83. La cruauté est une sophistication comportementale qui semble venir de très loin et concerne, il me semble, les consommateurs de proies vivantes qu’ils attrapent et dont ils jouissent pendant l’agonie, et le plus souvent après l’agonie en se nourrissant. Je ne porte pas de jugement de valeur : je ne suis ni crabe, ni souris, et il ferait beau jeu que je me mette à la place d’un cochon à l’abattoir, qui, avant d’être proprement électrocuté, a senti la mort à l’instant même où la bétaillère s’est arrêtée dans la cour de l’usine, et a hurlé en s’agitant avec ses congénères, pendant des heures, avant son transbordement dans la chaîne de production. Un porc, simple animal bête, sale et frustre, avec lequel je partage un ancêtre qui vivait il y a 85 millions d’années, est-il capable de la moindre sensation ? Je n’en sais rien. Ce n’est pas une question qui entre dans mon champ de conscience. C’est que je m’intéresse aux hommes, moi, et les porcs n’y ont de place que pour leur viande sur laquelle j’érige un art : la gastronomie. Il n’empêche, j’ai rencontré des gens tout à fait normaux qui se posent la question, et dans un but de transcendance que j’aimerais bien comprendre, évitent avec une touchante maladresse de se trouver dans une chaîne de cruauté. Y aurait-t-il vraiment un avantage quelconque (non pas gastronomique, mais cérébral, puis intellectuel) à ne pas participer à cette cruauté d’espèce?
Billet de blog 29 mai 2008
Mon champ de conscience s'arrête à l'art?
Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.