Catalogne, 11 septembre 2013 : l'histoire est en marche ... (5)

(Par Béatrice Riand)

Le projet de l’indépendantisme catalan, contrairement à ce qu’ont pu affirmer certains médias espagnols qui accusent Artur Mas d’exacerber les velléités souverainistes de la population à des seules fins partisanes et électorales, s’est construit peu à peu, au cours des dernières décennies.

Il s’est  élevé lentement, avec prudence, à l’image des « castellers », ces pyramides humaines que l’on voit fleurir de plus en plus à travers toute la Catalogne, après des siècles d’oubli.

Il s’est construit au cours des trente dernières années, véhiculé par la langue catalane.

Après la période franquiste, durant laquelle l’usage du catalan avait été interdit, et puni, la langue nationale se trouvait dans un état précaire : beaucoup d’Espagnols vivant en Catalogne ne la parlaient pas, beaucoup de Catalans l’avaient perdue, toute une génération ne savait pas l’écrire.

Suite à ce constat, le Département de l’Education catalane a promulgué une loi  sur la langue catalane, en 1983. Un projet-pilote d’immersion linguistique a été mis sur pied, qui voyait tous les élèves de quelques établissements, Espagnols et étrangers compris, suivre un programme scolaire entièrement diffusé en catalan. L’étude du castillan, l’espagnol donc, s’introduit quant à lui progressivement, à partir de 7-8 ans. Ce plan-pilote a rencontré un immense succès, et s’est étendu peu à peu à toute la Catalogne, dans tous les degrés de l’éducation, jusqu’à l’université.

Pour les Catalans, la reprise en « bouche » de leur langue a sans conteste été un facteur de cohésion sociale, à l’intérieur de la société catalane, mais également entre la société catalane et les non-catalans.

Lorena, physiothérapeute de 27 ans, originaire de la Rioja, venue étudier à Gérone à l’âge de 19 ans, a suivi un parcours universitaire en catalan, et le défi ne fut pas si difficile à relever : les langues espagnoles et catalanes, toutes deux d’origine romane, permettent une intercompréhension quasi immédiate. Aujourd’hui Lorena le parle, elle le parle bien, et elle admet que cette maîtrise langagière a facilité son intégration. Et Lorena a embrassé ce pays, comme elle embrasse ses revendications : le 11 septembre, avec ses amis, elle sera l’un des petits maillons de cette grande chaîne de solidarité civique qu’est la Via catalana.

Aujourd’hui, le gouvernement espagnol remet en question le modèle catalan d’immersion, ce qui est perçu par les Catalans comme une discrimination supplémentaire, car autour de ce projet il y a un immense consensus social.

La télévision TV3 y consacrait un documentaire, dimanche 1er septembre : « Si un seul élève le demande … ».

Aujourd’hui, suite à une décision judiciaire, si un seul élève le demande, la classe sera donnée en castillan.

Cinq cents parents se sont unis, en effet, pour demander (et obtenir)  du Tribunal de Justice de Catalogne une école bilingue, arguant du fait que le castillan devenait une langue étrangère en Catalogne, au même titre que l’anglais.

Parmi ces familles, des Argentins, des Espagnols … qui argumentent en disant qu’ils se sentent étrangers en Catalogne, et que leurs enfants vont subir un préjudice important du fait de la perte, supposée, de la maîtrise de leur langue.

Deux problèmes distincts sont donc ici soulevés : le problème de l’intégration, le problème de la maîtrise de la langue.

photo (18)Lorena démontre par son seul exemple qu’il est parfaitement possible de s’intégrer dans la société catalane, si l’on accepte de faire l’effort de l’apprentissage de la langue. Pour les Catalans, le castillan est une richesse, une richesse supplémentaire, mais le catalan est leur langue, une richesse intérieure.

Quant au second argument, il semble ne pas résister à une étude comparative nationale : en ce qui concerne  la maîtrise du castillan, les écoliers catalans ne déméritent pas dans ce domaine.

Pourtant, pour l’année scolaire en cours, 17 familles, 17 enfants, réclament un enseignement bilingue.

Or le Département de l’Education, en Catalogne, qui n’accepte pas que 24 élèves sur 25 soient dans l’obligation de changer leur projet linguistique parce qu’un seul le demande, refuse d’appliquer la sentence, qui empiète sur ses compétences, et fait recours. Il lui semble évident que le modèle d’immersion, qui a fait ses preuves depuis trente ans,  garantit à tous les élèves qu’ils parleront, écriront et maîtriseront les deux langues, alors que le modèle bilingue, qui n’existe pas actuellement, ne garantit que l’accès aux deux langues. De plus, le Département de l’Education met en avant que les écoles, dans leur projet linguistique, bénéficient d’une marge de manœuvre et peuvent augmenter, si nécessaire, la pratique du castillan, par exemple en l’introduisant comme langue de référence pour les cours de gymnastique. Et si l’immersion est totale dès l’école primaire, durant les deux premières années, face à un élève de langue espagnole qui ne comprendrait pas les consignes, le maître donne les explications nécessaires en castillan.

En réalité, c’est un grand combat qui se joue ici, car les Catalans souhaitent qu’on reconnaisse la réalité sociale qui est la leur : les Catalans se pensent, se vivent, se veulent un peuple souverain.

Et les quelques Catalans qui manifestaient des doutes face au processus engagé en faveur de l’indépendance à leur tour haussent le ton face à une Espagne décidément bien maladroite dans sa volonté d’ « hispaniser » une nation qui s’y refuse. En effet, sans considération aucune pour les prérogatives et les compétences catalanes en matière d’éducation, prérogatives légalement accordées par le gouvernement central, Madrid présente une nouvelle loi qui verra la langue catalane reléguée au rang de spécialisation annexe, dans un programme, lui, bien espagnol. D’actrice à spectatrice impuissante, donc.

Nul doute que cette nouvelle et inutile démonstration de force de l’Etat espagnol aura comme conséquence directe un accroissement du nombre de manifestants le jour de la Diada, et que lorsqu’ils chanteront ensemble l’hymne national, Els Segadors, ils le crieront.

Depuis cette chaîne humaine, ils tonneront.

Qu’il est l’heure de couper l’autre chaîne.

Que la Catalogne un jour sera triomphante.

Qu’un jour elle redeviendra riche et prospère.

Qu’il est l’heure, maintenant.

Qu’il est l’heure d’être en alerte pour quand viendra un autre juin.

 

 

Note : Els Segadors est l’hymne officiel de la Catalogne, dont la mélodie date du XVIIe siècle. Les paroles rapportent un soulèvement populaire (la Guerre des Faucheurs), entre 1640 et 1652, face à une augmentation des taxes par le roi Philippe IV, qui souhaitait ainsi financer la Guerre de Trente Ans. Ce chant, que les Catalans entonnent à chaque Diada, fut interdit par la dictature franquiste.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.