L'expression de l'intime

Je n'avais pas prévu de donner une suite à mon précédent billet, intitulé Relire... Rimbaud. Mais les commentaires (riches, instructifs, chaleureux) s'y afférant m'amènent à apporter un complément.

À l'occasion de la publication de son nouveau recueil de poésies (1), Michel Houellebecq est interviewé sur ce sujet par Les Inrocks (2).

Notez que je ne suis pas de ceux, comme Éric Naulleau, qui auraient tendance à crier Au secours, Houellebecq revient ! (3), ni de ceux, comme Les Inrocks, qui se prosternent à chaque publication de l'auteur. Si j'ai aimé Extension du domaine de la lutte (4), Lanzarote (5) et Plateforme (6), le reste de son oeuvre littéraire et poétique (sans parler de ses incursions dans la musique et le cinéma !) me laisse indifférent.

Cependant, dans cette entrevue, Michel Houellebecq propose un véritable « regard » sur la poésie qui, à mes yeux, mérite d'être lu et, pourquoi pas, discuté. Extraits choisis...

 

« C'est (...) l'une des caractéristiques intéressantes de la poésie : il y a des phrases qu'on ne comprend pas, mais qui ont un intérêt. Ça correspond aussi à ce qui peut arriver dans la vie : on ne comprend pas tout ce qui se passe et pourtant on est obligé de s'intéresser. (...) Rien que ça, ça justifierait l'existence de la poésie : l'existence de moments ou de situations qu'on trouve intéressants mais sans enjeux.

(...) Le champ de la poésie (...) permet l'illisibilité, l'incongruité totale, et en même temps (...) il y a des sujets qui ne passent absolument pas. (...) Longtemps, j'ai dit que les poèmes pornographiques de Verlaine étaient bons, mais en les relisant je ne les trouve pas si bons que ça.

(...) Les intérêts sociaux, les intérêts tout court passent mal en poésie. Pour écrire le social, il faut définir des personnages, sinon on n'arrive pas à définir la chose; alors que dans le poème, je crois qu'en général, c'est toujours l'humain qui parle.

(...) tous les vocabulaires passent, parce que la question de la compréhension est moins importante [que dans un roman]. (...) En poésie, le mot n'est parfois au service de rien, ni d'une histoire comme dans un roman, ni d'une idée comme dans un essai. Et c'est pas mal. Voilà pourquoi, qu'on l'aime un peu ou énormément, on aime toujours Mallarmé.

(...) la poésie permet, davantage que le roman, de s'exprimer intimement. »

 

La poésie comme moyen « de s'exprimer intimement ». Tout un programme.

 

 

(1) HOUELLEBECQ (Michel), Configuration du dernier rivage, Paris, Flammarion, 2013.

(2) HOUELLEBECQ (Michel), « La vie ne m'intéresse que si j'écris » (entretien avec Nelly Kaprielian), Les Inrocks, n°906, 10 avril 2013.

(3) NAULLEAU (Éric), Au secours, Houellebecq revient !, Paris, Chiflet & Cie, 2005.

(4) HOUELLEBECQ (Michel), Extension du domaine de la lutte, Paris, Maurice Nadeau, 1994.

(5) HOUELLEBECQ (Michel), Lanzarote, Paris, Flammarion, 2000.

(6) HOUELLEBECQ (Michel), Plateforme, Paris, Flammarion, 2001.

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