De la légalité helvétique du harcèlement

En Suisse, les parlementaires fédéraux, dont 45 femmes, ont refusé en 2012 une motion provenant de l'extrême droit visant à la pénalisation du harcèlement. Effet boomerang assuré.

L’Affaire Weinstein a, dit-on, ébranlé les fondements de la domination masculine, de l’arrogance des mâles envers les femmes et constitue les prémisses d’une refondation des normes et de la loi dans le champ du harcèlement. La Suisse, comme le sait le Valais, n’a pas été épargnée par le scandale.

 

La presse, people et politique, n’a pu qu’évoquer ces actes de harcèlement commis urbi et orbi. Pourtant, ces médias, tous contours imaginables, donc tant la RTS subventionnée que le Blick abrutissant, ont révélé leur incommensurable servilité avec le politique et l’économie.

 

En 2012, la motion Freysinger visait à la pénalisation claire du harcèlement, ce même harcèlement tant stigmatisé aujourd’hui partout en Suisse et dans le monde. Or qu’advint-il ? 45 femmes et autant d’hommes ont voté NON à cette motion considérant que le code pénal était déjà complet en la matière (comme s’il fallait qu’un viol soit commis pour que la parole de la femme ne soit pas ignorée et comme si les actes, graves et répétés, de harcèlement psychologique, sexuel et moral, étaient vraiment couverts par les articles réprimant les menaces et la contrainte). 

 

La réalité sociétale est tristement délétère : les dominants, femmes et hommes confondus, ne veulent pas en Suisse que le harcèlement soit pénalement répréhensible. Ils savent que le prix à payer en cas d'introduction d'une nouvelle législation serait faramineux pour l'économie. Alors, tout en haut de la hiérarchie, on préfère adopter la position des paons, faire semblant de condamner les usages lorsque des débordements suintent trop forts et jouer à l'autruche le reste du temps, sans souci du coût véritable, psychologique et financier, du harcèlement.

 

Et dans ce champ-là, les choses deviennent extraordinairement difficiles à saisir. Car voici, lors de la motion 2012 visant à la pénalisation du harcèlement, le socialiste Mathias Reynard choisir de suivre les femmes de son parti et de voter NON, alors que, dans le même temps, Yannick Buttet, l'homme-vedette du mois de décembre, avait décidé de limpide manière de voter OUI à la motion Freysinger, et de suivre ainsi Christophe Darbellay et Viola Amherdt. Et Mathias Reynard, en 2017, se lance dans une motion visant à pénaliser le harcèlement de rue, comme si le harcèlement sur le lieu de travail n'était pas souvent plus répréhensible. Si vous avez le tournis, rien de grave, c'est normal !

 

Oui, tout cela devient bien compliqué, si les femmes et les gens de gauche votent NON à une évidence, en considérant probablement que la source de la motion, qui vient formellement de la droite par son auteur principal, ne mérite pas un franc soutien. Et aucun média ne s'étonne que le débat d'idées a fait place à de la politique politicienne d'une grave lâcheté.

 

Certains m'écrivent en privé en me disant que ces affaires de harcèlement ne sont finalement pas si graves, que l'on peut éviter d'en parler et même qu'il ne faut pas suivre le "trend" de l'Amérique et de ces 300 femmes qui lancent un projet contre ce fléau.   En Suisse, on préfère rédiger des circulaires et les diffuser au parlement afin de permettre aux conseillers nationaux de distinguer enfin la drague du harcèlement, la première diffusant de la joie chez les êtres, le second créant du malaise et de l'angoisse, comme si ces adultes n'avaient pas su jusqu'à aujourd'hui faire les distinctions appropriées.

 

On cherche encore en vain une femme, parmi les 45 qui ont voté NON en 2012, qui s'élèverait devant la Cité et accepterait de reconnaître son erreur. Mais quelle naïveté de croire qu'une femme ou un homme politique pourrai(en)t devant tout le monde avouer son incapacité à avoir saisi qu'il n'était pas sage de suivre sur ce coup-là les arguties procédurales du Conseil fédéral, ayant lui-même fait confiance à quelques juristes ou fonctionnaires si éloignés de la réalité du harcèlement.

 

En Suisse, on préfère donc louvoyer, et très rarement, se précipiter sur l'un ou l'autre bouc émissaire, au gré des fantaisies des vents médiatiques, et renoncer à prévoir de vraies sanctions pour les héros du hashtag #BalanceTonPorc (ou#MeToo). Une telle position n'est ni juste, ni équitable, elle relève du #FoutageDeGueule. Elle est cousine de la justice de chez nous.

 

Bonjour à tous les gens de la presse suisse qui se sont intéressés au contenu de la motion Freysinger en 2012 !

 

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