Résilience alimentaire et sécurité nationale: rarement mais fortement reliées !

Mémoire de recherche venant d’être publié (1) et préfacé par un colonel de l’armée de terre et un géographe. Enquête au sein de «mondes qui se parlent peu» : défense, agriculture, sécurité, alimentation, risques, société civile, il analyse un impensé: sommes-nous réellement préparés à une pénurie alimentaire ? Il a servi de base au dépôt d’un projet de résolution par Françoise LABORDE au Sénat.

Article paru dans la revue Préventique, Numéro 166, Septembre - Octobre 2019

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Une cyberattaque paralyse tous les acteurs de l’approvisionnement alimentaire. Les magasins n’ont que trois jours de stocks et cette réalité angoisse la population devenue intolérante à la frustration. Files d’attente, rayons vidés en quelques minutes, émeutes, forces de sécurité débordées… Le « vivre ensemble » est instantanément relégué à la liste des expressions désuètes… «Courir » après la nourriture (chasse et cueillette), sécuriser son accès (invention de l’agriculture au Néolithique), sécuriser collectivement les stocks (création des villages), était vital. Aujourd’hui, c’est la nourriture qui « vient » à nous, sans que l’on s’inquiète du « comment ? » et du « jusqu’à quand ? ». Sachant que avons mutualisé la satisfaction des besoins individuels de la pyramide de Maslow avec des infrastructures (énergétiques, sanitaires, sociales, sécuritaires, de secours, juridiques, de sécurité, etc.), n’est-il pas inquiétant que l’on ne parle jamais «d’infrastructures nourricières » ?

Un aveuglement

Il semble que nous ayons à faire à un aveuglement… C’est d’autant plus curieux que garantir les conditions d’un minimum de sécurité alimentaire était un pilier de la légitimité des «ancêtres » des maires, les consuls au Moyen Âge. Il faudrait s’interroger sur cet élémentaire «talon d’Achille alimentaire» où même les campagnes sont actuellement incapables de subvenir à l’alimentation des ruraux. En effet, contrairement à 1940, l’époque où les fermes étaient encore nombreuses, autonomes et diversifiées, est révolue et fait désormais partie de l’album rassemblant les images d’Épinal. Un premier réflexe pourrait nous faire dire que les « autorités », dont l’Armée, ont des stocks pour la population: c’est visiblement faux. Un autre serait que les associations, incluses dans les plans communaux de sauvegarde (PCS) (2) , en ont; eh bien, pas vraiment car elles se fournissent dans… les grandes surfaces. À l’heure du tout–connecté et des cyberattaques, où le lien social se délite et qu’une infime partie de la population produit sa nourriture, que se passerait-il si la chaîne d’approvisionnement connaissait une sérieuse avarie (blocages, malveillance, etc.) ? Une «pathologie territoriale » se déclarerait sous la forme de troubles à l’ordre public. Cette question est-elle posée, mal posée, « inappropriée », intéresse-t-elle?

L’intérêt d’institutions de premier plan

Le SGZDS (3) de Paris et la DG du renseignement de la Gendarmerie nationale se sont montrés intéressés par l’angle de ce sujet et ont ainsi ouvert les portes de certaines administrations qui ont pu répondre à un questionnaire dont le taux de retours a été exceptionnel, témoignant de la pertinence du sujet.

Un angle mort

Le risque alimentaire est perçu sous l’angle normatif et sous l’angle de ses excès, jamais sous l’angle d’un éventuel non accès. Une des grandes limites du « pétro-aménagement du territoire » et des politiques de gestion des risques est que l’alimentation des territoires est un angle mort. En effet, il existe une impensable et dangereuse impasse sur le sujet. La vulnérabilité alimentaire territorialisée est absente des politiques (loi Egalim (4) ; loi de modernisation de la sécurité civile (5) ; PPR (6) ; PCS-Dicrim (7) ; Sdacr (8); sites gouvernementaux ; loi de programmation militaire où l’alimentation ne concerne ni le foncier, ni les agriculteurs, ni les exploitations).

Pourtant…

L’Histoire nous montre qu’il a toujours existé un lien étroit entre l’alimentation et l’ordre public Aujourd’hui, le continuum sécurité–défense à travers un maintien impossible de l’ordre sous les effets d’une rupture d’alimentation pour des populations non préparées, doit logiquement être concerné par cette question…

Déjà vulnérables avant effondrement

L’État ne pouvant pas gérer une crise de type systémique, les infrastructures nourricières territorialisées ayant disparu, la population s’étant désautonomisée et n’ayant pas été préparée, des crises pourraient entraîner rapidement de graves troubles. Nos sociétés ont tout basé sur cette énergie dense et addictive (sur laquelle nous ne nous sommes jamais développés) qu’est le pétrole. L’euphorie et l’anesthésie nous ont fait perdre le « bon sens » qui générait des pratiques individuelles et collectives relatives à la préservation, à la gestion, à l’accès et à la sécurisation des ressources, généralement tirées du territoire que nous ne connaissons quasiment plus depuis que nous n’en tirons plus notre subsistance. Est-ce rassurant lorsque l’on s’intéresse aux études scientifiques existant depuis 50 ans et aux débats devenus grand public sur les processus d’effondrements ?

Une question de sécurité nationale

À travers le recul historique, le rappel de l’intemporalité de la satisfaction des besoins physiologiques et de leur actuelle non territorialisation, l’analyse des politiques, les témoignages de premiers choix issus d’un large éventail, la fragilité de nos diverses infrastructures, la non-verbalisation du sujet par les autorités, l’impréparation des populations, tout cela inséré dans des dynamiques d’effondrements, cet ouvrage conclut au fait qu’il y a urgence à lier à nouveau ressources, sécurité nationale et gouvernances–adaptations.

De nombreuses pistes sont ouvertes

Il faut:

  • aborder et traiter ce sujet sous l’angle des risques et de la sécurité nationale en l’inscrivant à l’agenda du Conseil de défense et de sécurité nationale, y adapter les lois existantes et porter ce souci au niveau de l’UE;

  • rédiger un projet de résolution au Sénat autour de la continuité de la sécurité alimentaire (voir p. suivante);

  • penser la sécurité globale en prenant de nouveaux indicateurs comme les externalités de sécurité;

  • acculturer le plus largement et le plus profondément possible sur les processus et conséquences de l’effondrement en articulant les thèmes des ressources, les «biens communs », le continuum sécurité– défense, la gouvernance et les adaptations;

  • préparer la population à la «culture du risque alimentaire territorialisé» selon le modèle suédois ou un modèle adapté à notre culture;

  • s’inspirer de la loi de modernisation de la sécurité civile pour que le citoyen-consommateur devienne coproducteur de sa sécurité.

Parler, c’est déjà agir

Mettre « les mots sur les choses » ou plutôt « les pieds dans le plat » est capital pour prévoir. Oui, l’alimentation est une question de sécurité, comme elle l’a toujours été, mais encore faut-il avoir la lucidité et le courage de le reconnaître, même dans le pays de la gastronomie ! Vulnérabilisés par notre hubris, et alors que « tout va encore très bien », qu’en sera-t-il lorsque les services de base que nous avons collectivement édifiés grâce à l’énergie dense et bon marché, s’effilocheront ? Il suffit de regarder les pénuries de médicaments… Nous nous tournerons à nouveau vers nos territoires mais, à ce moment-là, qu’en aurons-nous fait ? « La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre », disait Yves Lacoste (9). J’ai envie de dire que quand on abandonne la géographie, elle reprend, tôt ou tard, sa revanche…

 

Stéphane Linou

Conseiller en développement local,

Pionnier du mouvement « Locavore » en France,

Ancien Conseiller général de l’Aude,

Conseiller municipal de Castelnaudary,

Sapeur-Pompier Volontaire.

 

1 S. Linou, Résilience alimentaire et sécurité nationale, cf. www.thebookedition.com/fr/resilience-alimentaire-et-securite-nationale-p-367243.html

2. Cf. www.georisques.gouv.fr/glossaire/plan-communal-de-sauvegarde-pcs-0

3. Secrétariat général de la zone de défense et de sécurité de Paris.

4. Cf. http://agriculture.gouv.fr/egalim-ce-que-contient-la-loi-agriculture-et-alimentation

5. Loi no 2004-811 du 13 août 2004, de modernisation de la sécurité civile

6. Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Plan_de_pr%C3%A9vention_des_risques

7. Cf. www.georisques.gouv.fr/articles/le-document-dinformation-communal-sur-les-risques-majeurs-dicrim

8. Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Sch%C3%A9ma_d%C3%A9partemental_d%27analyse_et_de_couverture_des_risques

9. Cf. https://editionsladecouverte.fr/catalogue/index-La_g__ographie____a_sert__d_abord_____faire_la_guerre-9782707178367.html

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