Catalogne, 11 septembre 2013 : l'histoire est en marche ... (4)

(Par Béatrice Riand)Lors des dernières élections législatives en Catalogne, le 25 novembre 2012, la participation a été historique : 7 personnes sur 10, en âge de voter, se sont en effet rendues aux urnes afin d’élire les 135 députés de leur Parlement.

(Par Béatrice Riand)

Lors des dernières élections législatives en Catalogne, le 25 novembre 2012, la participation a été historique : 7 personnes sur 10, en âge de voter, se sont en effet rendues aux urnes afin d’élire les 135 députés de leur Parlement.

Le paysage politique catalan s’en est trouvé profondément transformé, puisque désormais le pouvoir législatif compte une majorité de partis favorables à l’indépendance.

Artur Mas, président de la Catalogne depuis 2010, leader de Convergence et Union (CIU), a connu cependant un revers : avec 11 sièges en moins, il a perdu la majorité au Parlement (50 députés, 37,03 %).

Les revendications indépendantistes voient toutefois la gauche s’unir à la droite pour mener à bien ce grand projet : la Gauche Républicaine de Catalogne (ERC) menée par Oriol Junqueras compte 21 députés (15, 55 %), le Parti des Socialistes de Catalogne (PSC), dont le chef de file est Pepe Navarro, en comptabilise 20 (14, 81%), et enfin l’Initiative pour la Catalogne-les Verts-Gauche unie et alternative (ICV-EViA), dirigée par Joan Herrera, totalise quant à elle 13 députés (9,62 %).

104 députés sur 135 réclament donc l’indépendance de la Catalogne.

Leur principal adversaire est le Parti Populaire Catalan (PPC), la droite libérale conservatrice, emmené par Alicia Sanchez-Camacho, avec 19 députés (14, 7 %), faiblement appuyé par le parti Citoyens-Parti de la Citoyenneté (Cs) et ses 9 sièges (6, 66 %)

Relevons qu’il existe un parti neutre sur la question, Candidature d’Unité Populaire (CUP), avec trois sièges (2, 22%).

Le gouvernement catalan, tel qu’il l’explicite clairement sur son site (gouvern.cat) s’est donc très logiquement préparé à remplir le mandat qui lui a été confié par la population.

En premier lieu, le 23 janvier 2013, le Parlement de Catalogne s’est déclaré souverain, grâce à l’adoption, par 85 députés sur 135, d’un texte qui reconnaît le « caractère de sujet politique et juridique souverain » du « peuple de Catalogne ».

Puis, le 13 mars, il a demandé au Parlement d’approuver une résolution sur le droit à l’autodétermination, résolution qui, sans surprise, fut acceptée par 104 oui contre 27 non et 3 abstentions. Le gouvernement se doit donc « d’initier un dialogue avec le gouvernement espagnol pour rendre possible la consultation des citoyens catalans pour décider de leur futur ». Artur Mas a par conséquent adressé une lettre officielle au chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, à ce jour toujours sans réponse.

Le 11 avril 2013, le gouvernement catalan prend également des mesures anticipatives, comme la mise sur pied d’un Conseil de Transition nationale  (Consell  Assessor per a la Transiciò Nacional), chargé de fixer le calendrier du processus souverainiste et d’examiner la viabilité dans tous les domaines de la nouvelle Catalogne indépendante. Cette nouvelle instance est présidée par un juriste, Carles Vives Pi-Sunyer, ancien magistrat de la Cour Constitutionnelle espagnole, et compte 12 membres, parmi lesquels 3 membres du gouvernement, mais aussi des universitaires, des journalistes et des entrepreneurs.

Ce Conseil  apportera son aide à l’exécutif dans le processus de consultation, mais doit encore identifier et organiser les structures du nouvel Etat : ébauche d’une nouvelle administration fiscale et d’une agence de collecte d’impôts, d’un système judiciaire propre, d’une nouvelle administration sociale, d’une nouvelle banque centrale catalane, d’une politique énergétique, etc. Le gouvernement catalan doit également s’engager dans le difficile exercice du calcul d’un budget national : calcul du déficit fiscal catalan, calcul exact de la part catalane dans la dette espagnole, proposition de taux de répartition des actifs et des passifs, etc.

Il faut aussi, déjà, envisager une politique étrangère nationale : nouvelles relations à définir avec l’Espagne (acceptera-t-on le principe, par exemple, de la double nationalité catalane et espagnole), mais également relations à créer avec l’Union européenne et la communauté internationale. L’objectif est naturellement de lier politique et économie, dans une internationalisation qui vise à sensibiliser le monde au processus indépendantiste mais aussi à renforcer le réseau économique catalan

A ce sujet, relevons que Artur Mas, depuis quelques mois, multiplie les contacts avec l’étranger, comme récemment, début juillet,  au Brésil, ceci afin de démontrer que la Catalogne, sur le plan économique, est un projet viable, et qu’elle possède déjà un réseau de par le monde. Ces rencontres se multiplieront dans le futur, puisque l’Inde et Israël sont inscrits sur l’agenda du président Mas pour le second semestre 2013, l’Afrique du Sud et les Etats-Unis pour 2014. Ces contacts extérieurs déplaisent fortement à l’Espagne, qui donne désormais pour mission à ses ambassadeurs à l’étranger d’être présents à chacune des réunions publiques d’Artur Mas.

Enfin, un « Pacte National pour le droit de décider » a été signé entre la majorité des groupes parlementaires et une quarantaine d’entités et d’associations diverses, favorables à l’indépendance.

Ces différents actes politiques ont déclenché l’ire de certains élus ibériques : ainsi, le 7 mars, le président socialiste de la région espagnole de l’Estremadura, Juan Carlos Rodriguez Ibarra, qualifie la politique d’Artur Mas comme étant similaire à celles menées par Hitler et Mussolini, puisqu’elles ont « attaqué le système depuis l’intérieur », et s’apparentent donc à un « coup d’Etat ».

Ces différents actes politiques ne vont pas sans heurts, on peut le comprendre, sans pour autant excuser de tels dérapages.

Sur le plan juridique, la Cours institutionnelle espagnole invalide la déclaration de souveraineté le 8 mai. Le texte est annulé. Mais les Catalans refusent de se laisser impressionner, et Artur Mas réagit fermement le jour même, ainsi que le révèle La Clau (un média catalan uniquement diffusé sur Internet) : « Le peuple catalan n’acceptera pas que sa volonté exprimée démocratiquement par les urnes soit avortée ». Il appelle Madrid à faire preuve de « prudence, sagesse et équité », affirmant que l’exécutif catalan se montrerait fidèle « à la majorité du peuple de Catalogne ». Par ailleurs, l’exécutif catalan a confié à un institut, Estudis Autònomics, le soin de rédiger un rapport qui passe en revue les différentes voies légales (il y en aurait 5) qui s’offrent à la Catalogne pour mener à bien son projet d’autodétermination.

Sur le plan de la politique intérieure catalane, des  voix s’élèvent également. En effet, l’organisation de la consultation coûtera plus de 25 millions d’euros, ainsi que l’a révélé la vice-présidente du gouvernement, Joana Ortega, lors d’une interview à Catalunya-Radio. Il faut se doter du matériel nécessaire, cabines et urnes, traditionnellement prêté par l’état espagnol. A ceci s’ajoutent encore un système informatique pour comptabiliser et transmettre les votes, du personnel affecté à cette tâche, sans compter les subventions accordées aux différents partis et l’envoi de la propagande électorale.

Or, la présidente du PPC, Alicia Sanchez-Camacho, étudie d’ores et déjà une action légale pour empêcher que le gouvernement catalan inclue dans ses comptes de 2014 une enveloppe destinée à l’organisation de la consultation. Elle considère en effet que l’exécutif démontre ainsi qu’il n’attend aucune réponse à la demande adressée par Artur Mas à Mariano Rajoy et qu’il entend donc agir dans l’illégalité. Et que l’Etat catalan dépense indûment de l’argent qui devrait être consacré à de plus justes causes, comme la malnutrition infantile.

Curieusement, elle ne fait pas ici mention des dix millions d’euros que le gouvernement espagnol a utilisés pour financer une offensive médiatique visant à désamorcer et discréditer le processus indépendantiste catalan. Deux poids, deux mesures, encore et toujours. Et personne ne s’étonnera que l’Espagne, en digne héritière de l’autoritarisme franquiste, n’ait commandé ce plan à un « colonel de la Guardia Civil, en service à Barcelone », ainsi que nous le précise La Clau.

Le porte-parole du gouvernement catalan, Francesc  Homs,  a quant à lui  précisé que Mariano Rajoy, dans un entretien téléphonique avec Artur Mas, lui avait confirmé qu’il aurait une réponse de l’Etat espagnol.

Reste à savoir quand … reste à savoir quoi.

Reste à savoir comment.

Il semble aujourd’hui évident que la consultation se fera avec ou sans l’aval de Madrid.

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