Affaires FIFA. La ligne de défense de Gianni Infantino est-elle crédible ?

La FIFA tente de travestir les faits de la procédure pénale ouverte à l'encontre de Gianni Infantino pour permettre à celui-ci de continuer à exercer son mandat présidentiel et veut ainsi modifier la jurisprudence de la Commission d'éthique utilisée contre Sepp Blatter et Michel Platini.

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Confronté à la réaction limpide de l’ancienne procureure du Tribunal Pénal International (TPI) et de l’ancienne Procureure générale de la Confédération, Carla Del Ponte, qui a déclaré à Darius Rochebin, au TJ sur la RTS, que la version consistant à soutenir l’amnésie d’une rencontre décisive n’est pas crédible du tout, affirmant « qu’ils se sont mis d’accord pour un faux témoignage », la FIFA réagit : « Gianni Infantino continuera d’exercer ses fonctions de président de la FIFA ».

Dans un premier temps, ce 2 août 2020, la FIFA affirmait « qu’il n’y a aucune raison d’ouvrir une enquête ». Selon la FIFA, le procureur extraordinaire Stefan Keller « n’a présenté ni une preuve irréfutable, ni une base légale justifiant sa décision ». Cette affirmation comporte un argument de manipulation rhétorique procédurale et un mensonge caractérisé.

A ce stade de la procédure, il est tout simplement faux de présenter au lecteur non averti que le procureur devrait disposer d’une « preuve irréfutable » pour étayer l’ouverture d’une instruction pénale. En droit suisse, la « preuve irréfutable », comme le savent tous les magistrats du pays et tous les avocats pénalistes, n’est pas même nécessaire pour obtenir une condamnation exécutoire, puisque l’autorité de jugement peut se fonder sur des indices concordants figurant dans le dossier pénal.

D’autre part, il est mensonger de faire croire aux citoyens et aux amateurs de football non versés dans la chose pénale que le procureur extraordinaire Stefan Keller n’a pas présenté à l’Autorité de Surveillance du Ministère public (AS-MPC) des bases légales justifiant sa décision. Tout au contraire, Keller a avancé trois dispositions pénale spécifiques, l’abus d’autorité, la violation du secret de fonction et l’entrave à l’action, en associant à ces trois infractions l’instigation à ces mêmes infractions. Gianni Infantino est précisément concerné par ces soupçons caractérisés d’instigation à la commission des trois délits retenus à ce stade par le procureur extraordinaire.

Dans sa défense, Gianni Infantino, à travers la FIFA, derrière laquelle il se cache, laisse pointer l’idée qu’il était « parfaitement logique que MM. Infantino et Lauber se rencontrent, puisque le MPC menait des enquêtes sur plus de 20 affaires liées à la FIFA au moment de ces rencontres. Mais alors, pourquoi Gianni Infantino avait-il besoin d’un entremetteur pour organiser ces rencontres, lui qui a pris contact avec son ami d’enfance, le premier procureur du Haut-Valais, Rinaldo Arnold ? Et on comprend d’autant moins, pour des rencontres aussi importantes, que les participants à l’une des trois réunions aient souffert simultanément d’une amnésie collective étonnante ? La stupéfaction surgit même au moment où on lit, ce jour, que « ces rencontres n’avaient rien de secret » et qu’elles « étaient programmées par le MPC, et figuraient à l’agenda ». L’analyse féconde de Carla Del Ponte l’emporte ici sur l’amnésie utile de Gianni Infantino et des participants à la troisième réunion informelle et secrète : « ils se sont mis d’accord pour un faux témoignage », a dit l’ancienne Procureure du TPI.

Enfin, et magistralement, comme le rapportait déjà le journaliste Rémi Dupré dans l’édition du Monde du 7 mars 2020, Rinaldo Arnold s’était déjà entremis pour son ami d’enfance Gianni le 8 juillet 2015, soit avant l’élection de M. Infantino, à la tête de la FIFA le 26 février 2016. Il convient ici de lire très attentivement Rémi Dupré :

« Les rapporteurs [de l’AS-MPC] insistent sur un autre rendez-vous. Lequel a eu lieu le 8 juillet 2015, soit bien avant l’élection de M. Infantino à la tête du football mondial, en février 2016. Ce jour-là, M. Arnold a été reçu par M. Lauber, en présence d’André Marty, porte-parole du parquet suisse.

Selon MM. Lauber et Marty, cette rencontre de juillet 2015 a été organisée afin d’évoquer des « questions générales de procédure pénale ». Or, cette version n’a pas été jugée « crédible » par l’AS-MPC. L’organe de surveillance du parquet suisse avance que « les procédures FIFA [ouvertes en mai 2015 par le MPC] ont été évoquées » lors de cet échange de juillet 2015. A l’époque, M. Infantino occupait le poste de secrétaire général de l’Union des associations européennes de football (UEFA), alors présidée par Michel Platini.

Les rapporteurs considèrent que Rinaldo Arnold « s’est engagé en faveur de M. Infantino sur une base privée » et estiment que « M. Infantino envisageait alors une candidature à la présidence de la FIFA et avait intérêt à se renseigner pour savoir si les procédures FIFA (…) étaient dirigées contre » deux « concurrents directs pour la présidence de la FIFA ». On ignore l’identité des deux personnes mentionnées dans la mesure où l’AS-MPC a noirci leur patronyme, comme elle l’a fait pour plusieurs passages du rapport.

« M. Infantino se montrait, dès avant son élection, très reconnaissant envers M. Arnold » (les rapporteurs de l’AS-MPC)

« M. Infantino avait intérêt à se renseigner pour savoir si les procédures n’étaient pas dirigées contre lui », soulignent les rapporteurs. Ils ajoutent que M. Arnold « avait une raison d’obtenir des informations pour le compte de M. Infantino » concernant les deux concurrents mentionnés « et M. Infantino lui-même ».

Les rapporteurs notent en outre, dans le document, que « l’engagement de M. Arnold en faveur de M. Infantino a commencé plusieurs mois avant l’élection de M. Infantino à la présidence de la FIFA ». « M. Infantino se montrait, dès avant son élection, très reconnaissant envers M. Arnold », remarque l’AS-MPC. Elle rappelle que Gianni Infantino « a invité » Rinaldo Arnold à un match en 2015 au stade de Wembley (Londres), ainsi qu’à Nyon (Suisse), au siège de l’UEFA, pour le tirage au sort des huitièmes de finale de Ligue des champions, ainsi qu’au congrès électif de la FIFA en février 2016. »

Il est proprement phénoménal que le premier procureur du Haut-Valais ait accepté de s’engager en faveur de Gianni Infantino sur une base privée, alors même qu’il savait, depuis la descente à l’Hôtel Baur, à Zürich, du ministre de la justice américaine Loretta Lynch et du Procureur général de la Confédération, que Michael Lauber était en charge de l’affaire pénale de sa vie et qu’il connait très bien la fonction d’un procureur et, surtout, les responsabilités attachées à une telle fonction.

Michael Lauber, déjà à ce moment précis, le 8 juillet 2015, n’avait pas à s’exprimer sur des questions de procédure pénale générale concernant la FIFA avec Rinaldo Arnold, d’autant plus que l’ami d’enfance de ce dernier, Gianni Infantino, alors Secrétaire général de l’UEFA, pouvait être intéressé à lancer sa candidature à la tête de la FIFA, dans l’hypothèse où Michel Platini devait y renoncer. Et, par le plus grand des hasards naturellement, Platini annonça sa candidature le 29 juillet 2015, à laquelle il dut renoncer après l’ouverture d’une instruction pénale à son encontre le 25 septembre 2015.

Il faut ici observer un fait crucial. La FIFA annonce qu’il n’y a aucune raison d’ouvrir une instruction à l’encontre de Gianni Infantino et que celui-ci continuera donc à exercer ses fonctions. Or, dans les cas de Sepp Blatter et de Michel Platini, la Commission d’éthique de la FIFA avait prononcé des sanctions immédiates et provisoires à l’encontre de ces deux personnes. Il n’y a aucune raison objective de ne pas traiter le cas Infantino d’une manière similaire à celle choisie pour Blatter et Platini. Mais le successeur de Hans-Joachim Eckert, qui avait provoqué la démission avec fracas de Michael Garcia, l’enquêteur américain désigné par la FIFA, en refusant la publication intégrale du rapport de celui-ci, pourrait être amené prochainement à démontrer la qualité de son indépendance, en acceptant de suspendre Infantino par la Commission d’éthique qu’il préside (nota bene : Eckert a cédé sa place lors du Congrès de Bahreïn à Vassilios Skouris, ancien ministre de l’intérieur grec et ancien président de la Cour européenne de justice).

Michel Platini déclarait dans Le Monde du 7 mars 2015 que « l’heure de vérité semble approcher ». L’enfant de Joeuf , Platini, doit apprécier le combat que suit également avec un immense intérêt le Haut-Valais, puisqu’il s’agit d’un affrontement entre deux Brigands (2), Infantino et Arnold, d’un côté, et, de l’autre, le Viégois, Sepp Blatter (3).

Les destins de Gianni Infantino et de Rinaldo Arnold, ainsi que l’assainissement de la FIFA, sont aujourd’hui entre les mains du procureur extraordinaire de la Suisse, Stefan Keller. Un travail magnifique, salutaire et indispensable pour la Planète Foot (4).

(1) La question de la mise en détention préventive de Arnold et de Infantino se pose avec encore plus d’acuité que celle évoquée dans l’article du 1er août 2020 paru à L’1Dex.

(2) Les habitants de Brigue sont appelés au choix les Brigands ou les Brigois.

(3) Viège et Brigue, deux localités situées dans le Haut-Valais, deux rivales, sont séparées par moins de 10 km.

(4) Une pensée pour Rui Pinto, le lanceur d’alerte, sans lequel rien de tout cela n’aurait été connu.

 

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L’article du 1er août 2020

L’article du 31 juillet 2020

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