, 24 éleveurs deviendront des foyers de grippe aviaire potentiels. C'est ainsi que les canards prêts à gaver du Tarn ont contaminé le Gers, le Lot et Garonne et les Hautes Pyrénées. La faune sauvage, si elle peut transporter la maladie, n'est absolument pas responsable de cette contamination exponentielle liée à l'élevage industriel !”

Le vacancier: “Vous voulez dire que les canards d'élevage parcourent plus de chemin que les canards sauvages ?”

Gabriel: “On peut le dire un peu comme ça... Bien trouvé, le vacancier, vous avez le sens de la formule ! Et vous avez raison sûrement au delà de ce que vous croyez... Il serait d'ailleurs intéressant de reproduire sur une carte tous les trajets qui existent entre “maman cane”, comme vous dites, et l'assiette de votre fille. En effet, je n'ai pas encore évoqué ce qui se passe en amont des éleveurs... il se dit que les importations d'oeufs et de canetons venant d'Europe de l'Est ont grandement augmenté...

Le vacancier: “Vous voulez dire que les canards viennent de Barbarie ? Non, je vous taquine. Plus sérieusement, que voulez-vous dire ? Et les petits éleveurs, ils ne peuvent pas se faire entendre ?”

Gabriel: “Ils ont peu de temps, ce n'est pas vraiment dans leur culture et ils ne “pèsent” pas assez car ils n'ont pas de représentants dans les instances professionnelles ou dans les grands partis. Il faut que vous vous rendiez compte que les petits éleveurs ne sont pas aux 35 heures... Les 35 heures, ils les font en deux jours... Et vous savez pourquoi ? Ils doivent élever, gaver, abattre, transformer et aller vendre souvent sur les marchés, à la ferme ou dans les commerces du coin. C'est comme s'ils faisaient plusieurs métiers, il ne leur reste ainsi pas de temps pour faire du syndicalisme qui leur servirait pourtant à se défendre. La nature ayant horreur du vide, ce sont les “gros”, souvent les producteurs de maïs pour lesquels les canards sont quelque part devenus des sous-produits du maïs intensif, qui sont les interlocuteurs des pouvoirs publics pour élaborer des règles qui sont “bizzarement” adaptées ... aux “gros”. Il faut également dire que les petits éleveurs ont souvent peur de se faire mal voir par l'administration (des contrôles qui peuvent être “pinailleux”) et le “système”. De plus, ils ont également peur de ne plus être livrés en canetons... et malheur à celui qui se risquerait à manifester contre certaines coopératives...Emmanuel m'a amené une photo prise dans le rayon frais d'une grande surface qui montre que la "coopérative" EURALIS importe des magrets de...Bulgarie. Comment tirer une balle dans les...pattes...de ses propres coopérateurs ?! Les éleveurs, aussi abattus que le seront bientôt leurs canards, doivent être ravis. Vous ne savez peut-être pas que les « coopératives » françaises ont des « usines cousines » là-bas et que l’épisode précédent de grippe aviaire a permis d’écouler des stocks et que l’épisode actuel permet à ces usines « cousines » de continuer à développer des parts de marché… ça me rappelle l'affaire des lasagnes à la viande de cheval où, là aussi, une "coopérative", en l'occurence Lur BERRI, avait importé d'Europe de l'Est du cheval qu'elle avait fait passer pour du boeuf. Il faudra que le jour vienne où les agriculteurs reprennent le contôle de ces coopératives car on marche désormais sur la tête..."

 

Le vacancier: “Mais que font les élus ?”

Gabriel: “Prenons juste un exemple, celui d’un Président du Conseil Départemental. Pour être l’unique candidat de son parti pour les législatives, il a préféré harceler sur son téléphone portable le Ministre de l’Agriculture afin qu’il “lui fasse une place” sur la circonscription plutôt que pour s’occuper des éleveurs qu’il a honteusement renvoyés au préfet… Et, plus généralement, les élus n’ont l’habitude de s’intéresser ou de se positionner que “si ça remue” du côté des Chambres d’Agriculture qui, elles mêmes, ne bougent que si les responsables qui les pilotent décident de le faire. Mais comme ils ne sont pas très à l’aise avec le sujet, puisqu’ils sont eux-mêmes liés aux grands lobbys qui poussent à l’industrialisation de l’agriculture... Seul Stéphane, notre “Locavore” et Agent de développement local du coin, qui a récemment été Conseiller général, a bougé et concrètement agi et avancé dans ce sens. Véritablement blak-listé par la “mafia” locale qui repeint à ses propres couleurs tout ce que, lui, a initialement construit, il a quand même réussi à mettre dans la boucle une sénatrice qui a interpellé avec une conseillère régionale le gouvernement pour qu'il adapte aux “petits” les nouvelles et drastiques normes. Je vous parlerai d'ailleurs de lui peut-être tout à l'heure.”

Le vacancier: “Il y aurait, en quelque sorte et à certains niveaux, des “confits d'intérêts” ? J'ai beau lire la presse et regarder des émissions, personne ne parle de cela. Pourquoi les journalistes ne l'expliquent pas ?”

Gabriel: “Vous savez, leur métier a beaucoup changé. La presse est en crise et, à moins qu'ils écrivent un livre sur leur temps libre, on ne leur donne pas trop la possibilité d'enquêter, alors ils répètent les informations déjà publiées par leurs confrères. Mais pour enquêter, il faut avoir également un minimum d'informateurs et de témoins, et ce sujet n’est pas, comment dire, simple, transparent et proche de Paris. Il leur faudrait, par exemple, un document comme celui-ci...”

Gabriel, tout en tenant son verre de café d'une main, tient de l'autre main une “note blanche”, qu'Emmanuel lui avait donnée et la lui montre ...

Le nouvel épisode de grippe aviaire vécu sur notre territoire est un nouveau coup dur porté à l’économie locale. A peine remis de l’épizootie de 2015 et des travaux de mise en conformité avec l’arrêté de biosécurité pris par le Ministère de l’Agriculture en juillet dernier, les éleveurs de la filière sont à nouveau très durement touchés par un virus hautement pathogène et extrêmement contagieux.

Il est troublant de constater que les regards des spécialistes se portent principalement sur la faune sauvage. Jamais il n’est question, dans les exposés d’experts, de vérification en amont de la filière d’élevage. Le focus est fait sur les conditions d’élevage et de transformation des canards pour rassurer le consommateur à la veille des fêtes, mais qu’en est-il vraiment des conditions de production et de transport en amont des éleveurs  ?

Bien loin des médias de grande écoute, il n’a jamais été évoqué le fait que des souches d'influenza aient pu émerger dans des couvoirs et par le confinement d'animaux très favorables aux mutations et recombinaisons du virus comme c’est le cas dans les élevages à forte concentration.

Nous touchons là au cœur d'un des problèmes de l’influenza aviaire  :

-  Où sont et comment sont contrôlés les animaux reproducteurs qui produisent quantité d’œufs à éclore  ?

-  Comment sont transportés les poussins de seulement quelques jours à qui l’on fait traverser les régions voire l'Europe, pour rejoindre les élevages ?

- Pourquoi n'a-t-on pas limité la taille des élevages ? Il est reconnu que plus la concentration d'individus est importante, plus le risque sanitaire est élevé. Il y a également la question de la diversité génétique... Selon nos informations, il paraitrait qu'un sélectionneur détient 80 % du marché, et 70 % des canards élevés en France sont issus de la même souche et on sait que la performance des souches va à l'encontre de la rusticité , donc de la résistance immunitaire. N’a-t-on pas joué aux “apprentis sorciers” à force de croisement génétiques pour répondre à la grande consommation ? Les animaux ne souffrent-ils pas aujourd’hui d’un appauvrissement génétique les rendant ainsi plus sensibles aux maladies ? Ne faudrait-il pas revenir à des souches rustiques ? Ne serait-ce pas souhaitable que les opérateurs mutualisent leurs outils de production dans un périmètre plus restreint afin de diminuer les déplacements et la limitation de la diffusion de virus ?

- Pourquoi l'information suivante est restée quasi confidentielle ? “Point de situation au 13/06, paragraphe 2, résultats surveillance programmée en élevage sélectionneurs multiplicateurs: On mentionne un taux d élevages séropositifs au H5 en palmipèdes de 35 % en zone de restriction et de 4% en zone indemne. On observe depuis plusieurs années des prévalences non négligeables sans qu'on n'ait pu mettre en évidence le virus directement : les délais entre les prélèvements et les résultats sérologiques sont tels que le plus souvent les oiseaux sont sortis de l'élevage au moment du résultat sérologique. Il n'y a donc pas de possibilité de recherche de virus directe. Il y a ainsi une marge de progrès dans le système de surveillance avec raccourcissement des délais.”

On peut s' interroger sur la pertinence épidémiologique des mesures de bio-sécurité alors qu'il semble vraisemblable que les petits élevages soient plutôt les révélateurs de la circulation d'une maladie, comparés aux éleveurs industriels qui jouent un rôle épidémiologique de diffuseur à grande échelle de ces pathologies.

Tant que ces questions ne trouveront pas de réponses, nos territoires resteront pris en otage par un virus qui changera de nom chaque année au gré des mutations et qui deviendra à chaque fois plus résistant aux traitements que nous tenterons de lui opposer.

 

Gabriel: “Ça date du mois de juin, c'est à dire bien avant la nouvelle souche grippale attribuée aux oiseaux migrateurs dont on parle maintenant. La grippe précédente était bien “dans les tuyaux”, comme le souligne une partie du rapport suivant, d'il y a quelques semaines, concernant les nouveaux cas intervenus pourtant après la mise en place des mesures de bio-sécurité:”

Une hypothèse très probable de contamination de ce foyer est l’introduction de canetons de 1 jour contaminés. Malgré le fait que le statut du couvoir d’origine soit favorable, la valeur intrinsèque liée aux mouvements d’animaux est forte.

Gabriel: “D'ailleurs, je vous annonce déjà que dans quelques jours, c'est à dire après les fêtes (pour ne pas décourager les consommateurs), les “cols blancs” décideront d'abattre des centaines de milliers de “cols verts”. Je suis désolé de faire ce mauvais jeu de mots, mais je trouve que cela permet de retenir l'idée... Quoi qu'il en soit, ce sont les “gros” qui risquent de sortir renforcés de ce dramatique épisode. Il serait urgent de donner toute la clarté sur la traçabilité des canards, de l'oeuf à l'abattoir. Les bovins, ovins caprins sont déclarés dès la naissance et identifiés par un numéro mais ce n'est pas le cas des canards...”

Le vacancier: “Je n'en reviens pas de ce que vous me dites... Nous qui sommes venus dans le coin exprès pour manger “local”...

Gabriel: “Oh, ici, à la Fourniol, vous pouvez être sûrs que tout vient de “très près”... Valentine se fournit auprès de son cousin éleveur et n'hésite pas elle-même, de temps en temps, à faire “clouer définitivement le bec” à certains canards de sa basse-cour... mais ne vous sentez pas obligé de le répéter ! Il serait couillon de voir arriver des contrôleurs vétérinaires tout endimanchés car il en tourne assez en ce moment ! Vous voyez les allées et venues qu'elle fait entre cette salle et la cabane qui se trouve de l'autre côté de la route ? Elle s’y rend pour aller tirer le vin et chercher parfois quelques plats. Et bien, c'est interdit par les nouvelles normes d'hygiène imposées par l'Europe. Moi qui ai connu la Guerre, je peux vous dire que l'Europe, je suis « pour », car je n'ai pas envie qu’on recommence à se taper dessus, mais à force de nous imposer des choses comme ça et à “enquiquiner” les artisans et commerçants, ils vont finir par nous en dégoûter ! Personne ne s'est empoisonné ici ! Pour les canards, c'est la même chose: les “gros” posent sur le bureau des députés et commissaires européens, sous couvert de “sécurité sanitaire”, “d'amélioration des conditions de travail”, ou encore de respect de la “concurrence libre et non faussée”, des projets de règlements déjà tout rédigés qui préconisent la mise en place de normes sous lesquelles croulent et disparaissent les “petits”. À force, ils vont nous tuer tous les petits éleveurs. Il ne nous en restera même plus un pour faire croire à Jean-Pierre PERNAUT que notre plat régional est fait avec des canards du coin ! Ce monde est devenu “fou” et nous vivons dans une grande illusion. Le « monde » que vous voyez dans cette pièce est en quelque sorte en partie “perfusé” et en sursis. Il vit dans une illusion de sécurité et de pérennité, de tranquille inconscience pour les uns, de conscience complice pour les autres mais quoi qu'il en soit, il subsiste encore un récit mythifié pour la majorité.”

Décalant son fauteuil en rotin pour mieux montrer au vacancier, du bout de sa casquette, le “pedigree” des personnes réunies autour assises autour de la grande table du fond, Gabriel lui dit:

Vous voyez, autour de cette table, vous avez tous les composantes d'un véritable “écosystème alimentaire et touristique”. Le “repas français”, récemment classé au Patrimoine Mondial de l'UNESCO, veut encore ici dire quelque chose. Chacun dépend des uns et des autres. Je vais vous les passer un par un, mais ne vous retournez pas trop car certains vont deviner que je parle d'eux.... Vous avez la présidente de l'office de tourisme, accompagnée par sa directrice, toutes deux “parachutées” par le maire du chef-lieu. Ce dernier ayant récemment découvert le mot “tourisme” et son importance dans l'économie, il a décidé de “s'en occuper”, à travers ces deux personnes. Nous sommes désormais très bien “équipés” ! En effet, la première a obtenu ce poste rémunéré pour la “consoler” de ne pas avoir eu celui de maire adjointe. La seconde a été recrutée suite à ses brillantes études de... baby-sitting, sanctionnées par un diplôme décerné par le maire-adjoint en personne. Il faut également dire qu'avec avec ses ongles longs, elle sait très bien arracher les affiches du camp d'en face lorsque la saison des élections arrive et y coller, par-dessus, celles du maire avec la glue au verre pilé préparée par l'employé de mairie sur ses heures... mais bon, passons, on s'éloigne du sujet ! Vous avez le petit éleveur qui fait également de l'accueil à la ferme, il livre notre restaurant ainsi que Jean, notre truculent boucher-charcutier, qui fait également des plats cuisinés. Les éleveurs ont besoin d'eux comme les artisans-commerçants en ont besoin. S'il n'y a plus de petits éleveurs, et pour les connaître personnellement, ils respectent leur clientèle et ils ne mentiront pas aux clients sur la provenance des canards, ils préfèreront leur servir autre chose que du “bulgare” ! Mais à force, cela se saura et les touristes, dont la première motivation est la gastronomie, se rendront compte qu'ils auront été attirés par un mythe. Déjà que l'on ne voit plus trop de canards depuis les routes... Ce sera un peu comme le jour où les chinois s'apercevront que les souvenirs qu'ils achètent à Paris sont fabriqués chez eux... Peut-être feront-ils semblant de croire les offices de tourisme, comme bientôt ici pour la gastronomie... Nous sommes en train de sombrer dans la schizophrénie. D’un côté, on valorise les repas gastronomiques et le patrimoine culinaire de notre pays, et de l'autre, on en sape les bases... Vous entendez en ce moment, les publicités à la radio pour le “foie gras du Sud Ouest” par un jeune homme à la voix cassée, qui fait penser à un rugbyman avec l'accent d'ici ? On entend parler toute la journée de “fierté” et “d'identité” en général mais on ne parle pas de cette identité que nous sommes en train de perdre par nous-mêmes !”

Le vacancier: “Mais que faudrait-il faire ?”

Gabriel: “Je ne nie pas le danger de la grippe aviaire mais il faudrait qu'il y ait une alliance de tous ceux qui vivent autour de l'agriculture et de son image. Pour cela, le monde agricole et rural ont besoin de vous, gens des villes, même si on vous moque parfois et que l'on doit “endurer” la présence de certains de vos “congénères” donneurs de leçons. Et en tant que contribuable, vous n'en avez pas assez de payer des centaines de millions d'euros à chaque coup ? Il faudrait également que les associations de contribuables soient de la partie. Tout cet écosystème devrait prendre la forme d'un “contre lobby”. Oui, tant que toutes ces composantes ne se seront pas organisées comme cela, seul le lobby de l'industrie de l'agriculture aura l'oreille des pouvoirs publics... C'est regrettable, mais les élus et les administrations ne comprennent que ça, et les médias ne relaient que ce qui se voit et de structuré depuis Paris ou tout ce qui “fait du bruit”.”

Le vacancier: “Vous seriez prêt à organiser cela ?”

Gabriel: “Pas à mon âge, mais je serais prêt à aider car c'est quand même quelque chose de gravissime car, avec cette histoire, nous sommes partis pour tourner une page de notre civilisation, écrite depuis le Néolithique, à savoir la permanence de l'agriculture diversifiée sur nos territoires ! De plus, qu’adviendra t’il du secteur du tourisme à la ferme ? Comment les éleveurs pourront continuer à accueillir en gîte ? Qu’adviendra t’il des projets d’accueil pédagogique à la ferme ? Les écoliers qui y accèdent sont autant de futurs citoyens sensibilisés à l’écologie et à la gastronomie et peut-être, pour certains d’entre eux, de futurs paysans... Comment fera-t-on pour expliquer aux consommateurs fortement demandeurs de circuits-courts, de plus en plus “Locavores” et adeptes du "manger local", avec autant de restrictions sanitaires, que les animaux qu'ils espéraient voir et manger, ne sont pas des matières dangereuses ?! Nous aurons ainsi des “fermes SEVESO”, non, pire même, des “firmes SEVESO”. Nous sommes bien loin du “Bonheur est dans le pré” !

Le vacancier: “Je vous vois énervé, Gabriel, et je vous comprends... J'allais tenter un “Le bonheur est plutôt dans le près...” mais je l'ose à peine...”

Gabriel: “”Qui ose gagne”, dit-on chez les parachutistes ! Bien osé, le vacancier, car, oui, et au delà de ce que vous pouvez imaginer, la “production de proximité” peut être une parade à cette épidémie. Bon nombre des déplacements évoqués seraient réduits, les risques le seraient mécaniquement aussi. Nous pourrions localiser plus facilement un éventuel foyer de maladie et le circonscrire tout autant. Le circuit-court, c’est de l’économie fixée sur le territoire, de l'écologie concrète et positive, du social mais aussi, et on le voit avec cette histoire de grippe aviaire, un outil de sécurité sanitaire ! Stéphane pourrait d'ailleurs vous faire pendant des heures tout un topo sur les avantages et la nécessité de recréer au maximum des circuits-courts de proximité. C'est pour cela qu'il avait réalisé il y a quelques années une expérience formidable pendant un an: il ne s'était nourri qu'avec de la nourriture produite dans un rayon de 150 km ! Par exemple, il n'a pas bu de café, il n'a pas mangé de chocolat, il a fait travailler les producteurs locaux. Il est ainsi le premier “Locavore” de France, toutes les télévisions sont venues le filmer et ce mot est ainsi rentré dans le dictionnaire grâce à sa démarche. Il s'est ainsi donné à cette cause, très sérieusement pendant douze mois, pour mettre le doigt sur notre vulnérabilité par rapport aux approvisionnements. Il dit, en quelque sorte, que cette vulnérabilité, terriblement d’actualité aujourd’hui, constitue un réel danger pour notre société, sachant qu'une grande surface n'a qu'un stock représentant la fourniture de quatre jours. Si elle n’est plus approvisionnée, dans le cas d'une cyber-attaque ou d'une pandémie nécessitant l'arrêt des transports, et bien au bout de ces quatre jours, les gens “se tapent dessus”. C'est finalement “logique” puisque nous avons quasiment cessé de produire à proximité des endroits où l'on consomme... Il voit dans cette question de la souveraineté alimentaire un enjeu de maintien de l’ordre public, chose à laquelle doit veiller le politique.”

Le vacancier: “Il lie sécurité alimentaire, sécurité publique et sécurité sanitaire ? Mais c'est passionnant...Vous le connaissez bien ?”

Gabriel: “Oh que oui, c'est moi qui lui affûte son Laguiole car il vient manger quasiment tous les jours ici. Il est d'ailleurs passé derrière vous il y a tout juste un quart d'heure. Des discussions que j'ai avec lui, on pourrait en écrire un livre !” 

 

"Ce texte est une fiction, les propos prêtés aux personnages, ces personnages eux-mêmes et les lieux où on les décrit sont en partie réels, en partie imaginaires. Ni eux-mêmes ni les faits évoqués ne sauraient donc être exactement ramenés à des personnes et des événements existant ou ayant existé, aux lieux cités ou ailleurs, ni témoigner d’une réalité ou d’un jugement sur ces faits, ces personnes et ces lieux."

 

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