Le langage est partout
La psychiatrie, tout comme la psychologie clinique et la psychanalyse, les trois cadres de soin qui structurent mon expérience en tant que personne psychiatrisées, sont en recherche constante d’une trace, d’un signe. Il faut pouvoir marquer les mouvements du corps d’une empreinte identifiable, faire entrer ce corps dans l’ordre symbolique du monde. Je les distingue qualitativement par leurs objets d’observations. La psychiatrie, tout d’abord, examine le fonctionnement cérébrale dans ses dimensions neurologiques et psychiques, donc le cerveau et son fonctionnement biochimique, ainsi que ses manifestations subjectives. La psychologie clinique observe la conduite et le vécu subjectif d’une personne en situation ; la psychanalyse, quant à elle, considère le psychisme humain dans ses manifestions inconscientes, les actes et pensées contingents. Au regard de cette organisation, on pourrait se dire que les dimensions de mon cerveau et de mon psychisme sont observées à presque tous les niveaux, du micro au macro, de l’infra au supra, et que l’offre de thérapies et de soins devrait être suffisante et experte, afin que la prise en charge des symptômes morbides favorise cet accès symbolique au monde. Car au bout du compte, la question-même de la psychiatrie, à mon sens, en tant que personne psychotique, a pour objectif fondamental l’accès à un psychisme capable de se constituer en tant que personne et sujet. Mais sujet de quoi quand l’épreuve du psychisme est chaotique ? Sujet tout d’abord de ce vécu, sujet de la psychose, sujet de sa prise en charge, sujet de sa régulation, sujet de sa forme. Or, un sujet ne se façonne que dans les remous atmosphériques du désir, produit d’une multiplicité de montages. Donc sujet du désir, également et peut-être au final, sujet du langage qui ordonne ce désir.
Je ne vis pas et ne conçois pas le désir comme un noyau pulsionnel privé et autosuffisant, dramatisé par des représentations, des fantasmes et autres objets manquants. Je l’expérimente comme un champs de puissances et de rapports de forces productifs de réalités effectives. Cette manigance est corporelle, elle prend corps dans des circuits neuro-chimiques, conducteurs de combinaisons symboliques configurés par des cadres collectifs qui déterminent ce qui est désirable, par qui et sous quelle forme, ayant le pouvoir de la nomenclature. Institutions, marché économique, espaces sociaux maquillent un « Je » de la bonne grammaire censée affirmer une singularité qui s’autorise à s’individualiser, à se donner un visage, une conformité. À force d’observation, mon corps est devenu un agrégat de performances linguistiques plus ou moins reconnaissables, cohérentes, identifiables. Pour autant, appropriation, vampirisme, ventriloquie, parasitage, travestissement me sont apparus comme les phénomènes psychiques qui fabriquent ma syntaxe, ma grammaire, mes usages. Des symptômes à l’apparence aphasique, accidentels ou chroniques, manifestent cette machinerie linguistique, ce trouble dans la langue. Conscientisés plus ou moins suivant l’attention, ces symptômes persistent dans une musicalité zombie du signifiant et un rythme erratique qui accompagne le sens ; d’autres fois, ils résonnent en un chaos, un charabia pour l’interlocuteur ou l’interlocutrice.
Apparition et monstration
L’apparition dans le langage ressorti dans mon cas ressortit à des tensions et des résistances harassantes avec les rituels d’inscriptions de l’ordre symbolique du monde, que ce soit à l’école, à l’université, à l’hôpital, chez le médecin. Ces cadres ont tous en commun d’avoir le pouvoir de reconnaître ou non à une personne la possibilité d’une parole viable, singulière, capable de produire sa forme et sa place dans cet ordre symbolique, donc dans le rapport aux autres. Mais quand cette venue contredit la syntaxe de cette organisation, l’apparition ne dépasse guère l’état de monstration, le corps n’est plus maintenu dans une infrastructure capable de soutenir son développement symbolique autonome et singulier. Mon corps expérimente et exprime cette exposition aux cadres qui agencent les conditions sous lesquelles il doit apparaître, mais qui lui donnent peu de chance de se constituer comme phénomène à part entière, valide, capable d’élaborer la forme symbolique adéquate à son vécu. De l’observation clinique où le corps est à vue sous un régime de surveillance linguistique stricte (quel qu’il soit), toute épreuve du récit de soi à la cadance de sa machine linguistique désaxée ressort décodé et recodé comme évènement déjà indexé, comme itération d’un tableau clinique structurant une hiérarchie du vivant parlé et parlant entre objet et sujet. Dans le cas de la personne psychotique, c’est l’outil-même et son processus de production langagier qui fait « défaut » d’un fonctionnement qui s’accorde à la bonne mise en forme que l’on attend du sujet. Ainsi, a-t-on dit du psychotique qu’il était hors langage (« hors discours », disait Jaques Lacan) pour signaler cette privation de soutien structurant son inscription symbolique. Pour certains, c’est le discours du psychotique lui-même qui est « creux » (Sic), pour en fait décrire une logorrhée, une pauvreté ou une incohérence, par exemple. Pour ma part, je me suis continuellement senti au bords de ce précipice, face au critérium dont font preuve certains cadres de fabrication du discours, dès la primaire, avec l’apprentissage de l’écriture et de la lecture. Devant une puissance d’éjection en même temps qu’une résistance à toute prise de forme définitive. Mon corps a toujours réceptionné cette production symbolique à la manière d’un marquage, d’une stupeur dont la violence relève de la contradiction avec la fluctuation expressionniste et anarchiste de mon psychisme. C’est dans ma pratique avec les institutions médicales que j’ai le plus éprouvé la puissance sculpturale de la parole et de l’écriture dans toutes leurs dimensions en tant qu’outils et véhicules, produits et processus de subjectivation.
La déflagration
J’appelle une des manifestations fondatrices qui constitue le phénomène de cette puissance sculpturale, la déflagration. Elle s’apparente à une éruption soudaine. Un mot, une expression, un phonème, une tonalité peut déclencher un rebond violent dans la poitrine qui s’étend en exaltant la boîte crânienne et envahi totalement le champ de conscience en une fraction de seconde, dans un bouleversement et un désordre linguistique obsessionnel et incontrôlable en retour ; quand ce n’est pas le corps en entier qui est pris par cette fureur en déchargeant la répétition frénétique qui la rythme dans ses anfractuosités, comme pour en sentir au plus prêt la nature et les effets. Vertige, évanouissement, agitation, cris, automutilation peuvent en être les marqueurs. Lors de mon premier rendez-vous avec la psychiatre du CMP, alors que je décrivais l’épisode de décompensation que j’avais vécu quelques semaines plus tôt, sans me laisser le temps de terminer mon exposé, cette dernière affirme sans détour : « Vous avez un problème avec l’autorité, vous ! » La phrase inaugurale a agit comme un couperet. Le corps s’est liquéfié à la façon d’un métamorphe qui perd le contrôle sur sa simulation en tant que solide. L’évanouissement n’a pas eu lieu, mais les nerfs se sont modifiés en un état gélatineux qui a persisté un moment. La circulation du temps s’accordait à la mesure de chaque parcelle du corps, démultipliée en un nombre infini de ruissellements qui s’écoulaient à vitesses variables. Soudain, le flux du sérum cérébral s’épanchât dans une gravité qui entraînât le corps vers une attraction irrémédiable, avec pour immédiate conséquence de crâner un semblant de fermeté. Cette fois-ci, j’ai formulé une réponse qui m’a parue censée sur le moment : « L’autorité n’est pas un problème, c’est le pouvoir qui instruit le corps. » Mais j’ai eu beau vouloir éjecter le mot « autorité » au bord de sa signification, la performativité du langage a eu pour conséquence une prise d’effets direct sur le réel. Elle la faisait exister. Dorénavant, les rendez-vous se dérouleront sous la pleine puissance de ce signifiant inaugural. Deux ans durant lesquels les entretiens seront retranscrits en temps réel au son du clavier de l’ordinateur, sans que les regards ne se croisent, ou à peine. Chaque phrase était réinterprétée oralement par la médecin en de nouvelles formulations ou mots avant d’être résumée en quelques frappes. Ma langue était cannibalisée. Jusqu’à ce jour fatidique où décrivant une situation de crise, je mentionne la présence de ma mère dans la scène en question. Au mot « mère » elle m’interroge sur ma généalogie familiale. La figure triangulaire que forment ma mère, ma sœur et ma grand-mère semble suffisamment signifiante pour la psychiatre au point de l’entendre souligner : « Ce sont des femmes. », et moi de ponctuer également tout aussi spontanément : « Des femelles, biologiquement parlant. » Il n’en fallut pas moins pour qu’elle m’enjoint d’interpréter. Non pas de préciser ce que j’entendais par là, mais d’interpréter ce fait biologique en catégorie genrée. Je n’ai pas désiré participer à ce nouvel exercice sur le théâtre du genre familial qui m’a poursuivit depuis mes 16 ans, et jusqu’à mon analyse où il disparu dans les sillons d’archétypes du pouvoir beaucoup plus intéressants en ce qui me concerne. J’ai prétexté être non-binaire et que cela ne m’intéressait pas. « Papa, maman, la nourrice et moi », comme je nomme cette pièce, devint avec la psychiatre une absurde performance de cette matrice structurante pour une certaine psychanalyse (la nourrice en moins), et ici à mauvais escient, sur le mauvais patient. L’autorité œdipienne vint alors recoloniser les mots et les imaginaires de mon récit. Je déciderai de mettre fin à ce qui ne fût jamais une alliance thérapeutique avec cette psychiatre, en une fraction de seconde et une fois rentré chez moi, à la suite d’une série de pensées suicidaires comme après chaque rendez-vous avec elle. Pour le coup, des pensées obsédées par cette figurante qui hante encore des pratiques psychanalytiques et fait retour ici, mal digérée par une médecin psychiatre et sans constat clinique substantiel, contrairement aux pensées suicidaires. Une auto-évaluation m’a suffit pour en vérifier les expressions à chaque moment : des idées dévalorisantes proférées par des figures d’autorités, aussi bien que des actions sur le corps — du trouble respiratoire à l’apnée, du pincement plus ou moins fort de la peau et des griffures plus ou moins proches du sang au pleurs et aux cris étouffés, et enfin des scenarii de toutes sortes de suicides que je n’ai jamais réalisés.
>>> À venir : Psychiatrie, les vessies et les lanternes. Épisode III